Édition du 11 juin 2019

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Laïcité

Laïcité : Choisir la cohérence et le rassemblement

Le débat actuel sur le port de signes religieux au sein de certaines professions amène Québec solidaire à se prononcer sur la question dans le cadre de ses instances démocratiques.

Afin que ce débat mène à un positionnement politique durable, nous pensons que nous avons tout intérêt à ne pas le cantonner à la question des signes religieux. Cela ne ferait que reproduire un clivage de type « pour ou contre » depuis trop longtemps entretenu par le système politique et médiatique, qui empêche la tenue d’un débat démocratique véritablement constructif et contribue à la discrimination de certains groupes minoritaires.

Québec solidaire devrait au contraire ramener le débat sur la question de la laïcité elle-même, en tant que principe politique fondamental de la vie démocratique – principe mal compris et mal défendu par les autres partis politiques. Pour cela nous pensons que notre parti doit poursuivre et approfondir le travail entamé par Françoise David en 2013, en adoptant une feuille de route à la fois cohérente et rassembleuse tant dans ses dimensions politique, pratique, que stratégique.

La dimension politique

Il faut d’abord rappeler qu’il existe différentes conceptions de la laïcité. Dans le camp progressiste se côtoient deux d’entre elles : la conception libérale et la conception citoyenne.

Selon la première, la laïcité est un ensemble de pratiques institutionnelles menant à une séparation des religions et de l’État, ainsi qu’à la neutralité de ce dernier, de manière à garantir les libertés et droits individuels. La vision politique qui est ainsi sous-entendue est celle d’une démocratie conçue comme un espace où divers acteurs sociaux et individuels interagissent et négocient afin de faire valoir leurs intérêts, le tout sous l’arbitrage de l’État.

Selon la seconde conception, la laïcité est plutôt un principe selon lequel la politique dans son ensemble doit être séparée des religions. Dans cette optique, la démocratie est conçue comme le régime au sein duquel le peuple est souverain. Dans le domaine politique, les individus doivent donc faire primer leur statut de citoyen en mettant entre parenthèses leurs croyances particulières, celles-ci ne pouvant être tranchées par le débat démocratique sans porter atteinte à l’égalité et à la liberté de conscience et sans entrainer des divisions insurmontables qui empêcheraient le peuple de se constituer.

Ces deux sensibilités cohabitent à Québec solidaire, sans que le programme du parti ne tranche entre l’une et l’autre. Toutefois, nous constatons que le débat en cours se réfère davantage aux préoccupations de la conception libérale (libertés et droits individuels) plutôt qu’à celles de la conception citoyenne (égalité et souveraineté du peuple).

Or, notre programme affirme clairement une conception de la démocratie prenant racine dans le principe de souveraineté du peuple (voir, entre autre, le point 7.), ce qui est d’ailleurs en phase avec nos engagements concernant l’indépendance du Québec, la participation citoyenne ou encore la démocratisation de l’économie.

Pour demeurer cohérent.e.s avec notre programme, c’est donc d’abord à l’aune de la conception citoyenne que nous devrions penser et défendre notre approche de la laïcité, ce qui n’exclut pas pour autant un dialogue constructif avec la conception libérale.

La dimension pratique

Le préjugé favorable à l’une ou l’autre de ces conceptions n’implique cependant pas d’orientations « naturelles » quant au choix des politiques publiques.

Ainsi la France, généralement rangée dans le camp des pays où dominerait la conception citoyenne, finance-t-elle généreusement des écoles privées confessionnelles, alors que le Canada, de tradition libérale, ouvre sa constitution de 1982 par l’affirmation de la « suprématie de Dieu ».

C’est ici que le souci de cohérence et de rassemblement peut nous servir de boussole. Si l’on veut séparer la politique des religions, il n’y a en effet rien de cohérent, ni de particulièrement rassembleur à maintenir un crucifix dans l’enceinte de l’Assemblée nationale ou le financement public des écoles privées confessionnelles – si ce n’est de vouloir rassembler des « clientèles » électorales particulières.

Il est dans un même ordre d’idée incohérent de permettre le port de signes religieux à des employé.e.s de la fonction publique en position d’autorité coercitive (policier.ère.s, juges, procureur.e.s de la Couronne et gardien.ne.s de prison). Ceux-ci représentent en effet le pouvoir politique et l’exercent dans sa forme la plus crue. Dans ces professions, cela s’incarne entre autres par le port d’un uniforme, qui garantit l’apparence de neutralité des agents en question.

Permettre à certains individus de porter des signes religieux réduirait donc leur apparence de neutralité. De plus, cela leur conférerait un privilège – celui de ne pas se conformer au code vestimentaire neutre, là où leurs collègues qui n’ont pas les mêmes convictions spirituelles n’auraient pas le droit de modifier leur tenue sur d’autres bases (convictions idéologiques, affiliations partisanes, sportives, etc.).

Cela contreviendrait ainsi au principe d’égalité et nierait la séparation entre politique et religions, une règle confessionnelle se voyant placée au-dessus d’une règle d’ordre public.

