Édition du 4 octobre 2022

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Europe

Les coups de pattes de l'ours russe

On s’indigne et on s’inquiète un peu partout en Occident de la guerre russo-ukrainienne. L’ONU et la plupart des classes politiques occidentales passent à l’action, en particulier l’américaine dont les démocrates se mobilisent dans l’espoir de redorer le blason de leur pays, amoché par l’épisode désastreux du passage de Trump à la présidence.

Même si le président Biden prend soin de ne pas affronter l’aviation russe en décrétant une zone d’exclusion aérienne dans le ciel de l’Ukraine, il vient d’annoncer une augmentation substantielle de l’aide militaire à ce pays.

Son but avoué : ne plus jamais permettre à Moscou d’agresser un autre pays et pousser les Russes à congédier Vladimir Poutine. Autrement dit : affaiblir la Russie et par le fait même, diminuer la portée de l’alliance sino-russe. Ironie du sort : jusqu’à récemment, la Chine constituait la priorité de la Maison-Blanche. On assiste donc à la résurgence du Kremlin comme ennemi principal dans le discours américain.

On a beaucoup analysé et traité de la situation pénible de l’Ukraine. On a peut-être tout dit à ce sujet, sauf l’essentiel.

On a aussi pointé d’un doigt accusateur le pouvoir considérable dont jouit Vladimir Poutine en Russie dont le fait qu’il s’est transformé depuis 2000 plus ou moins en autocratie au détriment des forces d’opposition, qu’il a dispersées et réprimées peu à peu sans merci.

Toutefois, le problème est plus profond que l’ambition d’un seul homme, même appuyé par une série de cliques plus ou moins à sa botte. Il renvoie avant tout au recul russe dans presque tous les domaines depuis l’effondrement du régime soviétique en octobre 1991, jusqu’à ce que Poutine se hisse au pouvoir en 2000 et inverse quelque peu la tendance.

Sur le plan intérieur, sous son prédécesseur Boris Eltsine, l’abandon de la planification économique, les privatisations et la corruption répandue ont provoqué un rétrécissement du marché de l’emploi, sa précarisation dans bien des domaines et une montée concomitante du taux de chômage, bref un appauvrissement marqué des travailleurs et travailleuse au profit d’une minorité d’oligarques, là la suite d’un processus d’inspiration occidentale.

Il en est forcément résulté une forte rancoeur au sein de la population contre ces privilégiés protégés par Eltsine. L’abandon du modèle soviétique au profit d’une forme de rétrolibéralisme a discrédité auprès des gens le capitalisme international et la nouvelle oligarchie qui s’emplissait les poches, ce qui a nourri une certaine nostalgie vis-à-vis de la période soviétique.

Poutine, lui, dès son accession au pouvoir a projeté l’image d’un leader fort, capable de remettre au pas les oligarques et d’abolir la corruption. Il a aussi fait adopter certaines mesures sociales afin d’atténuer les contrecoups économiques du changement de régime en 1991. Il a poursuivi une politique plus ferme sur le plan international, mais sans entrer en conflit direct avec l’Union européenne et les États-Unis. Elle a été ondoyante mais pas à plat-ventriste comme était perçue celle de Eltsine.

Second motif d’inquiétude et d’humiliation : le perte du glacis protecteur russe en Europe de l’Est et centrale qui a amené l’OTAN à la frontière du pays, lequel a même perdu les petites républiques baltes, situées à proximité de Moscou. Elles ont rejoint l’OTAN, ce qui a mené à un sentiment d’encerclement pour les Russes. Il faut aussi mentionner l’accession de l’Ukraine à l’indépendance en août 1991.

Ce dernier cas est spécial et et délicat. Alors que la plupart des pays qui faisaient partie du glacis russe depuis la fin du second conflit mondial n’avaient rien ou pas grande chose en commun avec la Russie dont ils n’avaient jamais fait partie, l’Ukraine pour l’essentiel y a été intégré à partir de 1793 et durant tout le dix-neuvième siècle, puis ensuite durant la période soviétique de 1920 à 1991, après une courte période d’indépendance de 1918 à 1920. On désignait d’ailleurs les Ukrainiens sous le nom de "Petits russiens". Encore maintenant, certaines régions à majorité russophone continuent de s’identifier à la grande Russie, comme celles du Donbass, zone qui mène depuis huit ans une guérilla contre Kiev, avec l’appui de Moscou. Le gouvernement Poutine a reconnu à la veille de son invasion de l’Ukraine leur indépendance autoproclamée quelque temps auparavant, à la suite d’un référendum. dont la légitimité est niée par les pays occidentaux. En résumé, Poutine et ses proches pensaient que les Ukrainiens et Ukrainiennes n’opposeraient qu’une faible résistance et que l’expédition de l’armée russe en Ukraine s’apparenterait à une promenade militaire.

On comprend mieux dès lors le dépit de Poutine et de ses proches devant la rebuffade que la population ukrainienne a infligée à leurs troupes et donc, l’entêtement du Kremlin à annexer au moins une partie de l’ancienne province de l’empire.

L’annonce du président Zelinsky de rejoindre l’OTAN fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Pour Poutine, les oligarques qui le soutiennent et sans doute la majorité des Russes, il ne pouvait être question d’accepter cette décision. Depuis, Moscou s’empêtre dans l’épineux buisson ukrainien et l’appui international à Kiev vient compliquer dangereusement les choses. Poutine ne peut pas reculer sans perdre la face (et peut-être le pouvoir) mais continuer dans son entreprise représente un risque considérable. Il a le choix entre la peste et le choléra. On n’aperçoit toujours pas la lumière au bout du tunnel.

La réaction russe devant le recul subi depuis 1991 n’a donc rien de surprenant ni d’inédit. La réaction d’un fauve blessé est toujours violente.

Après tout, les États-Unis ont traversé un épisode semblable sous le républicain Ronald Reagan (1980-1988). Cet épisode découlait, entre autres déboires, du revers vietnamien et de l’humiliation de la prise d’otages américains à l’ambassade de Téhéran. Le monde a subi par la suite un retour de flammes de l’impérialisme américain.

Poutine aussi a pris ses rêves pour la réalité, mais il peut, lui, n’en faire qu’à sa tête ; une attitude qui caractérise souvent les leaders autoritaires entourés de "béni oui-oui". Il a n’a pas remarqué non plus les faiblesses de son armée, ce qui lui coûte cher aujourd’hui. Et à la longue, son appui populaire peut s’éroder.

Mais par ailleurs, ressortir le vieux discours antirusse et tenter d’abaisser durement et durablement la puissance russe ne mènera qu’à l’exacerbation des tensions déjà existantes.

Il n’est pas certain (comment savoir ?) que la plupart des Russes soutiennent sans réserves leur président, mais celui-ci profite d’un sentiment de frustration répandu chez eux.

Des représailles occidentales visant à l’étranglement du régime Poutine ne feraient que renforcer une impression d’intrusion dans les affaires du pays.
Les parties au conflit devront bien se résoudre à négocier un jour, surtout le gouvernement russe. Poutine sera obligé de l’admettre.

Jean-François Delisle

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