Édition du 19 octobre 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Entrevue avec Martine Ouellet

Climat Québec

Entrevue réalisée avec Martine Ouellet, dans le cadre du lancement du nouveau parti Climat Québec

Qu’est-ce qui vous a conduit à fonder un nouveau parti politique Climat Québec ?

Dans le paysage politique même du temps où j’y étais, on se rend compte qu’il y a un grand vide, il y a un grand bassin de citoyens et citoyennes qui ne se reconnaissent pas dans l’offre politique actuelle. À la dernière élection il y a eu 35% de la population qui n’a été pas voter. Ça représente plus de personnes que celles qui ont appuyé le parti au pouvoir actuellement. Il y a donc un vide politique. Il y a vraiment une nécessité de se rassembler pour contrer le réchauffement climatique. La population québécoise est très soucieuse face à cette question, il y a une nécessité d’avoir un parti complètement dédié au climat qui va permettre aux québécoises et aux québécois de se coaliser et de se rassembler pour se donner pleine légitimité. Parce que pour qu’un gouvernement ait pleine légitimité il faut qu’il bénéficie d’un appui populaire. On souhaite qu’on puisse dire un jour ça aura été la révolution tranquille verte. Pour y arriver on a de créer Climat Québec.

Qu’est-ce qui vous amène à conclure que les partis existants ne répondent pas aux objectifs que vous vous fixez ?

Un onglet dans un programme ce n’est pas suffisant pour faire face à l’urgence climatique. On voit la complexité et l’importance de l’effort nécessaire pour faire face aux changements climatiques, ce n’est plus le temps de s’emmêler et de s’éparpiller dans une vingtaine de priorités, de jouer au yo-yo en fonction du dernier sondage.

Il y a un cadre dans lequel ça se situe, comment liez-vous la question de l’indépendance et celle de la lutte concernant l’urgence climatique ?

C’est une évidence, on ne peut pas agir pour contrer ou diminuer les impacts des changements climatiques à l’intérieur du Canada pétrolier. Il n’y a rien à faire. On perd notre temps à essayer de contrer des mauvais projets et on ne prend pas le temps pour améliorer la situation. Énergie est le Gaz naturel liquéfié GNL au Saguenay, ce sont des projets pour la croissance des énergies sales, que ce soit le pétrole, ou le gaz de fracturation. Ce sont des projets de l’ouest canadien qui vient aussi enrichir les consortiums financiers de l’Ontario.

On ne maitrise pas nos lois, on ne maitrise pas les traités internationaux ni nos représentations internationales, et on n’a pas tout notre argent. Même une grosse partie de l’argent que nous envoyons à Ottawa sert à l’industrie pétrolière, on parle de centaines de millions de dollars. L’argent des québécois et québécoises a servi à acheter Trans Mountain, un pipeline pour le pétrole bitumineux. La nationalisation est considérée comme une horreur dans le milieu économique, sauf quand c’est fait pour enrichir les pétrolières, mais quand on veut nationaliser des choses pour le bien commun, alors là non c’est communiste !

Comment voyez-vous la mise en œuvre d’un plan environnemental dans un contexte où la société est contrôlée par le pouvoir des lobbies financiers et industriels ?

Ce n’est pas exactement ça. Elle n’est pas contrôlée, c’est juste que les politiciens acceptent volontairement de se soumettre à cette élite économique-là, ils ne sont pas obligés. Mais pour éviter ça, il faut se préparer, il faut s’organiser. Parce qu’ils vont vous le faire sentir, je peux vous le dire par expérience personnelle comme ministre qui a travaillé sur le projet de loi sur les mines. Selon ce qui était rapporté dans le Globe and Mail, ils ont dépensé 1 million$ pour me tasser. Il faut donc construire des rapports de force, si les politiciens ne le font pas ils vont être obligés d’être subordonnés, de se soumettre à l’élite économique. C’est réalisable mais il faut être prêts à ce que ça sorte dans les médias et être prêts à répondre.

Donc tu mises sur la conscience populaire, la mobilisation

Tout à fait, le pouvoir citoyen est plus fort que le pouvoir de l’élite économique. C’est tellement vrai que l’élite économique a peur du pouvoir citoyen. À titre d’exemple une grande firme internationale avait publié lorsque j’étais ministre des ressources naturelles que le plus gros risque pour les minières, ce n’était pas de ne pas trouver de minerais, ce n’étais pas la fluctuation du prix du minerais et la spéculation, c’est la capacité des citoyens au niveau local de faire avorter un projet. C’est le plus gros risque au niveau international identifié par les minières. On sous-estime ce pouvoir-là, il est extrêmement fort, mais il faut l’utiliser. Et c’est ça qui fait la différence.

