Édition du 14 avril 2026

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Israël - Palestine

Israël. Frapper d’abord, décider ensuite

La guerre n’est pas une modalité de la politique menée par l’État israélien, elle est une constituante vitale de l’appareil d’État. Son poumon. C’est la politique qui est une modalité de la guerre. Le fait accompli a force de loi. L’oubli et la terreur infusent la société israélienne. Dans les hautes sphères sécuritaires, pourtant, une dissonance se laisse entendre.

Tiré d’Orient XXI. Cet article a été initialement publié le 21 mars 2026 dans le quotidien libanais L’Orient-Le Jour sous le titre « Israël contre Clausewitz ».

Comme il advient chaque fois après l’assassinat d’un nouveau dirigeant « ennemi », l’euphorie et le sentiment de toute-puissance sont remontés de plusieurs crans au sein de la population israélienne lorsque a été annoncé celui d’Ali Larijani. Les dirigeants, eux, ont débordé de lyrisme. Israël Katz, le ministre de la défense, a clamé que le chef du Conseil suprême de la sécurité nationale iranienne, perçu par beaucoup comme le nouvel « homme fort » du régime après la disparition d’Ali Khamenei, avait « rejoint les membres vaincus de l’axe du mal dans les profondeurs de l’enfer ». Benyamin Nétanyahou s’est voulu moins lyrique et plus projeté vers l’avant. « Nous avons accompli des exploits historiques. Nous sommes désormais une puissance redoutable, quasi mondiale » (1), a-t-il lancé.

Le spécialiste des questions de sécurité du quotidien israélien Haaretz, Amos Harel, est dubitatif. L’assassinat de Larijani, note-t-il, peut être vu comme un « succès militaire » qui s’ajoute aux nombreux autres en Iran, au Liban et ailleurs. Il rappelle que depuis juin 2025, plus de la moitié des hauts dirigeants d’Iran, son Guide suprême et ses conseillers, ses hauts responsables militaires, les scientifiques du nucléaire, etc., ont été tués. Mais il s’interroge : certes, l’Iran est affaibli, mais à y voir de plus près, quel bénéfice les Israéliens en ont-ils tiré ?

Depuis vingt ans, ils ont tué tous les chefs successifs du Hamas. Celui-ci n’a pas disparu. Mohammed Deif et les frères Sinouar ont été exécutés et le Hamas perdure. Il en va de même du régime iranien, qui est amplement plus fort que le Hamas. Et il faut bien constater que « le régime de Téhéran a fait preuve d’une résilience et d’une volonté de poursuivre le combat remarquables », conclut-il.

La vérité, première victime de la guerre

Ce n’est pas le discours qui convient à Nétanyahou ni celui que l’immense majorité des Israéliens veut entendre. On connaît le dicton : la première victime des guerres, c’est la vérité. Dans le cas d’Israël, la communication officielle est, sans surprise, très contrôlée. Pas tant parce que la censure militaire est une importante tradition israélienne, mais surtout parce que Nétanyahou impose une information qui se résume quasiment à ses seules directives, tant il est parvenu à réunir autour de lui, depuis le 7 octobre 2023, une coalition d’affidés à sa dévotion et une garde rapprochée restreinte. Ron Dermer, son ex-ministre des affaires stratégiques et ex-ambassadeur à Washington, en est la figure de proue. Nétanyahou vient de le rappeler au gouvernement pour gérer le dossier libanais. C’est avec lui et quelques rares autres conseillers qu’il partage ses projets et ses interrogations. Et ce groupe domine l’information comme la communication.

  • La population est tenue à distance d’une information globalement maîtrisée.

Difficile, dans cette situation, de connaître les débats au sein d’un gouvernement peu informé et transformé en organe d’application de décisions prises ailleurs en petit comité. Il en va de même, à un moindre degré, avec l’état-major et les services de renseignement intérieurs, Nétanyahou ayant choisi sans consultation de mettre à leur tête des personnes qui lui doivent tout. Résultat : la population, à de rares exceptions près, comme le journal d’opposition Haaretz, est tenue à distance d’une information globalement maîtrisée. De fait, nombre de nouvelles sur les positions des uns et des autres en Israël sont souvent issues de médias étrangers, essentiellement états-uniens et britanniques, où des dirigeants israéliens s’expriment généralement sans divulguer leur identité.

