Édition du 18 juin 2019

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Environnement

Gaspésie - Les résidents déchirés entre l’emploi et l’environnement

Pétrolia et Junex entameront d’ici peu des tests de production à leurs puits de Gaspé. Cette étape les rapprochera de leur but : démarrer une production commerciale de pétrole. Les résidents demeurent partagés, surtout dans le cas d’Haldimand, entre l’espoir d’emplois et les risques pour l’environnement.

Tiré du site du journal Le Graffici.

Au bout de la rue Forest, dans le secteur Sandy Beach de Gaspé, une vingtaine de maisons modulaires ont poussé ces dernières années, la plupart avant que Pétrolia n’annonce l’emplacement du forage Haldimand n° 4, à 350 mètres des résidences les plus proches.

La foreuse a grondé du 25 novembre au 30 décembre. Début janvier, GRAFFICI a cogné aux portes des résidents de la rue Forest.

« Oui, on les entend, ça fait penser un peu à un avion, indique Ghislaine English. Des fois, je pense que c’est la "gratte" qui s’en vient. Mais on dort pareil et c’est normal que ça fasse du bruit. »

Son mari, Patrick Boulay, exprime surtout son scepticisme lorsque GRAFFICI lui demande son avis sur le développement pétrolier. « Moi, j’ai 73 ans, et depuis que j’ai 10 ans, on parle de pétrole à Gaspé, que ce serait une mine d’or… Ils n’ont rien trouvé encore ! »

L’une des voisines du couple, la jeune mère de famille Lisa Bond, se passerait bien d’Haldimand n° 4. « C’est plate parce qu’on sort jouer dehors beaucoup avec les enfants et qu’on l’entend [le bruit de la foreuse]. C’est omniprésent. J’étais en ville avant. On est redescendus à Gaspé pour avoir la paix… Je vois le mât de la foreuse et les lumières qui flashent le soir. »

Le maximum de bruit est toutefois survenu au début de l’hiver 2012, lors de l’installation de la foreuse et des équipements, selon Mme Bond. « Ma fille était bébé, et ça dérangeait son sommeil. Même que j’avais fait une plainte [à Pétrolia]. »

Micheline Lévesque, elle, n’a « presque pas eu connaissance » du forage sauf « un peu le soir, quand on est dans la chambre du fond [côté forage] ». « Nous, ce dont on a peur, c’est surtout pour l’eau, ajoute-t-elle. On a peur qu’elle devienne contaminée. Sinon, ça ne nous dérangerait pas. »

Sylviane Pipon a été « plus ou moins dérangée. On n’était pas beaucoup là à cause des Fêtes. Mais ça n’enlève pas mes craintes pour l’eau de la nappe phréatique. On se pose des questions sur l’effet que ça peut avoir si des gaz s’échappent. Et on a de belles pistes de raquettes [dans le boisé où Pétrolia fore]. Ça vient nous déranger dans notre tranquillité. »

Si l’on s’éloigne du forage, les citoyens expriment davantage d’appétit pour d’éventuels emplois, montre un coup de sonde mené par GRAFFICI dans une pharmacie du centre-ville de Gaspé. « Si ça donne de l’ouvrage, il n’y a pas de problème », lance Charles Ouellet.

« Je trouve qu’on devrait avoir plus d’ouverture pour que les entreprises s’installent à Gaspé, parce qu’on n’a pas grand-chose, estime Johanne Fortin, spécialiste en assurance-qualité. Pour qu’on puisse vivre convenablement, il faut faire des concessions. »

« Avec les études faites, ce n’est pas aussi pire que ce qu’ils disent. C’est un plus pour Gaspé, un moyen de créer de l’emploi », commente Nicole Bouchard, commis à la charcuterie dans un supermarché.

Les préoccupations pour l’environnement sont tout de même présentes. « Je m’inquiète par rapport à l’eau. Je pêche le saumon et c’est quelque chose de fragile. On a la rivière York et la Saint-Jean [qui ceinturent la péninsule d’Haldimand] », rappelle Pierre Adams, concierge à l’école secondaire de Gaspé.

« Selon moi, ça va apporter beaucoup plus d’éléments négatifs que ce que les gens pensent, peut-être une arrivée massive de travailleurs alors qu’on a une pénurie de logements. Mon avis, c’est qu’on n’est pas prêts pour ça », croit Jocelyne Côté.

Plusieurs résidents sont encore ambivalents, dont Pascale Lemieux, qui souhaite recevoir plus d’information. « Ça ne peut pas être oui ou non pour l’instant, dit-elle. Il faut connaître tous les enjeux pour prendre une décision éclairée. »

Le maire craint un risque « démesuré »

Le maire de Gaspé, Daniel Côté, perçoit la division de ses commettants sur la question pétrolière. « L’opinion de la population est toujours aussi partagée et ce qui la partage, c’est [le forage] Haldimand n° 4. »

En ce qui concerne la propriété Galt de Junex, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Gaspé, « les préoccupations sont moins grandes, car c’est loin de la population », observe le maire. Mais pour Haldimand, « des gens nous demandent de serrer la vis et d’être vigilants tandis que d’autres nous disent qu’il faut leur faire confiance [aux firmes d’exploration]. »

Le maire lui-même est loin d’être sûr que le jeu en vaut la chandelle à Haldimand. « S’il y a une découverte intéressante et qu’on multiplie les sites de forage, ce serait inquiétant. Tout le tour de la péninsule d’Haldimand est peuplé, il y a deux rivières à saumon, une plage, des mammifères marins dans la baie. Je crains que le risque soit démesuré par rapport à la profitabilité. »

Le maire Côté demande au ministère de l’Environnement « d’être plus vigilant pour Haldimand que pour n’importe quel autre dossier […]. L’industrie des hydrocarbures est très risquée et quand c’est proche des populations, il faut être beaucoup plus vigilants. On sait que des inspecteurs du ministère sont sur place, mais on reçoit très peu d’infos », rapporte M. Côté.

