Édition du 17 mai 2022

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Afrique

La RDC met un coup d’arrêt aux ambitions énergétiques chinoises

Pour développer son économie énergivore, la Chine a besoin du cobalt africain, notamment congolais. Pourtant, analyse le “Wall Street Journal”, la république démocratique du Congo (RDC) revient sur les contrats miniers signés avec la Chine, jugés trop inéquitables.

Tiré de Courrier international.

Pendant plus de dix ans, les sociétés chinoises ont consacré des milliards de dollars à racheter des compagnies minières américaines et européennes de la ceinture de cobalt de la république démocratique du Congo – source la plus riche du monde d’un minerai qui est devenu essentiel à la transition vers une énergie plus propre. Ce bel élan risque cependant de ne pas durer : un tribunal a ordonné à l’une des plus grandes d’entre elles de céder temporairement le contrôle d’une de ses mines.

70 % de la production mondiale

Il faut entre 5 et 15 kilos de cobalt pour fabriquer la batterie d’un seul véhicule électrique, même si Tesla et d’autres constructeurs cherchent actuellement à se passer de ce matériau. Le cobalt dope le régime de charge et a un effet stabilisateur, ce qui prolonge la vie de la batterie et empêche la corrosion de la cathode, un phénomène qui est susceptible de provoquer un incendie.

Le Congo a réalisé 70 % de la production mondiale de cobalt l’année dernière et les investisseurs chinois contrôlent la même proportion de la production.

La demande augmente rapidement, et les États-Unis craignent de se faire distancer. Le gouvernement Biden a envoyé une équipe à Kinshasa, la capitale, au début de l’année pour rencontrer les dirigeants congolais afin de trouver un moyen de garantir un accès à ce métal gris argenté aux États-Unis. Daleep Singh, un conseiller adjoint à la sécurité nationale, a dénoncé l’“opacité” des contrats miniers chinois et l’exploitation des ressources du pays par des générations d’investisseurs.

Le Congo fait pression pour avoir une plus grosse part du marché et commence à s’opposer au développement de la présence économique chinoise en Afrique. [Début mars], [le tribunal de commerce de Lubumbashi] a retiré la direction de la mine de Tenke Fungurume, dans la vaste province de Lualaba, à China Molybdenum, une société cotée à la Bourse de Hong Kong, [pour la confier à un administrateur provisoire] pendant six mois. Gécamines, une société publique congolaise [qui détient 20 % des parts de la mine], l’avait accusé de sous-déclarer les réserves afin d’économiser des millions de dollars de redevance.

China Molybdenum, qui avait acheté la mine pour 2,6 milliards de dollars [2,4 milliards d’euros] à FreportMcMoRan Inc en 2016, a proposé un règlement à l’amiable et espère voir la question bientôt résolue mais le processus avance lentement, d’après des sources proches du dossier.

La société n’a pas répondu à nos demandes de commentaires. Les autorités congolaises ont étendu leurs investigations à plusieurs autres compagnies minières chinoises.

Une cible de choix

À l’heure où le prix du cobalt atteint des hauteurs inégalées, ce conflit risque de marquer un tournant dans la présence chinoise sur le continent. Jusqu’à présent, la Chine n’avait rencontré que relativement peu d’opposition et s’assurait un approvisionnement en métaux précieux en construisant des routes et d’autres infrastructures importantes en échange.

“La RDC peut tenir bon pendant un moment, en particulier parce que le tribunal peut prolonger sa décision de six mois”, déclare Geraud Neema, de China Africa Project [une organisation à but non lucratif qui étudie la présence chinoise en Afrique].

Pas plus tard que l’automne dernier, China Molybdenum se pensait manifestement sur un terrain plus ferme. Il avait commencé à plancher sur un chantier de 2,5 milliards de dollars [2,3 milliards d’euros] qui devait pratiquement doubler la production de cobalt et de cuivre de Tenke Fungurume. Tout s’annonçait bien. Les prix du cobalt étaient en hausse et tout le monde pensait que les véhicules électriques allaient connaître un développement rapide.