L’enjeu nucléaire

Sur quoi portent les débats dans les hautes sphères aujourd’hui ? La première controverse à laquelle est confronté Israël, selon ces informations « off », est de s’être potentiellement enferré : si les 440 kilogrammes d’uranium enrichi dont disposaient les Iraniens avant l’attaque de juin 2025 n’ont pas été détruits par leurs nouveaux bombardements, l’enjeu nucléaire peut devenir plus menaçant encore qu’il n’était sous Ali Khamenei. Après l’assassinat du Guide iranien, indique la correspondante à Jérusalem du quotidien britannique The Guardian, un « ex-haut responsable du renseignement israélien » lui a déclaré : « Avec Khamenei, on savait presque tout de son processus décisionnel » et « il n’a jamais pris la décision de foncer à tout prix » sur l’obtention de la bombe A. « Que fera son fils Mojtaba ? » Lui ou quelqu’un d’autre en position de diriger l’Iran « pourrait très bien se procurer une bombe dès maintenant » (2).

  • Le discours est si contradictoire qu’il donne le sentiment que Trump ne sait pas lui-même où il va, en Iran ou ailleurs.

Le Guardian cite aussi Yoav Rosenberg, ex-numéro deux du département de la recherche du renseignement militaire israélien, pour qui « le pire scénario de cette guerre serait qu’elle se termine sans qu’Israël soit parvenu à éradiquer l’arsenal nucléaire iranien. La situation serait pire qu’auparavant ». La campagne massive menée par Israël révélerait une victoire à la Pyrrhus. Et il serait plausible de voir un régime iranien humilié, mais toujours en place, s’entêter à fabriquer une bombe A, perçue par lui comme seul moyen de se préserver d’une nouvelle guerre occidentale à son encontre. S’il parvenait cette fois à se procurer ne serait-ce qu’une bombinette, même si le régime n’en use pas, cette guerre serait forcément perçue comme un fiasco des Occidentaux.

La deuxième inquiétude en Israël porte sur l’évolution de cette guerre. Un jour Trump laisse entendre que les États-Unis s’apprêtent à mener une longue guerre contre l’Iran, « peu importe le temps que cela prendra ni le prix à payer » (3). Une semaine après, il assure que la guerre s’arrêtera « assez vite ». Le lendemain, il évoque à nouveau une « capitulation » iranienne. Bref, le discours est si contradictoire, si confus, qu’il donne le sentiment que Trump ne sait pas lui-même où il va, en Iran ou ailleurs. À ce jour, l’alliance états-uno-israélienne semble sortir renforcée. Mais demain ?

Quels objectifs ?

Le troisième débat porte sur les objectifs de cette guerre. « Nous créons les conditions optimales pour la chute du régime », a déclaré Nétanyahou le 12 mars. Un regime change donc, comme disent les Américains. Mais pour la première fois, il a envisagé la possibilité d’un maintien du régime actuel en Iran et de l’impossibilité de le renverser par les seuls bombardements aériens. « Après tout, un régime doit s’effondrer de l’intérieur » (4), a-t-il poursuivi. Certains diront que le premier ministre israélien, à ce stade, ne pouvait rien faire d’autre qu’admettre une évidence de plus en plus diffuse de par le monde, aux États-Unis en particulier, et aussi parmi les spécialistes israéliens de l’Iran. Le sentiment grandit désormais : « L’espoir de renverser le régime reposait sur un optimisme excessif » et « lsraël est forcé de revoir ses attentes à la baisse », écrit le spécialiste des questions militaires Amos Harel (5).

Dans le Washington Post, David Ignatius, un très respecté commentateur américain des enjeux internationaux, introduit depuis longtemps dans les milieux sécuritaires israéliens, dit avoir conversé avec « quelques hauts responsables [qui] commencent à exprimer leurs inquiétudes face à l’escalade et la durée indéterminée de l’attaque contre l’Iran » (6). Les hommes semblent vraisemblablement issus des milieux du renseignement. L’idée exposée par Donald Trump d’une « victoire totale » et d’une « capitulation sans conditions » de l’Iran à l’issue de cette guerre est illusoire, estiment ces analystes. Les réponses iraniennes sur le terrain le confirment. Ignatius cite un « responsable israélien » selon lequel « personne ne peut souhaiter une histoire sans fin ». « Bien sûr, poursuit-il, nous souhaitons renverser le régime, mais cela n’est pas notre seul objectif. L’Iran ne capitulera pas, mais il peut envoyer des signaux pour accepter un cessez-le-feu. » Un cessez-le-feu que, visiblement, l’interlocuteur d’Ignatius appelle de ses vœux.