Pour prendre un exemple concret qui n’est pas inenvisageable dans le futur, imaginons un instant un policier, portant au cou un gros crucifix, arrêter un individu d’une autre confession religieuse ou d’une orientation sexuelle minoritaire. Une telle image ne nous poserait-elle pas immédiatement problème, et ce peu importe la justesse ou non du geste posé par l’agent en question ?

En d’autres mots, pour être cohérentes et rassembleuses, les positions que nous adopterons doivent aussi tenir la route d’un point de vue pratique.

La dimension stratégique

Québec solidaire est un parti politique qui vise à prendre le pouvoir et à mettre en œuvre son programme. C’est une donnée essentielle que nous gardons en tête dans tous nos débats, bien que ce soit parfois inconfortable. Nous ne devrions pas faire exception à la règle dans le cadre du débat qui nous occupe.

Nous prendrons le pouvoir dans une société particulière, le Québec du 21ème siècle, ce qui définit les paramètres de notre action. Parmi ceux-ci, nous voudrions insister sur deux éléments qui nous semblent essentiels.

Premièrement, la laïcité occupe une place importante dans l’imaginaire politique québécois, et ce en grande partie du fait de l’ingérence démesurée du clergé catholique dans la politique nationale jusqu’à la Révolution tranquille. Cette méfiance envers l’ingérence du religieux en politique ne disparaîtra pas de sitôt et n’a rien, au vu de notre histoire, de condamnable.

Deuxièmement, depuis plus d’une décennie maintenant nos adversaires politiques sont parvenus à dévoyer la laïcité de sa dimension démocratique et émancipatrice en l’utilisant pour cibler essentiellement les pratiques confessionnelles de groupes religieux minoritaires.

Jusqu’ici, notre parti n’est pas parvenu à prendre pied dans ce débat, et encore moins à l’orienter à son profit, et ce malgré la position mise de l’avant depuis 2013.

La question ne disparaîtra pas pour autant de l’actualité et continuera à jouer un rôle important dans notre imaginaire politique, ce qui pourrait endiguer considérablement notre progression vers le pouvoir.

Sur la majorité des enjeux, les propositions de Québec solidaire récoltent assez facilement l’appui des québécois.e.s. Nous devons faire en sorte qu’il en soit de même pour nos propositions sur la laïcité.

Si nous nous inscrivons d’un côté ou de l’autre du clivage politique déjà construit par nos adversaires, cela ne pourra que faire le jeu de ceux-ci, en centrant encore le débat sur le port des signes religieux. Nous ne ferions alors que contribuer à reproduire les divisions déjà instituées.

A contrario, nous pouvons faire le choix de la cohérence et du rassemblement, et travailler à réorienter le débat autour d’un clivage portant sur la laïcité elle-même.

Cela suppose toutefois la mise de l’avant d’une feuille de route à la fois très concrète et porteuse d’une vision globale de la laïcité au Québec. Nous proposons que celle-ci comporte les mesures suivantes, dont la plupart sont déjà largement consensuelles au sein de notre parti :

1. Le retrait du crucifix de l’Assemblée nationale, des Palais de justice et des autres enceintes, tant nationales que municipales, des pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires, ainsi que des établissements d’enseignement publics ;
2. La fin du financement public aux écoles confessionnelles (dans le cadre du transfert graduel aux écoles publiques des subventions données aux écoles privées) ;
3. L’interruption de toute aide financière publique (incluant les diverses formes d’aides fiscales) aux institutions, établissements et organismes religieux en raison de leur caractère religieux ;
4. L’interdiction du port de signe d’appartenance religieuse durant l’exercice de leur fonction pour les juges, procureures et procureurs de la Couronne, policières et policiers et gardiennes et gardiens de prison.

Cette feuille de route, à la fois cohérente et rassembleuse, nous permettra de combattre nos adversaires sur un autre terrain que celui des signes religieux, creusant un clivage où leurs positions apparaîtront clairement pour ce qu’elles sont : incohérentes et attisant les divisions. Nous serons en mesure de montrer qu’ils sont incapables d’assumer et d’approfondir l’héritage laïc que nous a légué la Révolution tranquille et que, sur cette question comme sur les autres, ils ne répondent pas aux défis auxquels fait face notre peuple.

Se dégagera alors un débat qui ne portera plus sur le « pour ou contre » du port des signes religieux, mais sur la laïcité comme principe permettant au peuple d’affirmer la démocratie et d’exercer sa souveraineté, cette souveraineté que les puissant.e.s craignent par-dessus tout.

Ont signé ce texte :

Michel Camiré (militant, Saint-Hyacinthe)
Sonia Chénier (coordonnatrice du comité de coordination, Saint-Hyacinthe)
Samuel Courtemanche (militant, Hochelaga-Maisonneuve)
Bálint Demers (militant, Hochelaga-Maisonneuve)
Marijo Demers (candidate, Saint-Hyacinthe)
Nelson Dion (militant, Saint-Hyacinthe)
Andrée-Anne Dufresne (militant, Saint-Hyacinthe)
Michel Lépine (militant, Hochelaga-Maisonneuve)
William Lepage (candidat, Blainville)
Danielle Pelland (militante, Saint-Hyacinthe)
Françoise Pelletier (militante, Saint-Hyacinthe)
Sarah Smith (membre, Hochelaga-Maisonneuve)
Suzanne Viens (militante, Saint-Hyacinthe)

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