Édition du 24 novembre 2020

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L'avortement, invité surprise de la présidentielle

Au lieu d’aborder les enjeux cruciaux, la campagne électorale ­ du second tour de la présidentielle brésilienne, qui a lieu dimanche, ­ voit les deux candidats, Dilma Rousseff et José Serra, rivaliser d’engagements sur leur foi religieuse et contre la légalisation de l’avortement.

C’est devenu le lieu commun des commentaires après le premier tour : si Dilma Rousseff n’a pas passé la barre des 50%, c’est parce que les Eglises évangéliques ont appelé à la boycotter à cause de ses positions pro-avortement. 20% des voix auraient alors basculé vers Marina Silva, la candidate des Verts, elle-même fidèle d’une de ces Eglises.

Une conversion douteuse à la ligne anti-avortement

Les deux candidats ont par conséquent axé leur campagne de second tour sur la promesse de ne pas légaliser l’interruption volontaire de grossesse (IVG).
Cette subite conversion est quand même difficile à avaler. Lorsqu’ils n’étaient pas encore en campagne, les deux candidats avaient abordé avec courage et détermination ce grave problème social, dont l’interdiction provoque un décès tous les deux jours au Brésil. Une réalité douloureuse que les Eglises, tant catholique qu’évangéliques, veulent ignorer, surfant sur la culture profondément religieuse des Brésiliens.

Ainsi, quand il était ministre de la Santé du gouvernement Cardoso, José Serra a introduit la gratuité des IVG au sein du Système unique de santé (SUS), en cas de viol ou de danger de mort pour la mère. Une disposition que la loi de 1940 déjà permettait mais qui n’était pas appliquée.
De son côté, Dilma Rousseff, alors ministre de la Maison civile -l’équivalent de la Première ministre- du gouvernement Lula avait soutenu le Programme national des droits de l’homme mis en consultation en début d’année, et qui proposait la légalisation de l’avortement. Mention qui avait dû être retirée sous la pression de l’Eglise catholique.

Et si l’avortement n’était pas le centre du problème ?

Aujourd’hui, tant Dilma Rousseff que José Serra ne manquent pas une occasion de dire et redire qu’ils sont opposés à la décriminalisation de l’avortement, dans l’espoir de conquérir les 20 millions de voix qui se sont portées sur Marina Silva au premier tour. Une grande équivoque, tant sur le fond que sur la stratégie.

« Le Brésil est laïque »

Marina Silva, en effet, n’a jamais fait de ce thème un argument électoral. A l’issue du dernier débat sur la chaîne TV Globo, avant le premier tour, elle confiait : « J’ai mes propres convictions sur ce sujet, mais je ne veux pas les imposer… Le Brésil est un Etat laïque, c’est donc un sujet qui ne peut être tranché que par la société. Je ne veux pas faire de guerre sainte sur ce thème. »

Une fine analyse du scrutin du 3 octobre, réalisée par l’institut de sondage Datafolha, révèle que la question de l’avortement n’a pas joué un rôle significatif dans le déplacement des voix vers Marina Silva. Le facteur déterminant a davantage été la révélation du scandale de corruption impliquant Erenice Guerra.

Cette proche collaboratrice de Dilma Rousseff a remplacé cette dernière au poste de chef de la Maison civile depuis le début de la campagne électorale, avant d’être sèchement écartée par le Président Lula pour avoir favorisé un contrat entre l’entreprise de son fils et le gouvernement, sur fond de pots de vin.

C’est donc bien un vote de protestation contre la corruption du pouvoir qui a favorisé Marina Silva. Voilà une donnée que les deux candidats encore en lice semblent ignorer superbement. Pourtant, c’est peut-être sur cette dimension morale de la politique que va se faire le choix final. Et dans ce domaine, les témoignages et dénonciations qui courent sur Internet renvoient les deux prétendants dos-à-dos. Ni l’un ni l’autre n’auraient les mains complètement propres.

L’opposition va devoir se montrer inventive

Plus on s’approche du 31 octobre, et plus se multiplient les débats sur la fonction de l’Etat et le « patrimonialisme », cette manière dont les partis politiques brésiliens s’approprient les postes-clés de l’administration et des entreprises publiques et se les redistribuent entre eux.

Quel que soit le vainqueur, au lendemain du scrutin, l’opposition devra apprendre à se recomposer sur des idées et non plus des personnes.
C’est à ce prix qu’elle pourra vraiment jouer son rôle, en exerçant un jeu de contre-propositions démocratiques, un peu à la manière des cabinets fantômes à l’anglaise.

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