Édition du 16 juin 2026

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L’éducation sans frontières : comment les femmes afghanes reconstruisent le savoir en dehors des institutions

À l’occasion de la Journée internationale de l’éducation des femmes et des filles, l’éducation est souvent abordée sous l’angle de son accès : qui est autorisé·e à entrer dans une salle de classe, qui se voit refuser l’accès à l’école, qui est exclu·e par la loi ou par les politiques ?

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/16/comment-les-femmes-afghanes-reconstruisent-le-savoir-en-dehors-des-institutions-et-autres-textes/?jetpack_skip_subscription_popup

Dans le cas de l’Afghanistan, ce débat est à la fois urgent et nécessaire. Pourtant, après des années passées à documenter l’exclusion, une question plus complexe sur le plan analytique se pose désormais : qu’advient-il de l’éducation lorsque les institutions ne fonctionnent plus, et qui transmet le savoir lorsque les systèmes formels s’effondrent ?

L’Afghanistan représente l’un des cas les plus extrêmes d’exclusion territoriale de l’éducation. Les universités sont fermées aux femmes et l’enseignement secondaire est suspendu, les talibans ayant systématiquement démantelé l’architecture institutionnelle de l’apprentissage. Mais l’éducation elle-même n’a pas disparu. Elle s’est plutôt reconfigurée, dépassant les salles de classe, les frontières et les autorisations de l’État.

Dans cette transformation, les femmes afghanes ne se contentent pas de préserver l’apprentissage ; elles reconstruisent activement l’éducation en tant que pratique transnationale, distribuée et dirigée par des femmes.

Il ne s’agit pas d’une histoire de survie. C’est une histoire de travail universitaire, de continuité intellectuelle et d’émergence de nouvelles formes d’éducation qui remettent en question les idées reçues sur la place du savoir et sur celles et ceux qui sont autorisés à le produire.

L’éducation sans frontières

Pendant une grande partie de l’histoire moderne, l’éducation a été indissociable du territoire. Les universités, les écoles, les laboratoires et les bibliothèques ont été rattachés aux États-nations, réglementés par les ministères et légitimés par des accréditations officielles. Lorsque ces structures disparaissent, on suppose généralement que l’éducation disparaît avec elles.

L’Afghanistan contredit cette hypothèse.

Malgré la suppression de l’accès aux institutions, l’apprentissage n’a pas cessé, mais s’est déplacé. L’éducation passe désormais par des réseaux informels, des plateformes numériques cryptées, des salles de classe de la diaspora, des chaînes de mentorat et des dispositifs d’enseignement entre égales/égaux qui s’étendent sur plusieurs continents et fuseaux horaires. Les Afghanes vivant dans le pays et dans la diaspora sont devenues les principales architectes de cet écosystème éducatif déterritorialisé.

En ce sens, l’Afghanistan est un cas d’étude en matière d’apprentissage transnational qui révèle comment les systèmes de connaissances s’adaptent dans des conditions extrêmes.

Les Afghanes, fondatrices de salles de classe transnationales

Il est essentiel de noter que les femmes afghanes ne sont pas uniquement considérées comme des bénéficiaires au sein de cet écosystème. Elles sont également éducatrices, conceptrices de programmes scolaires, référentes et coordinatrices. Elles élaborent des programmes, organisent les horaires d’enseignement en tenant compte des coupures d’électricité et de l’instabilité de l’internet, encadrent des élèves qu’elles ne rencontreront peut-être jamais en personne et utilisent l’internet pour transmettre leur expertise, acquise au cours d’années de formation officielle avant l’effondrement des institutions.

Ces efforts ne sont ni isolés ni anecdotiques. Au cours des dernières années, les membres et les organisations de la diaspora afghane ont mis en place une infrastructure éducative parallèle dense qui couvre la scolarité, la préparation à l’enseignement supérieur, la formation professionnelle et le mentorat académique. Bien que leur ampleur et leur visibilité varient, ces initiatives fonctionnent ensemble comme des systèmes éducatifs distribués qui opèrent parallèlement aux institutions formelles, et souvent indépendamment de celles-ci.

Au niveau scolaire et secondaire, des programmes menés par la diaspora ont vu le jour afin de maintenir la continuité de l’apprentissage pour les filles exclues des salles de classe formelles. Parmi ces initiatives, on peut citer Learn Afghanistan, Daricha Education, Free to Learn Afghanistan et les cours Coursera. Elles proposent des programmes d’études en ligne structurés, des cours de langue et des matières académiques fondamentales. Ces programmes fonctionnent comme des systèmes scolaires parallèles de manière informelle mais systématique, garantissant ainsi que la progression scolaire ne s’arrête pas complètement.

Au-delà de la scolarisation, une part importante de l’éducation menée par la diaspora se concentre sur la préparation à l’université et la mobilité académique. Des organisations telles que Afghan Female Students for Change et des initiatives axées sur la technologie comme Code to Inspire soutiennent la formation linguistique, la rédaction académique, l’orientation en matière de candidatures et le développement des compétences professionnelles. Dans certains cas, ces efforts sont complétés par des partenariats avec des acteurs/actrices mondiaux de l’éducation, notamment des initiatives soutenues par Education Cannot Wait.

Parallèlement, des femmes afghanes issues du monde professionnel et scientifique ont mis en place des programmes de formation spécifiques à certaines disciplines, en particulier dans les domaines des sciences, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques (STIM). Des réseaux tels que Afghan Girls in STEM, le comité STEM de l’AEC, STEM for Her Afghanistan et She Codes Afghanistan proposent des cours virtuels, des ateliers et des formations axées sur la carrière. Ces initiatives se distinguent non pas par leur caractère d’urgence, mais par l’accent qu’elles mettent sur le développement intellectuel et professionnel à long terme.

