Édition du 29 novembre 2022

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États-Unis

La Stratégie de sécurité nationale de Biden longtemps retardée est une bouillie qui déguise les dangers et qui a un prix.

L’administration Biden a enfin publié sa stratégie de sécurité nationale, un document que chaque président depuis 40 ans est tenu de publier. Le document est censé dire au peuple des E-U quel est le plan, comment notre république se propose de se frayer un chemin dans le monde au cours des quatre prochaines années du nouvel occupant de la Maison Blanche.

18 octobre 2002 | tiré de Consortium News

Cela leur a pris assez de temps : nous sommes presque à mi-chemin du mandat de Biden. Ses responsables des politiques ont retardé à plusieurs reprises la publication de ces 48 pages. Maintenant que le document est publié, je ne peux dire que je les blâme. Je ne voudrais pas non plus moi-même mettre cette confusion sur papier.

« Depuis les premiers jours de ma présidence, j’ai soutenu que notre monde est à un point d’inflexion », commence le texte signé par Biden. « La façon dont nous répondons aux énormes défis et aux opportunités sans précédent auxquelles nous sommes confronté.e.s aujourd’hui déterminera la direction de notre monde et aura un impact sur la sécurité et la prospérité du peuple américain pour les générations à venir. »

On ne peut s’empêcher d’être d’accord. C’est une description exacte de notre situation. Mais c’est le problème. C’est un long clin d’œil à notre époque en tant qu’une de changement majeur. Mais c’est l’œuvre d’une administration manifestement incapable de mener les affaires internationales de la nation d’une manière nouvelle.

Ces documents sont destinés à montrer aux Américain.e.s et au monde où nous nous dirigeons et à nous rassurer que des mains fermes sont à la barre. Mais je ne me sens pas rassuré. J’ai en fait peur.

La direction des États-Unis – et cela va au-delà des diverses inepties du régime Biden – est tout simplement incapable de se débarrasser de sa dépendance à la domination mondiale et à sa poursuite obsessionnelle de celle-ci, alors même que le pouvoir de l’État américain est en déclin.

Deux thèmes

Deux thèmes définissent le document. Premièrement, il reconnaît la nécessité de coopérer de manière multilatérale pour traiter des questions à caractère transnational. Le changement climatique en est le premier. D’autres incluent les défis mondiaux en matière de santé, la criminalité internationale, et le genre de crises économiques transfrontalières que nous voyons si souvent de nos jours.

Bien. Ces appels sont très faciles à faire. Aucun ne présente un défi à la puissance américaine.

Mais c’est le second thème qui doit nous inquiéter. Ici, nous nous retrouvons sur le territoire familier de l’antagonisme de grandes puissances, de la « compétition stratégique », et de l’obligation des E-U de diriger le monde dans une confrontation presque biblique entre démocratie et autocratie.

C’est le thème sur lequel Biden et ses responsables de la politique étrangère reviennent à chaque tournant, mais sans jamais convaincre.

« L’ordre basé sur des règles, » comme on pouvait s’y attendre, fait une apparition importante : « Nous nous associerons à toute nation qui partage notre conviction fondamentale que l’ordre fondé sur des règles doit rester le fondement de la paix et de la prospérité mondiales. »

Ainsi, un simulacre de coopération serait nécessaire. Mais même cela n’est possible quand le rôle traditionnel que s’assigne l’Amérique est remis en question. C’est la tragédie que nous sommes tous destiné.e.s à partager. C’est la forme de notre grave nouveau monde.

J’espère sincèrement que Biden a tort quand il dit que cela durera pour les « générations à venir ».

Les deux thèmes du document sont censés ressembler à des lignes parallèles, soigneusement dessinées pour nous conduire vers un avenir solide. Ils ne le sont pas. Ils sont perpendiculaires l’une à l’autre et ne peuvent conduire qu’à davantage de désordre qui nous assaille maintenant.

Dans un excellent article de Responsible Statecraft, Marcus Stanley propose un diagnostic sévère de la nouvelle stratégie de sécurité nationale : « Elle est étonnamment schizophrène, » écrit-il, « alternant - parfois presque d’une phrase à la suivante - entre des promesses ambitieuses de diriger la coopération mondiale pour relever les défis transnationaux et le portait d’un monde déchiré par des rivalités presque insolubles. »

Le Dr. Lawrence offre une variante freudienne de cette opinion. Le superego collectif de Washington semble comprendre qu’une nouvelle époque de l’histoire humaine est arrivée. Mais son id reste coincée dans une phase obsessionnelle-compulsive, s’agrippant au pouvoir qu’il a exercé dans les décennies post-1945, comme un enfant dont sa couverture de sécurité est en lambeaux. Ce document est l’ego qui essaie de traduire l’irrationalité du id en une version raisonnable qui serait présentable.

Ce n’est pas possible.

Provoquer la Chine

L’administration Biden a tenté jouer ce numéro avec les Chinois.e.s quelques mois après son inauguration. Le secrétaire d’État Antony Blinken et le conseiller à la sécurité nationale Jake Sullivan ont déclaré aux Chinois.e.s que les États-Unis coopéreraient avec eux et elles sur certaines questions, les concurrenceraient sur d’autres, et les affronteraient en tant qu’adversaires stratégiques sur d’autres encore.

