Tiré de Midnight Sun
https://www.midnightsunmag.ca/class-domination-is-organized-and-reproduced-through-racism/
Plutôt que de traiter ses remarques comme une invitation à réfléchir à la réalité sociale du racisme au Québec, l’establishment politique et médiatique les transforma en affront national. Les termes du débat furent rapidement réduits à un binaire absurde : soit on se rangeait du côté d’Elghawaby et, par extension, d’Ottawa, soit on se rangeait du côté du Québec. Dans ce cadre, il ne pouvait y avoir ni nuance, ni complexité, ni espace pour quiconque tentait de tenir ensemble deux vérités fondamentales à la fois : que le Québec est une nation dotée d’une existence collective légitime, et que le racisme, y compris l’islamophobie, y est une force réelle et mortelle.
C’est là l’une des opérations définitoires de la politique identitaire de droite contemporaine au Québec. Elle transforme toute critique du racisme en attaque contre la nation elle-même. Elle recadre l’antiracisme non pas comme une nécessité démocratique, mais comme une imposition étrangère. Elle laisse entendre que nommer le racisme revient à nier la dignité du Québec, plutôt qu’à exiger que toute société digne de ce nom soit capable d’affronter honnêtement ses propres injustices.
L’affaire Elghawaby n’a jamais porté seulement sur une personnalité publique ou un ensemble de propos. Elle a mis à nu le terrain idéologique plus large sur lequel se déroulent désormais les débats sur la race, la laïcité, l’identité et l’appartenance au Québec. Sur ce terrain, reconnaître l’islamophobie est traité comme plus scandaleux que l’islamophobie elle-même. Nommer le racisme est perçu comme diviseur, tandis que les structures et les discours qui produisent l’exclusion sont présentés comme des expressions d’affirmation collective.
La réaction atteignit son paroxysme lorsque tous les partis représentés à l’Assemblée nationale, y compris Québec solidaire, votèrent en faveur d’une motion condamnant les propos d’Elghawaby. À ce moment-là, l’ensemble du spectre parlementaire se serra effectivement les coudes autour d’un refus collectif d’affronter des conditions sociales et politiques qui avaient déjà produit des conséquences mortelles. Le Québec reste marqué par le massacre au Centre culturel islamique de Québec, où des fidèles musulmans furent assassinés pendant leur prière en 2017. Pourtant, même le souvenir de cette attaque n’a pas suffi à forcer une confrontation soutenue avec l’environnement de méfiance normalisée, de ressentiment et de bouc-émissarisme dans lequel la violence anti-musulmane devient plus probable.
La question n’est pas de savoir si le Québec est particulièrement raciste. En effet, le racisme est une réalité structurante à travers tout le Canada. La question n’est pas non plus de savoir si les Québécois ont un droit à l’autodétermination — ils l’ont —, même si ces aspirations nationales doivent être poursuivies d’une manière qui respecte le droit égal des nations autochtones à l’autodétermination, plutôt que de reposer sur leur dépossession ou leur marginalisation.
La question est de savoir si la gauche est prête à dire la vérité sur la société dans laquelle elle opère. Et plus encore : si elle est capable de comprendre que la lutte contre le racisme n’est pas secondaire par rapport à la politique de classe, pas une diversion, pas une préoccupation morale de niche pour les professionnels urbains, mais l’un des terrains centraux sur lesquels la domination de classe s’organise et se reproduit.
L’offensive de droite
L’offensive de droite au Québec, tout comme en France et à travers le monde, ne fonctionne pas principalement en défendant ouvertement le racisme en des termes biologiques grossiers. Elle procède plutôt par euphémisme, par déplacement, par un langage codé autour de l’« intégration », des « valeurs », de la « cohésion sociale », de la « culture commune » et de la « laïcité ». Elle nie l’existence ou la prévalence du racisme tout en produisant constamment des significations politiques racistes. Elle insiste sur le fait que le problème n’est pas les musulmans, les immigrants ou les communautés racialisées en tant que tels, mais leur prétendu échec à s’adapter, leur visibilité excessive, leur refus allégué de se conformer aux normes de la société d’accueil.