  • Nous ne voulons pas nous enliser dans un bourbier.
  • (Un anonyme issu du renseignement israélien)

Ce responsable israélien anonyme craint par-dessus tout une évolution de type Gaza, où Israël se retrouve à poursuivre une guerre et une occupation sans objectifs clairs. « Aller au sol », comme disent les militaires ? Des opérations conjoncturelles d’un ou deux jours, peut-être. Mais au-delà, s’interrogent nombre d’observateurs israéliens, ce serait le bourbier garanti. Israël n’est pas parvenu à « éradiquer le Hamas » sur une bande de terre de 365 kilomètres carrés où vivaient 2,3 millions de Gazaouis. L’Iran est un pays de 1,5 million de kilomètres carrés, 3 740 fois plus grand que Gaza, et une population de 93 millions de personnes, soixante-six fois plus importante…

Enfin, Ignatius relève, dans les propos de son interlocuteur, « résumant les analyses de services de renseignement états-uniens et israéliens », deux points débattus en Israël. Un : « on ne voit personne capable de renverser le régime » en Iran. La pire crainte de ces milieux sécuritaires est que Trump « semble ne pas avoir le moindre plan concret » pour parvenir à « l’anéantissement du régime iranien » qu’il promet. Deux : il existe un « risque que Nétanyahou ordonne des opérations terrestres d’envergure au Liban pour achever la destruction du Hezbollah ». « Nous ne voulons pas nous enliser dans un bourbier », a conclu son interlocuteur.

Invasion du Sud-Liban

Ces idées moroses quant au résultat final de la guerre ne disent cependant rien de ce que pensent Nétanyahou et son entourage, ni de la perception de la population israélienne. Au gouvernement, à l’état-major et dans les services de sécurité, on continue d’assurer que la guerre « existentielle » en Iran atteindra ses objectifs – hormis peut-être le renversement du régime, comme l’a admis Nétanyahou. Pour le reste, un thème occupe aujourd’hui le devant de la scène : s’emparer du Sud-Liban au moins jusqu’à la rivière Litani, pour garantir le retour des Israéliens qui ne veulent plus vivre dans le nord d’Israël tant qu’il n’aura pas été sécurisé face au Hezbollah. Autrement dit, le repousser d’au moins 30 kilomètres.

  • Israël a commencé d’envoyer ses forces au sol, au Sud-Liban, pour y « tondre la pelouse ».

« L’armée israélienne devra rester au Sud-Liban même après la fin des combats afin d’y maintenir des positions dominantes et sécuriser la zone frontalière. […] Nous n’avons pas confiance dans le gouvernement libanais. La responsabilité de la sécurité des résidents israéliens doit incomber entièrement à l’armée israélienne », a déclaré Asaf Langleben, chef du conseil régional de Haute-Galilée. Et malgré les diverses tentatives de médiation européenne, en particulier française, d’ailleurs refusée par Israël, le site d’information israélien YNet indiquait, le 16 mars, que l’armée resterait « aussi longtemps que nécessaire ».

Le même jour, Israël a commencé d’envoyer ses forces au sol, au Sud-Liban, pour « tondre la pelouse », comme ils disent. L’opération est « ciblée et limitée », a annoncé le porte-parole de l’armée. Pour cela, il a fallu mobiliser, en plus des soldats d’active, 110 000 réservistes. Israël Katz, le ministre de la défense, a été plus précis. Il s’agit de « détruire l’infrastructure terroriste des villages frontaliers proches de la frontière libanaise, exactement comme cela a été fait contre le Hamas à Rafah, à Beit Hanoun et dans les tunnels à Gaza ». Limitée, donc… comme à Gaza. Les craintes que peuvent avoir certains milieux sécuritaires israéliens, Nétanyahou et son entourage n’en ont cure. Car leur manière de voir, très prisée par les Israéliens, est très différente de la doxa guerrière usuelle.

La loi du fait accompli

Selon le célèbre adage de Clausewitz, théoricien prussien de la guerre moderne (1780-1831), « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Pour Nétanyahou, c’est la politique qui est la continuation de la guerre par d’autres moyens. D’abord, on frappe, dès qu’on le peut. On s’empare du maximum de terrain, entre autres bénéfices. Ensuite, on décide. Si on peut prendre plus, on avance. Si on doit reculer, alors que ce soit le moins possible. Si on doit revenir à la situation initiale, on le fait. Il y aura d’autres occasions à l’avenir. Aujourd’hui, une fois « la pelouse tondue », on pourra s’installer jusqu’au Litani. Si cela échoue, ce sera désagréable, mais on verra quoi faire. Et on reviendra dès qu’on le pourra. L’essentiel est de toujours garder l’initiative. Et d’user de la force, d’abord la force.

