Édition du 24 mai 2022

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Guerre en Ukraine : "La couverture médiatique est un naufrage" selon Laura Maï-Gaveriaux, grand reporter

Alors qu’un journaliste américain a été tué en Ukraine hier, et que quatre autres ont été blessés dans la semaine, Laura Maï-Gaveriaux, grand reporter en poste à Dubaï, tire la sonnette d’alarme.

L’Humanité, France, le dimanche 13 mars 2022*

Par Caroline Constant

Près de 2 000 journalistes couvrent actuellement la guerre en Ukraine, selon le dernier recensement. Parmi eux, près de 500 journalistes français, pour la plupart jeunes et sans expérience. Grand reporter aux /Échos/, la journaliste Laura Maï-Gaveriaux, a organisé les premiers convois de gilets pare-balles et de casques pour les protéger. Elle dénonce l’inconséquence de beaucoup de rédactions. Depuis, RSF a pris le relais, les syndicats français, SNJ et SNJ-CGT, ont dénoncé à leur tour une situation explosive, et la Fédération Internationale des Journalistes se dit inquiète.

*Entretien.*

L’Humanité. Aviez-vous déjà vu autant de jeunes se précipiter sur un conflit ?

LAURA MAÏ-GAVERIAUX.Non. Et je suis très inquiète et dépitée. Je comprends une génération qui sort de deux ans de pandémie et qui n’a pas trouvé de boulot en sortant de l’école. Nous ne sommes déjà pas une profession très ouverte au renouvellement des générations, qui se précarise et avec de faibles possibilités d’évolution.

*/« Certains journalistes partent n’importe comment »/*

L’Humanité.Les journalistes de tous temps suivent les conflits. Quel est le problème spécifique, avec l’Ukraine ?

LAURA MAÏ-GAVERIAUX. D’abord, on a des jeunes dont le profil, c’est : « J’ai couvert trois manifs de gilets jaunes, j’ai pris deux lacrymos sur la tête donc je peux couvrir l’Ukraine ». Ces gens-là sont inconscients, ils partent n’importe comment. Nous avons organisé quelques formations gratuites en visio pour les soutenir. Mais ils partent tellement de zéro, que c’est à peine de la sensibilisation. Certains n’ont même pas une seule notion de balistique, ils ignorent tout des dégâts que peut occasionner un tir de kalachnikov dans un combat de rue. Il y a une semaine, je leur disais « Pars mais fais-le dans de bonnes conditions ». Aujourd’hui, je dis « ne pars pas ». Jamais je ne me serais imaginée dans ce rôle-là. Après tout, je ne suis pas leur mère, ils sont majeurs et vaccinés, s’ils veulent courir le risque de mourir pour trois photos à 150 euros pour des journaux qui défraient mal… Ils cassent le marché, avec des rédactions qui assument tranquillement de risquer la vie d’un pigiste pour 250 euros reportage + photos.

L’Humanité.Vous pointez donc la responsabilité des rédactions...

LAURA MAÏ-GAVERIAUX. Leur responsabilité est bien plus grave que celle de ces gamins qui essaient de gagner leur vie. Les chefs de service, sur l’international, sont tous des gens qui ont fait du terrain. Il se trouve que je suis dans certaines boucles, parce que je fais partie d’associations de journalistes. Je vois des gens de magazines très en vue qui passent des messages comme : « Pour notre envoyé spécial qui est à Kiev, qui ne peut pas couvrir toute l’Ukraine tout seul, on a besoin de renforts ». Les envoyés spéciaux sont partis avec tout le matériel, gilets, et casques, ce sont des staffs. Et là, ils vont chercher des pigistes, qui sont sur place. C’est bien, pour les rédactions, elles n’auront pas le billet d’avion à payer, les gars sont allés en Ukraine par leurs propres moyens, sans casque ni gilet pare-balles. En ce moment, avec l’aide d’un logisticien sur Paris, je suis la seule à pouvoir déstocker ce genre de matériel, parce qu’il y a pénurie, et il se trouve que j’ai des contacts militaires qui travaillent avec les forces spéciales. C’est pour cette raison que je suis en contact avec tout le monde. Un gilet, ça coûte 660 euros, toutes taxes comprises. Ce n’est même pas le prix d’une pige. Des journalistes qui travaillent pour des rédactions très sérieuses me disent qu’elles ne paieront pas. On est sérieux, là ? Ils ne peuvent pas sortir cette somme pour couvrir leurs journalistes ?

