Édition du 10 septembre 2019

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Planète

Extinction Rebellion : le printemps sera-t-il climatique et social ?

L’activisme écologiste européen connaît depuis quelques mois un renouvellement dans ses formes d’actions. Que nous dit-il de l’état des mobilisations en France et de leur difficulté à faire entendre leur message dans un contexte de luttes sociales marquées par la répression ?

Tiré de regards.fr

Pendant plus d’une semaine, le centre de Londres et ses monuments historiques ont été investis par plusieurs milliers de personnes occupant différentes jonctions stratégiques de la capitale londonienne. Sur Oxford Street, Marble Arch ou le pont de Waterloo, plusieurs milliers d’activistes ont ainsi bloqué les voies, campé et vécu sur place, établissant assez rapidement un rapport de force avec la police et avec le gouvernement de Theresa May qu’ils accusent d’inaction et de politiques anti-écologiques.

Organisées par le mouvement Extinction Rebellion, créé en 2018 en Angleterre et désormais implanté dans 33 pays, ces actions de désobéissance civile ont été menées au même moment à Edimbourg, au sein de la cour pénale internationale de La Haye, à New-York et dans les quartiers d’affaires. En Inde à Bhopal, au Ghana mais également en Colombie, le mouvement Extinction Rebellion a vu émerger des groupes d’activistes qui se disent prêts à se mobiliser également pour lutter contre les scandales environnementaux locaux et les conséquences vécues du réchauffement climatiques.

En France, si le mouvement Extinction Rebellion a pour le moment plus de mal à se faire une place au sein des gros réseaux écolos déjà existants, une action menée conjointement vendredi 19 avril par Greenpeace, ANV COP21 et Les Amis de la Terre faisait quant à elle les gros titres bénéficiant de ce contexte de mobilisations internationales. 2000 militants bloquaient momentanément l’accès de la Société Générale, d’EDF, de Total et du ministère de l’Environnement, dénonçant ainsi les connivences de l’Etat avec les grandes entreprises les plus polluantes.

Radicalement vert

Plus « radical » que ses homologues français, le mouvement originel d’Extinction Rebellion, celui de Grande-Bretagne, revendique depuis le début une montée en intensité des actions qui coexiste singulièrement avec l’épineux et très respectable concept de « non-violence » fréquemment utilisé par les mouvements écologistes européens. Le 17 avril, pourtant, plusieurs jours après le début des actions, le bâtiment de la multinationale Shell était ainsi tagué par des militants et des vitres étaient brisées. Des pancartes scandaient ainsi : « Les énergies fossiles nous tuent. Zéro carbone maintenant ».

Leurs modes d’actions allant des interpellations dans les lieux politiques aux die-in et blocages dans des espaces stratégiques ne diffèrent pas tellement de celles qui ont fait les beaux jours de mouvements activistes historiques majeurs comme ceux des droits civiques américains, de la lutte anti-nucléaire ou des actions d’Act-Up. Ils surprennent plutôt par leur ampleur, leur durée dans le temps et par la manière dont ils sont parvenus à percer le plafond médiatique et réimposer les questions écologiques dans l’agenda de certains élus britanniques.

Plusieurs jours après le début des mobilisations, le mouvement Extinction Rebellion revendiquait le soutien de 30.000 personnes tandis que différents élus issus du Parti travailliste annonçaient soutenir les mobilisations. Cette série d’actions intervient dans un contexte plus général. Depuis le 8 septembre 2018, la mobilisation internationale sur les enjeux climatiques s’est manifestée un peu partout dans le monde. Marches et grèves pour le climat se sont ainsi multipliées, faisant émerger la jeune suédoise Greta Thunberg comme une nouvelle égérie et porte-parole d’un mouvement climatique international aux résonances vaguement universalistes.

Une écologie asociale ?

Si d’aucuns pourraient se féliciter de cette apparente visibilité aux conséquences pour le moment bien plus médiatiques que politiques, que penser par ailleurs de la mobilisation climatique organisées en France depuis la COP21 par une pluralité d’acteurs allant d’associations institutionnalisées comme Greenpeace au mastodonte « citoyen » Alternatiba ?

Alors que le mouvement des gilets jaunes investit depuis plusieurs mois l’espace public de manière inédite et replace les questions de fiscalité énergétique et de précarité au centre des débats, il n’est pas anodin de constater que la rencontre entre la mobilisation associative pour le climat et les luttes sociales portées par les seconds soit si compliquée. La rencontre n’a pour le moment pas véritablement eu lieu lorsque les premiers auraient pu au contraire soutenir et se nourrir des tactiques et des analyses des seconds. Notamment dans la mesure où la critique du capitalisme point avec plus ou moins de visibilité dans ces deux mouvements.

Dans les mouvements de mobilisation pour le climat, souvent plus fortement marqués par une conscience de la destruction environnementale à venir plutôt que par une expérience vécue d’oppression économique et sociale, il n’est également pas anodin que la base majoritaire de ses militants soit aussi sociologiquement marquée, à savoir principalement blanche, urbaine et de classe moyenne, plus ou moins décentrée, plus ou moins consciente des enjeux revendiqués par les gilets jaunes.

En ce sens, la tactique britannique revendiquée par Extinction Rebellion d’arrestations à la chaîne constitue un privilège en même temps qu’une force à questionner. Si le « siège » continu de certains points stratégiques de Londres par les militants, l’organisation décentralisée d’actions un peu partout au Royaume-Uni ont provisoirement réussi à interpeller le gouvernement, c’est également parce que les violences policières et pénales à l’encontre des manifestants sont pour le moment loin de ressembler à celles dont les gilets jaunes ou certaines personnes racisées font quotidiennement l’expérience.

On pouvait ainsi lire sur leur compte Twitter le 16 avril : « As dawn breaks on the third day of the Rebellion, protesters have held on to all four of their locations. With police cells full, thousands more Rebels willing to be arrested and hundreds joining daily, Government is increasingly feeling the pressure » (Traduction : « Alors que l’aube se lève sur le troisième jour de rébellion, les militants ont tous maintenu les quatre lieux d’occupation stratégiques. Les commissariats sont remplis et plus de 1000 rebelles sont prêts à être arrêtés lorsque des centaines d’autres nous rejoignent chaque jour. Le gouvernement sent la pression monter »)

Cette stratégie d’emplir les prisons et les tribunaux est-elle par ailleurs une stratégie viable, qui plus est applicable en France ? Dans la mesure où ces derniers mois auront notamment eu pour conséquence d’accroître et de rendre visible l’arsenal répressif policier et judiciaire habituellement focalisé sur les quartiers populaires ou les migrants, des actions écologistes sur le modèle de celles qui ont eu lieu en Angleterre seront-elles par ailleurs véritablement possibles ? Les alliances pour le printemps à venir durant le mois de mai entre le « mouvement climat » et les luttes sociales seront donc déterminantes dans l’élaboration et la diffusion d’une force collective nourrie des diverses luttes et des spécificités qui les traversent. Peut-être qu’elles permettront également d’élargir un peu les analyses restreintes qui font primer l’urgence climatique sur l’urgence sociale qui continue, elle, de mobiliser semaine après semaine des milliers de personnes en France.

Cyril Lecerf Maulpoix

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