Dès la première occasion, lors de la rencontre grotesque, mais révélatrice, à Anchorage en mars 2021, les Chinois.e.s ont fait savoir qu’ils et elles n’acceptaient rien de tout cela. Avec du recul, il est clair que c’est la réplique la plus intelligente que Pékin aurait pu donner.

À quatre reprises maintenant, Biden a ouvertement déclaré morte la politique imparfaite, mais néanmoins utile, appelée « ambiguïté stratégique » par rapport à Taiwan. Comme il le dit, les États-Unis sont désormais déterminés à défendre militairement Taïwan, si la Chine exerce son droit légal de réintégrer l’île dans la nation chinoise.

Les provocations autour de cette question - visites des membres du Congrès, survols de l’armée américaine de l’air, traversées « de liberté de navigation » du détroit de Taiwan - sont presque certainement plus fréquentes maintenant qu’elles ne l’étaient pendant les années de Mike Pompeo en tant que secrétaire d’État. Et c’est Pompeo qui a fait de la provocation le mode à ce bout du Pacifique.

Et en ce qui concerne la concurrence sur le plan économique, la loi qui vient d’être annoncée régissant les exportations de haute technologie vers la Chine est un effort tout à fait indigne pour empêcher les Chinois et Chinoises d’achever l’ascension classique de l’échelle de développement à laquelle toutes les nations aspirent.

Le rapport du New York Times sur ce sujet contenait quelques citations de choix des deux côtés qui permettent d’pour évaluer la situation. Liu Pengyu, s’exprimant au nom de l’ambassade de Chine à Washington, a déclaré au Times que Washington cherche « à utiliser ses prouesses technologiques comme un avantage pour entraver et supprimer le développement des marchés émergents et des pays en développement. Les États-Unis espèrent probablement que la Chine et le reste du monde en développement resteront à jamais au bas de la chaîne industrielle. »

Du côté américain on le nie pas, au cas où vous en attendiez. À Washington on n’a pas du tout honte. « C’est une approche agressive de la part du gouvernement américain pour commencer à vraiment entraver la capacité de la Chine à développer localement certaines de ces technologies critiques, » a commenté Emily Kilcrease du Center for a New American Security.

En d’autres mots, si nous ne pouvons pas rivaliser avec eux et elles, nous bloquerons leur développement.

À noter à cet égard : tout effort de coopération sur les questions transnationales est annulé, rendu impossible, par la pensée soi-disant parallèle, selon laquelle les États-Unis doivent rester l’hégémon incontesté du monde. Le thème un et le thème deux ne peuvent coexister que sur papier, pas sur le terrain.

Rappelez-vous la rhétorique

Vous souvenez-vous de toute la rhétorique de la campagne Biden pour la présidence en 2020 ? Ce sera la diplomatie d’abord. Le recours à l’armée sera une dernière alternative lorsque toutes les autres options seront épuisées. Il a promis de rétablir la participation des États-Unis à l’accord régissant les programmes nucléaires iraniens et de cesser de fournir des armes aux Saoudiens alors qu’ils mènent la guerre contre le Yémen.

Comme nous le rappelle Marcus Stanley, Biden, cet homme qui a porté le portefeuille de l’Ukraine en tant que vice-président de Barack Obama, s’est engagé à « une relation stable et prévisible avec la Russie ».

De la rhétorique - cela devrait maintenant être évident - est tout ce que c’était. Et c’est tout ce dont la nouvelle Stratégie de sécurité nationale est faite. Elle repose sur de vastes généralités et un manque de sincérité abject, du genre que Biden a toujours espéré que les Américain.e.s oublieraient le plus vites possible. Il n’y a pas grand-chose d’autre dans ce document.

Ah oui, il y a eu le retrait d’Afghanistan l’année dernière, une bonne chose. Mais comprenons cela pour ce que c’était et n’était pas. C’était le retrait par un empire d’une guerre de deux décennies qu’il ne pouvait gagner. Mais rien d’autre n’a changé, pas un seul principe des objectifs globaux de l’Imperium.

Quant à la rhétorique des démocrates par rapport aux régimes autoritaires, le document a ceci à dire : « Certaines parties du monde sont mal à l’aise face à la concurrence entre les États-Unis et les plus grandes autocraties du monde. Nous comprenons ces préoccupations. Nous voulons également éviter un monde dans lequel la concurrence dégénère en un monde de blocs rigides. Nous ne recherchons pas un conflit ou une nouvelle guerre froide. »

Désolé, sauf que ce n’est pas le cas. Il faut se tenir aux côtés des Chinois.e.s et d’autres pays du non-Occident quand – disons-le clairement - le menteur le plus acharné à occuper la Maison Blanche dans l’après-guerre (et j’y inclus Richard Nixon) se comportent de cette façon.

Cette administration a déjà consolidé la nouvelle guerre froide que l’ « État profond » des E-U a souhaité si ardemment depuis la chute du mur de Berlin. Biden et les amateur.e.s qui l’entourent seraient perdu.e.s sans leurs blocs rigides, qui sont le seul principe d’organisation que leur soit suffisamment simple à comprendre.

On ne pouvait s’attendre à grand-chose de plus de ce document sur La stratégie de sécurité nationale attendu depuis si longtemps. Mais il est néanmoins désolant de voir tout cela sur papier maintenant. C’est notre condamnation prononcée en paroles joyeuses.

Nous apprendrons, si nous ne l’avons pas déjà fait, qu’une niaiserie de de ce genre déguise du danger et vient avec un prix élevé.

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