Le tutorat en tant qu’infrastructure académique

Le tutorat est devenu l’un des éléments les plus essentiels, mais aussi les moins visibles, de cet écosystème éducatif transnational. En l’absence de structures de supervision formelles, les femmes afghanes issues du milieu universitaire et professionnel ont endossé les rôles de mentorat traditionnellement assumés par les institutions.

Des réseaux mondiaux tels que Afghan Women in STIM mettent en relation des étudiant·es avec des tuteurs/tutrices issues de différentes disciplines, tandis que des organisations militantes telles que Women for Afghan Women intègrent l’orientation scolaire et le développement du leadership dans des cadres de soutien plus larges. Parallèlement à ces réseaux formels, des centaines d’éducateurs/éducatrices individuel·les encadrent des étudiant·es de manière informelle grâce à des relations durables basées sur la confiance, souvent sans affiliation organisationnelle, sans financement ni reconnaissance publique.

Ces modèles de mentorat ne se contentent pas d’offrir des conseils. Ils reproduisent la culture universitaire : ils enseignent comment réfléchir, écrire, présenter, critiquer et persévérer. Ce faisant, ils préservent les normes épistémiques de l’enseignement supérieur, même lorsque les établissements eux-mêmes sont inaccessibles.

Bourses publiques et continuité intellectuelle

Les conférences en ligne, les webinaires et les forums universitaires ont permis de maintenir la vie intellectuelle au-delà des frontières. Des plateformes telles que Afghan Women in Science et des organisations scientifiques internationales, dont l’OWSD, offrent aux femmes universitaires afghanes un espace où elles peuvent présenter leurs recherches, échanger des idées et rester visibles dans les débats universitaires mondiaux.

Ces forums ne sont pas symboliques. Ils servent de lieux de validation des connaissances, permettant aux femmes afghanes de conserver leur identité universitaire et d’apporter leur contribution intellectuelle malgré leur exclusion des campus et des laboratoires physiques.

Ampleur, continuité et système parallèle

Il est difficile de quantifier précisément l’ampleur des nouvelles offres en raison des contraintes de sécurité et de la nature informelle de nombreuses initiatives. Cependant, une synthèse prudente des informations accessibles au public indique :

* Des dizaines d’organisations actives dirigées par la diaspora se concentrent explicitement sur l’éducation des femmes afghanes ;

* Des centaines d’éducateurs :éducatrices et de tuteurs/tutrices individuel·les opèrent de manière indépendante ou semi-formelle ; et

* Des milliers d’apprenantes participent chaque année à des programmes scolaires, de préparation à l’université et de formation professionnelle.

D’un point de vue analytique, ce n’est pas seulement l’ampleur qui importe, mais aussi la continuité. Bon nombre de ces initiatives fonctionnent de manière continue depuis plusieurs années, s’adaptant aux contraintes politiques et technologiques changeantes.

Ensemble, elles constituent un système éducatif transnational parallèle qui se caractérise par un leadership distribué, un enseignement transfrontalier, une accréditation informelle fondée sur la réputation et les résultats, et une forte orientation vers la production future de connaissances.

D’une perte nationale à une perspective mondiale

Bien qu’ancrée dans les conditions spécifiques de l’Afghanistan, cette reconfiguration éducative revêt une importance mondiale. Alors que les conflits, l’autoritarisme, les déplacements de population et les perturbations climatiques déstabilisent de plus en plus les systèmes éducatifs à travers le monde, ces modèles d’apprentissage transnationaux et informels sont susceptibles de se généraliser.

Les femmes afghanes sont involontairement les pionnières d’une forme d’éducation qui remet en question l’idée selon laquelle les connaissances légitimes doivent être sanctionnées par les institutions. Ce qui émerge n’est pas simplement une éducation sous contrainte, mais un prototype d’éducation sans frontières.

Le défi pour la communauté internationale consiste non seulement à rétablir l’accès à l’éducation en Afghanistan, mais aussi à reconnaître, soutenir et tirer les leçons des infrastructures éducatives mises en place par les femmes afghanes.

Pour ce faire, il faut passer d’un discours centré sur l’accès à un discours qui reconnaît les pratiques éducatives, la maternité/paternité et l’autorité au-delà des institutions.

L’éducation comme pratique, pas comme autorisation
L’éducation ne commence pas par une autorisation. Elle commence par un engagement. Elle se poursuit à travers l’enseignement sans titre, le mentorat sans contrat et l’apprentissage sans salle de classe.

En cette Journée internationale de l’éducation des femmes et des filles, les Afghanes nous rappellent que lorsque les universités se taisent, le savoir ne disparaît pas. Il se déplace. Il s’adapte. Et il est transmis par celles et ceux qui refusent de laisser l’éducation prendre fin.

Dr Amna Mehmood, 10 février 2026
La Dr Amna Mehmood est une scientifique chevronnée et une enseignante en sciences dont les travaux portent sur le maintien de l’enseignement des STIM et de l’identité scientifique chez les femmes afghanes dans des conditions d’exclusion scolaire. La Dr Amna Mehmood est biologiste moléculaire et scientifique chevronnée à l’université Martin Luther de Halle-Wittenberg, en Allemagne.
https://zantimes.com/2026/02/10/education-without-borders-how-afghan-women-are-rebuilding-knowledge-outside-institutions/
Traduction DE

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