L’Humanité. La précarité assumée jusqu’au cynisme, en somme…

LAURA MAÏ-GAVERIAUX. J’accompagne depuis une semaine une jeune correspondante à Kiev. Elle a peur, elle n’est pas reporter de guerre, juste correspondante. Et elle me dit que son rédacteur en chef d’un journal parisien très en vue vient de l’engueuler parce qu’elle refuse d’aller sur la ligne de front pour couvrir et qu’elle ne veut faire que de l’arrière . Elle a 22 ans ! Quand une agence de presse, qui a pignon sur rue, propose d’engager une jeune pigiste à 400 euros à temps plein, la semaine ? Sur la première guerre de haute intensité en Europe au XXIe siècle ? Je suis très en colère, et pourtant je ne suis militante de rien.

*/« On commence à voir passer des fakes news »/*

L’Humanité. Vous estimez qu’il y a, dans un moment très troublé, des conséquences sur la qualité même de l’information délivrée…

LAURA MAÏ-GAVERIAUX. On commence à voir passer des fakes news. Et c’est bien normal : sur cette zone de guerre, on trouve une énorme concentration de journalistes, pas expérimentés. Ils n’ont la possibilité de ne couvrir qu’un seul camp de la guerre, et ne savent pas recouper une information dans ces conditions particulières. Ils ne savent même pas remplir une feuille d’accréditation pour l’armée ! Et vous voyez ces fausses informations relayées sur des comptes de journalistes reporters sur des chaînes d’information réputées sérieuses.

L’Humanité. Vous êtes inquiète ?

LAURA MAÏ-GAVERIAUX. Je crois que c’est un naufrage, cette couverture. On dit qu’il y a un Sarajevo par génération. L’Ukraine, ce sera Mossoul et Sarajevo, sauf que ça fait beaucoup en une décennie, de décimer la déontologie et la sécurité ! Il y aura des morts, même si j’espère me tromper. Et même si ce n’est pas le cas, combien d’entre eux vont se trimballer des syndromes de stress post-traumatique, qu’ils n’oseront même pas avouer par peur de ne plus être employé par leurs rédactions ? J’ai préparé l’Ukraine comme si je devais partir. J’ai passé une semaine à lire des rapports parlementaires, à contacter des généraux, la Croix Rouge. Je crois que dans ce métier, on est dix à avoir fait ça. On est dix à savoir comment se préparer à une guerre, sur peut-être 500 envoyés spéciaux français.

L’Humanité Vous avez envoyé des gilets pare-balles et des casques en urgence. Comment avez-vous procédé ?

LAURA MAÏ-GAVERIAUX. En 24 heures avec un logisticien, Lucas, j’ai monté un convoi pour amener 50 kg de matériel logistique et médical à la frontière polonaise. Le cabinet de la ministre Bachelot nous a ri au nez quand nous avons appelé pour avoir une lettre pour passer les douanes. Aujourd’hui, des confrères m’ont appelée. Ils étaient sur la route et m’ont demandé de leur envoyer des gilets pare-balles. Il y a des gens qui pensent que je suis très méchante, parce que ça fait trois jours que lorsque je décroche mon téléphone, je leur dis d’abord, « Si tu es en route dans ces conditions, tu n’as rien à faire sur une zone de guerre, et ensuite, si tu veux un gilet pare-balles, tu fais demi-tour, je ne suis pas DHL ». C’est la première guerre de haute intensité du XXIe siècle en Europe. Ni moi, ni personne, ni aucun journaliste expérimenté ne sait ce qui se passe. On est à poil. Je ne fais pas partie des journalistes qui râlent sur les conditions du métier. Je trouve ça nombriliste, on devrait plutôt parler des autres que de nous-mêmes. Et je suis plutôt du genre à encourager les journalistes à aller sur le terrain, y compris sur des conflits. Si je m’exprime sur le sujet, c’est que vraiment, j’estime qu’on a passé un cap.

* https://www.humanite.fr/medias/ukraine/guerre-cette-couverture-mediatique-est-un-naufrage-741774 <https://www.humanite.fr/medias/ukra...>

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