Le maire est confiant que Québec « va appliquer son plan de match et présenter une nouvelle Loi sur les hydrocarbures pour l’automne 2015 ».

Junex et Pétrolia veulent connaître le débit

Au moment d’écrire ces lignes, Pétrolia se prépare à des tests d’évaluation à Haldimand n° 4. « On est très satisfaits parce qu’on a fait le forage dans le délai [35 jours] et le budget prévu [7,5 M$] et qu’on a atteint nos objectifs techniques », déclare Alexandre Gagnon, président-directeur général de Pétrolia.

« Le but d’Haldimand n° 4 était de rencontrer le plus grand nombre de fractures ouvertes. Elles existent et en grand nombre », indique M. Gagnon, qui ne peut toutefois pas dire si ces fractures laissent suinter du pétrole ou du gaz. « Si on se dirige vers des tests d’évaluation, c’est qu’on est confiants », répond-il.

Après ces tests, Pétrolia prévoit demander un nouveau permis au ministère québécois de l’Énergie afin d’effectuer des tests de production, qui détermineront le débit que peut produire Haldimand n° 4.

D’ici la fin mars, à l’issue de ces tests, Pétrolia devrait savoir si oui ou non le gisement Haldimand peut être exploité de manière rentable. Le secteur pourrait contenir 7,7 millions de barils récupérables, selon des estimations réalisées pour le compte de Pétrolia, soit la consommation des Québécois pendant 21 jours.

Pétrolia calcule que si les résultats de ses travaux sont probants, elle pourrait démarrer la production début 2016. Alexandre Gagnon maintient que la firme est prête à se soumettre au processus du BAPE avant.

À Haldimand n° 4, la firme a foré verticalement sur 400 mètres avant de dévier progressivement à l’horizontale vers les puits Haldimand n° 1 et 2 (au sud-est) sur environ 2 km.

Quant à Junex, elle devrait entamer cette semaine les tests de production à Galt n° 4 horizontal, le puits où elle a trouvé du pétrole en novembre. La pompe est sur place et une équipe du Texas a rejoint les employés de Junex pour finir d’installer les équipements. « On veut mesurer la production du puits et la pression du réservoir pour savoir combien de barils on est capables de produire », explique Dave Pépin, vice-président/finances et affaires corporatives chez Junex.

Lors d’opérations de pistonnage et de nettoyage du puits, en décembre, une centaine de barils de pétrole ont été extraits de Galt n° 4. Le forage de 2400 mètres aura coûté 5 M$.

Une estimation commandée par Junex établit à 36 millions de barils la quantité qui pourrait être récupérée sur la propriété de Galt, soit la consommation du Québec pendant 97 jours (un peu plus de trois mois).

Pétrolia doit quitter Gaspé, selon le comité Ensemble

La présidente du comité Ensemble pour l’avenir durable du grand Gaspé, Lise Chartrand, a formulé ses vœux pour 2015. « Que cette entreprise tienne compte de nos arguments et quitte le territoire de Gaspé […]. Pétrolia a viré vers l’horizontale vers 400 mètres [la firme avait d’abord parlé de 500 m]. Ce n’est pas tant l’exactitude qui nous dérange que le fait qu’on se rapproche de la nappe phréatique. »

Le comité craint que le forage offre une voie de sortie à des gaz nocifs, qui remonteraient vers l’eau et l’air. « Que ce soit avec ou sans fracturation [une technique qui consiste à injecter sous pression un mélange de liquide, de sable et de produits chimiques pour casser la roche], le forage n’est pas bienvenu en zone résidentielle, puisqu’on est dans une zone qui est déjà fracturée [naturellement] de tous bords tous côtés », déclare Mme Chartrand.

Une note technique préparée par l’ingénieure géologue Chantale Savaria pour le comité Ensemble confirme des risques de contamination de l’eau souterraine, notamment parce que des analyses démontrent la présence de méthane venant des profondeurs dans un puits d’observation de la nappe près du forage Haldimand n° 1.

Au contraire, une étude hydrogéologique de l’INRS, menée l’an dernier pour le compte du ministère de l’Environnement, conclut que les puits d’eau potable ne sont pas à risque en cas de forage sans fracturation (ce qu’est Haldimand n° 4). Le réseau de fractures naturelles, en profondeur, « ne serait pas une voie continue entre le réservoir pétrolier et la surface », avait déclaré l’hydrogéologue de l’INRS René Lefebvre.

300 000 litres d’eau qui font jaser

La provenance de l’eau utilisée pour concocter le fluide de forage à Haldimand n° 4 a aussi fait jaser avant les Fêtes. Pétrolia a puisé 300 000 litres au total – la consommation de 850 Québécois en une journée – dans un puits d’observation de la nappe phréatique, d’abord creusé aux fins de l’étude hydrogéologique commandée par le ministère de l’Environnement.

Selon le ministère, puisque Pétrolia puise moins de 75 000 litres par jour, elle n’a pas besoin de permis de Québec, mais la municipalité doit en délivrer un. La Ville de Gaspé nous a répondu que les activités en lien avec le forage, y compris ce prélèvement d’eau, sont plutôt du ressort de Québec.

Dans le cas du forage Galt en territoire non organisé, Junex a aussi prélevé 300 000 litres d’eau d’un puits d’observation, pour un total quotidien sous les 75 000 litres. La firme a demandé et obtenu un permis de la MRC.

Geneviève Gélinas

graffici.ca
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