J’ai été en politique et en politique citoyenne avec Au secours, effectivement le pouvoir citoyen il est plus fort que le pouvoir économique en autant qu’on l’exerce et qu’on ne laisse pas toute la place vacante. J’entends souvent, et c’est un peu heurtant, que « les politiciens sont tous pareils et que un ou l’autre ça change rien ». C’est ce que veut nous faire croire l’élite économique : moins il y aura de gens qui s’impliquent plus la place sera libre et cette élite en profitera pour faire ce qu’elle veut.

Les récentes pandémies démontrent qu’il y a un lien entre déforestation et zoonose, changements climatiques et propagation de nouveaux virus. Comment voyez-vous la coordination de cette lutte au niveau international ?

C’est évident, avec ce qu’on possède au Québec en termes de ressources naturelles, d’électricité verte, on a une situation exceptionnelle. Si un territoire comme le Québec ne fait pas sa part, comme c’est le cas actuellement, qui le fera ? Si jamais la CAQ acceptait GNL, non seulement on n’avance pas mais le Québec reculerait énormément. Nous il faut qu’on fasse notre part, c’est la première chose, sinon comment on peut demander aux autres pays de la planète de faire la leur. Mais ensuite la grande différence c’est d’être un pays indépendant. Actuellement c’est le Canada qui nous représente sur la scène internationale. C’est le Canada pétrolier qui a gagné plein de Prix Fossile. Certains peuvent penser que c’était au temps de Stephen Harper et des Conservateurs et qu’avec Justin Trudeau c’est mieux. Qu’ils se détrompent. Justin Trudeau c’est juste un beau parleur. Dans les faits, il a autorisé plus de pipelines que Stephen Harper et il a acheté Trans Mountain. Il a fait bien plus pour l’industrie pétrolière que Harpeur. Harper et Trudeau c’est du pareil au même, c’est l’industrie pétrolière qui gagne à tout coup. On ne peut pas faire une différence à l’intérieur du Canada.

Lorsque j’étais ministre des ressources naturelles, j’ai participé au congrès mondial de l’énergie à Daegu en Corée du sud en 2013. J’allais parler de l’électrification des transports, de l’Énergie verte et Joe Oliver ministre des ressources naturelles du Canada, lui, allait faire la promotion du pétrole bitumineux et du gaz de fracturation. Deux discours diamétralement opposés Je vous conte une anecdote très révélatrice. J’avais demandé à notre délégation du Québec d’organiser des rencontres concernant l’électrification. Je voulais rencontrer en particulier LG qui développait une expertise au niveau des batteries. Hydro Québec possédait une expertise extraordinaire et plusieurs brevets en ce sens, que Couillard a laissé aller pour à peu près rien, je me disais qu’on pourrait avec notre expertise faire un partenariat. Notre force de recherche et leur force manufacturière et d’industrialisation. Il y avait une belle opportunité pour LG de s’installer au Québec pour fabriquer des batteries pour le marché nord Dans un très court laps de temps, notre délégué en poste (1 seule personne pour le Québec) a réussi à organiser la rencontre entre LG et moi, alors ministre provincial. . Mais la rencontre a été annulée parce que l’ambassade du Canada est passée derrière nous. Donc une délégation c’est bien mais une ambassade c’est vraiment mieux. !

C’est toute la différence, le Québec comme pays pourra vraiment agir sur son territoire, on va arrêter d’avoir tout le temps les bâtons dans les roues de la part du Canada. On va aussi pouvoir avoir notre voix à l’international, parce que les changements climatiques, ça ne se règlera pas juste sur le territoire du Québec c’est planétaire. En sortant du Canada, on pourra faire une différence, on pourra faire des alliances, avec des pays comme l’Islande qui est très orientée vers l’environnement, comme la Norvège, le Danemark, la Suède. En établissant des alliances avec ces pays, on pourra mettre de la pression au niveau international et faire une différence. Comme le Canada fait une différence actuellement par le bas, le Québec indépendant pourra faire une différence par le haut.

Avant d’être rendus là, si on se réfère à des mouvements comme Au secours, qui existent également ailleurs au Canada et dans le monde, dans cette optique penses-tu qu’il est important de construire aussi des liens avec les mouvements pour construire cette solidarité ?

Il faut être à l’écoute comme parti politique, comme élue, comme gouvernement. Il faut être à l’écoute des groupes de la société, et quand on parle d’appui populaire, souvent ça se transmet à travers ces différents groupes-là. À une certaine époque les grandes mobilisations étaient plus organisées par les syndicats, aujourd’hui ça provient beaucoup des groupes environnementaux.

Les plus grandes mobilisations qu’on a vues les dernières années, mis à part le printemps érable, c’était pour la cause environnementale et les changements climatiques. Que ce soit à Montréal, à Québec ou dans plusieurs municipalités, les gens ont marché pour que les gouvernements agissent. Nous avons marché contre les gaz de schiste, contre Cacouna, contre Énegie est. Nous avons réussi jusqu’à présent à bloquer ces projets néfastes mais le pouvoir citoyen n’a pas réussi à faire changer la vision gouvernementale globale même avec des marches de centaines de milliers de personnes à Montréal. Il n’y a pas d’avancé, et même des grands reculs sont envisagés avec par exemple GNL. C’est triste de le constater. C’est pour ça qu’il faut que ça change. Ily a un sacré coup de barre à donner. Mais il faut qu’il y ait une option politique qui représente ce courant-là. Il n’y en a pas actuellement.