Dans le passé, Israël a déjà occupé une frange de territoire de taille mouvante au Sud-Liban durant vingt-deux ans, de 1978 à 2000, avant de s’en retirer. Le coût politique était alors jugé trop important pour la population israélienne. Mais l’ambition d’y retourner un jour n’a pas disparu.

L’occasion se présente de nouveau aujourd’hui, et Nétanyahou sait qu’il dispose d’un soutien indéfectible de la population juive israélienne dès qu’il s’agit de guerre et de sécurité. Selon un sondage de l’Institut israélien pour la démocratie, publié le 9 mars, 93 % des Juifs israéliens soutiennent les attaques de leur pays contre l’Iran. Un chiffre qui est similaire à ceux sortis des sondages sur la guerre menée à Gaza. On observera, au passage, combien la société israélienne peut être différente dans ses attitudes de son homologue états-unienne. Le dernier sondage Reuters indique que seul un quart des Américains — 27 % précisément — soutient la guerre contre l’Iran.

  • Nétanyahou sait comme personne jouer de la peur et de l’oubli.

Si cette guerre est « un événement sans précédent : la première guerre israélo-états-unienne conjointe », les Israéliens montrent qu’ils ne sont pas forcément « le 51e État des États-Unis », comme on l’entend souvent dire. « Les divergences entre les objectifs de Trump et ceux de Nétanyahou sont de plus en plus manifestes », analyse le Guardian (7).

Elles l’étaient en réalité depuis le départ, ce qui explique les disparités entre les deux sociétés. L’états-unienne aurait pu soutenir une intervention ponctuelle et peu coûteuse avec un Trump proclamant rapidement « victory ». Pas un blocage du détroit d’Ormuz et ses conséquences. L’israélienne, elle, est maintenue dans un état qui mêle des phases d’euphorie triomphante à d’autres alimentant les peurs, qui toutes deux amènent au soutien massif à l’ambition de Nétanyahou : « changer la face du Moyen-Orient » par le glaive.

Nétanyahou sait comme personne jouer de la peur et de l’oubli. Lorsque la guerre contre l’Iran les 13-24 juin 2025 prit fin, il déclara à ses compatriotes : « Nous avons écarté deux menaces existentielles : celle d’anéantissement par armes nucléaires et la menace d’anéantissement par 20 000 missiles balistiques. Si nous n’avions pas agi immédiatement, l’État d’Israël aurait rapidement été confronté au danger d’anéantissement » (8). Huit mois plus tard, ces menaces avaient à ce point réapparu qu’il fallait reprendre cette guerre au centuple. La guerre décide bien de la politique, et non l’inverse : les Israéliens ont été éduqués dans cet état d’esprit depuis leur enfance.

Notes

1- Amos Harel, « Israel’s assassinations leave Iran with inexperience but resilient leadership », Haaretz, 18 mars 2026. Les citations des deux prochains paragraphes sont issues du même article.

2- Emma Graham-Harrison, « We attacked Iran with no clear plan for regime change, Israeli security sources say », The Guardian, 12 mars 2026.

3- Shawn McCreesh, Tyler Pager, Eric Schmitt, Helène Cooper et Abdel-Latif Dahir, « Trump signals US is prepared for long war against Iran », New York Times, 2 mars 2026.

4- Galit Alstein et Dan Williams, « Netanyahu says Iran regime change not guaranted after war », Bloomberg, 12 mars 2006.

5- Amos Harel, « With Iran undefeated and protesters cowed, Israel forced to lowed expectations », Haaretz, 13 mars 2026.

6- David Ignatius, « Israeli officials are growing concern », Washington Post, 9 mars 2026. Les citations des trois paragraphes suivants sont issues du même article.

7- Yousef Munayyer, « Israel and the US are fighting Iran together. Are they on the same page though ? », The Guardian, 12 mars 2026.

8- Dana Mills, « Compulsive repetition : How permanent war shapes the Israeli psyche », Local Call, 4 mars 2026.

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Sylvain Cypel

A été membre de la rédaction en chef du Monde, et auparavant directeur de la rédaction du Courrier international. Il est l’auteur de Les emmurés. La société israélienne dans l’impasse, La Découverte, 2006.

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