Édition du 19 janvier 2021

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Le blogue de Pierre Beaudet

La démocratie au temps du choléra

Les États-Unien-nes vont se réveiller demain matin avec la continuation du cauchemar où ils sont enfermés depuis plus de 150 ans. À l’époque (1866) aux lendemains de la guerre civile, les États-Unis vivaient une deuxième révolution, plus radicale et prometteuse que leur « guerre d’indépendance (1776). Une convergence inédite se produisait entre les couches populaires du nord, la bourgeoisie « moderniste » et les masses d’esclaves qui faisaient la richesse des planteurs sudistes. Cette alliance avait réussi, de peine et de misère, à s’imposer militairement, en bonne partie de par les multiples soulèvements des esclaves. Finalement le président Lincoln, avait, après maintes hésitations, proclamé l’émancipation des esclaves. Éternel optimiste, Marx qui observait cela de loin pensait que cette grande transformation pouvait mener à une vague républicaine, non seulement aux États-Unis, mais ailleurs dans le monde. Il saluait Abraham Lincoln, « énergique et courageux fils de la classe travailleuse ». (Marx, lettre à Lincoln, 1865).

Quelques années plus tard cependant, le système esclavagiste réapparaissait sous un autre nom avec la ségrégation raciale institutionnalisée, l’exclusion des Noirs du système politique et la terreur du Klu Klux Klan. Parallèlement, le gouvernement américain se lançait dans une guerre d’extermination contre les autochtones à l’ouest du Mississipi. Il mettait en place le début d’une série d’agressions impérialistes contre l’Amérique latine et l’Asie. Également, les revendications républicaines, notamment celles des travailleurs et travailleuses du nord des États-Unis, étaient alors violemment réprimées, à commencer par le massacre d’ouvriers à Chicago, le premier mai 1866. Les États-Unis venaient d’entrer dans la « modernité », dans le sang et la boue.

Plus tard, des luttes immenses et courageuses ont changé la donne. Les premières féministes, au tournant du siècle, réclamaient le droit de vote, dans cette société dominée en fin de compte par un patriarcat très conservateur. Dans les années 1930, une grande vague de résistances ouvrières a rudement secoué l’édifice du capital et imposé au Président Roosevelt le « New Deal », qui était une sorte de compromis social pour apaiser les travailleurs d’une part et relancer l’accumulation d’autre part.

Après la Deuxième Guerre mondiale, les élites se sont retournées contre les gains du syndicalisme en éliminant la gauche (le maccarthysme) dans l’atmosphère étouffante de la guerre « froide ». Le rebond des luttes est cependant survenu dans les années 1960 avec la nouvelle résistance afro-américaine (le mouvement pour droits civiques) et l’opposition des jeunes contre la guerre au Vietnam. Dès le début des années 1970, l’empire américain entrait dans un déclin prolongé (défaites au Vietnam, au Nicaragua, en Iran, etc.).

La contre-offensive de droite amorcée dans les années 1980 (le néolibéralisme) a freiné temporairement ces résistances et préparé le cycle militariste des années 1990 (première guerre du golfe). Sous l’impact des politiques néolibérales, les couches populaires et moyennes ont été disloquées par le démantèlement de l’industrie et des politiques fiscales et monétaires faites sur mesure pour le 1%. Le syndicalisme a été cassé net.

Aujourd’hui depuis une quinzaine d’années, l’Empire est encore une fois sur la sellette, avec la crise financière de 2008, les défaites en Irak et en Afghanistan et l’opposition croissante des couches populaires, tant les déclassés de l’ancien centre industriel et des communautés afro-américaines que les jeunes chômeurs diplômés d’Occupy. On comprend dès lors que cette crise actuelle qui est à la fois économique, culturelle, environnementale, devient une crise politique, une crise de la gouvernementalité, qui va probablement perdurer pendant longtemps.

Le dilemme pour les résistants américains reste douloureux. Le système politique actuel, relativement stable depuis 150 ans, impose un bipartisme qui exclut une voix alternative et populaire. Démocrates ou Républicains, les uns et les autres restent dans le paradigme, quitte à des inflexions qu’on appelle aux États-Unis, le « pire » et le « moins pire ». Tout cela bien sûr repose sur un formidable appareil qui sait utiliser à la fois la coercition (violence policière, incarcération de masse) et l’hégémonie (Hollywood), soit, comme le disait Foucault, un formidable « dispositif », impliquant des « discours, des institutions, des aménagements architecturaux, des décisions règlementaires, des lois, des mesures administratives, des énoncés scientifiques, des propositions philosophiques, morales, bref, du dit, aussi bien que du non-dit ».

Les mouvements populaires et progressistes américains sont énormément courageux (il y en avait plusieurs à l’université populaire des NCS l’été dernier) et méritent notre admiration et notre appui. Pour le moment, le verrou politique reste encore très fort bien que la campagne de Bernard Sanders l’ait secoué. Il est moins solide au niveau local, notamment municipal, où des coalitions progressistes se mettent en place et font des gains, à Seattle, Berkeley, Los Angeles, Madison, New York, Burlington.
 
Demain, les progressistes aussi font se réveiller de mauvaise humeur, probablement devant la reine du néolibéralisme et du militarisme (à moins d’une catastrophe inattendue). Hillary s’oppose à toutes les réformes sociales significatives, à commencer par le salaire minimum à $15. Elle veut consolider l’industrie pétrolière et gazière à la base des destructions de l’environnement. Elle est une fière partisante d’une relance des aventures guerrières en Syrie, en Irak, contre les Palestiniens, les Vénézuéliens et tant d’autres, tout en préparant de nouvelles confrontations avec les « concurrents » trop menaçants comme la Chine et la Russie.

Pendant la campagne, surtout pour amadouer les jeunes et les partisans de Sanders, Hillary a évité la polémique en étant vague à souhait. Mélange de démagogie, de mensonges, de tromperies programmées par des génies du marketing, tout cela que des comiques mal intentionnés, aux États-Unis et ailleurs y compris au Québec, appellent la « démocratie ».

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