Or en décembre, Gécamines a accusé les Chinois de sous-estimer les réserves de la mine et de verser moins qu’ils auraient dû à l’État congolais et a cherché à les évincer de la direction de la mine. Les redevances avaient déjà triplé au cours des années précédentes car le Congo considérait que le cobalt était un minerai stratégique. Les autorités congolaises sont par ailleurs en train d’étudier des contrats relatifs à des infrastructures minières financées par les Chinois représentant 6 milliards de dollars [5,4 milliards d’euros].

Certains analystes s’interrogent désormais sur la stabilité du secteur. L’incertitude menace déjà de pousser encore les prix à la hausse alors qu’ils ont presque doublé depuis janvier 2020 du fait de la ruée des constructeurs de véhicules électriques sur le cobalt.

“Le gouvernement congolais a l’habitude d’exercer une pression sur les opérateurs miniers étrangers pour obtenir des versements supplémentaires”, déclare Alexandre Raymakers, de Maplecroft, un cabinet de conseil spécialisé dans l’évaluation des risques. “L’ampleur de la présence chinoise dans le secteur minier du pays fait des actifs sous contrôle chinois une cible de choix.”

Rompre avec la malédiction des ressources naturelles

En visite dans la région minière au milieu de l’année dernière, le président Félix Tshisekedi a promis que son gouvernement continuerait à étudier les contrats miniers pour que le peuple congolais bénéficie de cette vaste industrie, rompe enfin avec la malédiction des ressources naturelles et perçoive des salaires et des redevances plus élevés. Le Congo est l’un des pays les plus pauvres du monde. Son budget annuel représente environ 7 milliards de dollars [6,3 milliards d’euros] et plus de 60 % de ses 90 millions d’habitants vivent avec moins de 1,9 dollar [1,7 euro] par jour, selon la Banque mondiale.

  • “J’en ai assez de voir des étrangers arriver ici les poches vides et repartir milliardaires pendant que nous restons pauvres”,

a déclaré le président sous les acclamations de la foule à Kolwezi. “Les problèmes de la mine de Tenke Fungurume vont au-delà de questions techniques”, explique Anneke Van Woudenberg, directrice de Rights and Accountability in Development, une organisation britannique qui surveille les grandes entreprises et a rapporté des abus dans le secteur congolais du cobalt.

“La nouvelle direction doit de toute urgence s’attaquer à la question des salaires, qui sont extrêmement bas.”

Les ressortissants chinois, cible de criminels

Combien de temps Kinshasa peut-il laisser durer le conflit, au risque de nuire à sa réputation auprès des investisseurs ? China Molybdenum et le gouvernement congolais ont négocié pendant des mois avant que le tribunal lui retire la direction de la mine. Sun Ruiwen, son PDG, a passé des heures à négocier avec M. Tshisekedi au palais présidentiel mais il y a toujours un grand fossé entre les deux parties. Pour certains observateurs, c’est à juste titre que les Congolais soupçonnent les Chinois d’avoir obtenu des acquis miniers à des conditions inéquitables – à une époque où le Congo se remettait à peine de plusieurs années de conflit.

Les directeurs chinois resteront donc sur la touche jusqu’à ce que le cabinet comptable Mazars vérifie si la société s’est gardée de déclarer des dizaines de milliers de tonnes de cuivre et de cobalt découvertes à Tenke Fungurume, et a privé ainsi Gécamines des millions de dollars de redevance annuelle qui sont dus en cas de découverte de nouvelles réserves.

Dans le même temps, les ressortissants chinois sont devenus la cible de criminels et de groupes armés rebelles. Cinq d’entre eux ont été enlevés dans l’Est en novembre après l’attaque contre une mine d’or détenue par des Chinois. Un mois plus tard, l’ambassade de Chine à Kinshasa a pressé ses ressortissants de quitter trois provinces riches en minerai où la violence empirait et de gagner des lieux plus sûrs.

“Comprenez bien que la situation actuelle est grave et complexe, déclare-t-elle dans une recommandation datée du 2 mars. Préparez soigneusement des plans pour adapter la production, le fonctionnement et les arrangements personnels en cas d’urgence.”

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