Édition du 24 janvier 2023

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Féminisme

Entrevue avec Idle No More : Les femmes et l’éducation dans les communautés autochtones

Entrevue tirée du journal de l’ASSÉ, l’Ultimatum, mars 2013 avec Widia Larivière et Mélissa Mollen Dupuis, deux instigatrices de la branche québécoise de Idle no more. L’entrevue a été réalisée par l’équipe du journal.

Pouvez-vous résumer en quelques mots votre mouvement et la lutte qu’il porte en ce moment ?

Idle No More (Fini l’inertie) est un cri du cœur de la population autochtone vis-à-vis les politiques du gouvernement fédéral conservateur qui prennent forme sous des lois et projets de loi omnibus tels que C-38 et C-45, qui mettent en danger la démocratie, les droits des Premières Nations et l’environnement. Il faut comprendre que ces politiques sont la goutte qui a fait déborder le vase, puisque le conflit actuel provient d’une situation d’oppression envers les peuples autochtones qui dure depuis des siècles. Idle No More amène aussi à l’avant-scène la dégradation des relations entre les peuples autochtones et le gouvernement au cours des dernières années. Le mouvement tend aussi à vouloir créer des liens de solidarité avec les allochtones pour se défendre contre ces lois qui nous affectent tous.

Quelle place accordez-vous à l’éducation dans le cadre de votre propre lutte ?

Depuis les débuts du mouvement, nous avons mis de l’avant des aspects culturels à travers les protestations publiques, telles que les danses, les chants et les tambours traditionnels. Il y a aussi les « teach-in », périodes d’information ayant lieu pour offrir de l’éducation politique, populaire et sociale sur les questions autochtones, autant aux autochtones qu’aux allochtones. Un des aspects qui est mis de l’avant est le manque à gagner au niveau de l’éducation à l’échelle nationale sur les questions autochtones et sa quasi absence dans les curriculums scolaires, ce qui cause une méconnaissance de la part des allochtones sur les enjeux et les causes des autochtones, qui sont au cœur du mouvement.

Quel est l’état de l’éducation dans les réserves autochtones ?

Les enfants et les jeunes autochtones sur réserve n’ont pas accès au même apprentissage que le reste de la population puisque l’éducation dans les communautés autochtones, qui est sous compétence fédérale, est sous-financée. Le gouvernement fédéral consacre en moyenne 3000$ de moins par élève autochtone que ce que les provinces consacrent pour les élèves dont elles ont la responsabilité. Nous voyons aussi trop souvent les établissements scolaires être inadéquats aux besoins et à la sécurité des enfants (ex : pas de laboratoire, absence de gymnases, bâtiments aux prises avec des moisissures, écoles dans des roulottes...) D’ailleurs, depuis le 25 février 2013, le Gouvernement du Canada comparaît devant le Tribunal canadien des droits de la personne pendant 14 semaines d’audience pour déterminer si son programme inéquitable et défaillant de services à l’enfance et à la famille des Premières Nations, dont l’éducation, est discriminatoire.
Le taux de décrochage est aussi un des plus élevés de la population. De plus, selon une étude sur l’éducation chez les Autochtones au Québec, publiée par l’Institut C. C. Howe en 2011, les Autochtones québécois sont en moyenne moins bien éduqués que l’ensemble des Autochtones canadiens, qui sont eux-mêmes moins bien éduqués que l’ensemble de la population canadienne. Pour ce qui est des études post-secondaires, une étude de Statistiques Canada en 2006 indique que la proportion de diplômé-es universitaires est trois fois plus faible chez les Autochtones que dans le reste de la population.

Comment devraient être les écoles autochtones ?

Il faudrait tout d’abord qu’il y ait des écoles primaires et secondaires dans toutes les communautés autochtones, ce qui n’est pas le cas actuellement. Beaucoup de jeunes autochtones doivent aller à l’école à l’extérieur de leur communauté et vivent un choc culturel et du racisme. Nous aimerions également être autonomes et avoir nos propres autorités scolaires, qui nous permettraient notamment de développer des programmes scolaires adaptés à nos langues, nos cultures et nos valeurs. Nous espérons voir plus d’initiatives telles que l’Institution Kiuna qui se trouve dans la communauté d’Odanak et qui est dédiée à l’éducation des autochtones du Québec. Pour les institutions post-secondaires en général, il devrait y avoir davantage de ressources pour les associations d’étudiants et étudiantes autochtones qui pourraient notamment être en charge de programmes d’adaptation pour les jeunes autochtones qui ont quitté leur communauté, afin de mieux les encadrer.

Comment les associations étudiantes qui luttent pour la défense des droits des étudiants et étudiantes de toutes origines peuvent-elles défendre le droit des autochtones à une éducation émancipatrice ?

Les associations étudiantes peuvent nous aider notamment en appuyant officiellement les luttes des peuples autochtones et les pressions qu’ils exercent auprès des gouvernements, en faisant des pressions auprès de leurs institutions scolaires afin qu’il y ait davantage de ressources de soutien académique et moral pour les étudiants autochtones et en favorisant le dialogue et les échanges entre autochtones et allochtones. Il est également essentiel de reconnaître l’identité distincte des peuples autochtones au Canada. Il faut permettre aux Autochtones de travailler d’égal à égal, plutôt que de viser une intégration au système en place. L’histoire nous a montré les ravages qu’une approche assimilatrice a eu sur l’identité et la culture des Premières Nations.

Quels sont les obstacles pour l’accès à l’éducation des Autochtones ?

L’éloignement, l’isolement, la pauvreté et l’absence ou l’insuffisance de soutien financier, le choc culturel et les difficultés d’adaptation, le racisme et les préjugés, le manque de motivation et de confiance et les difficultés de la conciliation travail-études-famille.

Quelle est la place des femmes dans le mouvement actuel ?

Les femmes occupent une place centrale au sein du mouvement. Il a été initié par des femmes et la plupart de ses leaders à travers le pays sont des femmes. Les femmes autochtones ont une sensibilité qui leur est propre et le bien-être de leur communauté et de leur peuple leur tient à cœur. C’est pour cette raison qu’il y a beaucoup de femmes qui sont des leaders dans leur communauté et qui ressentent le besoin d’agir, d’autant plus qu’elles sont particulièrement touchées par différentes discriminations en tant que femmes et autochtones à la fois. Aussi, les organisations politiques autochtones et le système des conseils de bande sont surtout dirigés par des hommes et la voix des femmes y est souvent ignorée, mais ce n’est pas représentatif du rôle traditionnel que les femmes avaient dans les communautés autochtones puisque le système actuel est une création du gouvernement fédéral canadien.

Y a-t-il des obstacles particuliers pour l’accès à l’éducation des femmes autochtones ? Lesquels ?

Les femmes autochtones sont doublement discriminées et marginalisées en tant que femmes et autochtones à la fois. Au Canada, elles continuent de souffrir de pauvreté et de violence davantage que le reste de la population autochtone et de la population canadienne en général. De plus, selon une étude de Statistique Canada en 2007, les femmes autochtones enregistrent un taux de monoparentalité deux fois plus élevé que celui des femmes non autochtones. Selon cette même étude, « les responsabilités familiales » représentent la raison la plus souvent invoquée pour les études post-secondaires inachevées, alors que « la grossesse ou les soins des enfants » constitue l’explication la plus fréquente de l’abandon des études secondaires.

Source : Ultimatum mars 2013

L’Ultimatum

Journal de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante, Québec

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