Nous sommes à un peu plus d’un an des élections, comment voyez-vous la prochaine année, quels sont vos échéanciers ?

La prochaine année sera captivante, une année de croissance pour Climat Québec, parce qu’on vient de commencer. Nos prochaines étapes sont la reconnaissance du parti par le DGEQ, d’avoir accès au financement de l’État. On va lancer notre congrès de fondation à l’automne 2021 avec l’adoption de notre programme. Ensuite on sera en préparation de la prochaine campagne électorale. Nous visons la présentation de 125 candidats et candidates dans l’ensemble des circonscriptions. Pour y arriver, nous mettrons en place des campagnes de financement citoyenne afin de présenter à l’ensemble des citoyens et citoyennes une option d’un parti politique indépendantiste dédié au climat.

Comment voyez le dépassement de la division politique des indépendantistes et qu’elle pourrait être une politique d’alliance de votre nouveau parti à ce niveau ? 
 
Je pense qu’on est dans une nouvelle dynamique aujourd’hui. Il y aura des députés des différents partis politiques indépendantistes à l’assemblée nationale. Ce qui est sous-entendu c’est la notion de division, je pense que c’est une fausse prémisse. Après 1995 il y a eu un abandon, je dirais même une abdication des leaders souverainistes quant à l’indépendance. C’était un choix conscient et cela a créé un vide. Et la nature ayant horreur du vide il y a eu la création de nouvelles formations politiques pour occuper le. Moi je suis convaincue et je l’ai toujours été, que quand l’indépendance va réellement revenir à l’agenda politique sans détour, sans astuces et sans entourloupettes, tous les indépendantistes convaincus vont vouloir travailler ensemble, parce-que ce projet-là, le projet de la création d’un pays de la survie de la nation, d’un peuple, il est plus grand que la partisannerie. Et c’est ce qui est arrivé en ’95. Tout le monde a travaillé ensemble parce que l’indépendance était à l’ordre du jour. Pour Jacques Parizeau, l’indépendance était « avant, pendant et après les élections ». Et je suis convaincue que la tentative d’alliance qui a avorté avant la dernière élection, elle ne pouvait pas réussir parce que l’indépendance n’était pas à l’ordre du jour. Ce qui était considéré à l’époque comme le principal parti, certains parlaient de vaisseau amiral, avait décidé de reporter l’indépendance dans un futur hypothétique second mandat. Ça ne pouvait pas fonctionner.

En effet Lisée s’était fait élire sur ce mandat, en disant qu’il ne ferait pas l’indépendance dans un premier mandat

Donc comment pouvait-il y avoir une alliance sur l’indépendance s’il n’y a pas d’indépendance. S’il n’y a pas d’indépendance il n’y a pas d’alliance. Parce qu’en politique pour réussir une alliance, ça prend un enjeu qui est au-delà des partis.

Je suis certaine que ça va revenir d’une façon ou d’une autre. Et on ne peut pas exiger d’un autre parti, certaines formes précises d’alliances. Il faut respecter que l’autre existe Les partis ce sont aussi des individus, je suis convaincue que les indépendantistes vont accepter de travailler en collaboration et pour ma part je peux vous garantir que ce soit comme parti politique, comme députée, je vais travailler en collaboration que ce soit d’une position de gouvernement avec les partis d’opposition ou l’inverse. Une fois l’indépendance à l’ordre du jour pour vrai, je vais être en appui c’est clair.

Il faut des paramètres communs sur plusieurs enjeux, et ne peut fonctionner non plus avec des ultimatums

Ça prend des paramètres communs sur un seul enjeu, l’indépendance. Les autres enjeux, c’est ce qui fait la diversité des différents partis. La démocratie et le jeu parlementaire continuera de s’appliquer pour tous les autres enjeux.. La vie va continuer après l’indépendance, les partis politiques vont continuer. Il va avoir le quotidien à gérer et plein d’autres enjeux. Les changements climatiques ne s’arrêteront pas parce que l’indépendance sera réalisée mais à partir de là on aura les outils nécessaires pour y faire face.

André Frappier

Militant impliqué dans la solidarité avec le peuple Chilien contre le coup d’état de 1973, son parcours syndical au STTP et à la FTQ durant 35 ans a été marqué par la nécessaire solidarité internationale. Il est impliqué dans la gauche québécoise et canadienne et milite au sein de Québec solidaire depuis sa création. Co-auteur du Printemps des carrés rouges pubié en 2013, il fait partie du comité de rédaction de Presse-toi à gauche et signe une chronique dans la revue Canadian Dimension.

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