Cette distinction est politiquement utile précisément parce qu’elle permet à une politique réactionnaire de se présenter comme universelle, républicaine ou neutre. L’exclusion est recadrée en principe. La discrimination est présentée comme fermeté civique. Et ceux qui s’y opposent sont dépeints non pas comme des défenseurs de l’égalité, mais comme des acteurs sectaires tentant d’importer dans une société supposément aveugle aux couleurs de dangereuses obsessions « anglo-saxonnes » autour de la race.
Cette logique est devenue une caractéristique structurante du débat public au Québec. Des questions qui devraient être abordées en termes matériels et démocratiques sont recadrées comme des menaces existentielles à l’identité nationale. Le débat ne porte plus sur la discrimination à l’embauche, dans le logement, dans les services policiers ou dans l’accès aux institutions. Il devient une bataille pour savoir si « eux » partagent « nos » valeurs. Il ne s’agit plus de savoir si les femmes musulmanes peuvent accéder au travail, à l’éducation et à la participation civique sur un pied d’égalité. Il devient une discussion sur la compatibilité de la religiosité visible avec la modernité québécoise.
Le même mécanisme général est visible depuis longtemps en France. Le hijab, la nourriture halal, les mosquées, les associations religieuses, les écoles musulmanes, la prière publique, l’organisation contre la discrimination — en France, tout cela a été maintes fois transformé en symboles de crise nationale, par la droite et par de larges pans du courant politique dominant. Cette création constante d’un état de crise a peu à voir avec des menaces concrètes et tout à voir avec la gouvernance par la division.
Le but n’est pas simplement de stigmatiser les musulmans. Il s’agit de construire un bloc politique plus large organisé autour du ressentiment, de la peur et d’une conception réactionnaire de l’appartenance nationale. Une crise sociale produite par la restructuration néolibérale, l’austérité et l’épuisement démocratique est narrativisée comme une crise culturelle causée par les migrants, les minorités racialisées et l’effondrement allégué de l’autorité. Au lieu que la colère soit dirigée vers le haut — vers les propriétaires, les patrons, les privatiseurs, les élites politiques — elle est redirigée vers le bas, vers ceux qui ont encore moins de pouvoir.
C’est pourquoi la guerre culturelle de la droite n’est jamais seulement culturelle. Elle a une fonction sociale claire. Elle désorganise la solidarité. Elle affaiblit les réflexes syndicaux. Elle fragmente les griefs communs en identités concurrentes. Elle dresse les travailleurs les uns contre les autres en suggérant que certains sont des membres plus légitimes du collectif que d’autres. Elle invite les travailleurs blancs ou majoritaires à se voir non pas comme des sujets exploités ayant des intérêts communs avec les travailleurs racialisés, mais comme membres d’un noyau national menacé, assiégé par des étrangers.
Dans ce cadre, l’antiracisme devient particulièrement dangereux pour la droite parce qu’il perturbe le récit. Il affirme que le problème n’est pas l’excès de diversité, mais l’inégalité organisée et l’oppression. Il révèle que ce qui est présenté comme une incompatibilité culturelle est souvent simplement la gestion politique du travail, du statut et de l’appartenance. Il souligne que ceux qui sont présentés comme des problèmes sont souvent précisément les personnes qui nettoient les hôpitaux, livrent la nourriture, assurent le personnel des maisons de soins de longue durée, conduisent les autobus, remplissent les entrepôts et maintiennent en place les parties les plus fragiles de l’ordre social.
La droite exige donc que l’antiracisme apparaisse étranger, élitiste et déconnecté de la vie ordinaire. Il doit être présenté comme un discours importé des universités, des ONG ou d’Ottawa — jamais comme quelque chose émergeant de l’expérience vécue des travailleurs soumis à la discrimination et à l’exploitation. C’est l’une de ses manœuvres idéologiques les plus efficaces : traiter l’antiracisme comme étranger à la classe ouvrière tout en définissant simultanément la classe ouvrière de manière à exclure ceux qui sont le plus touchés par le racisme.
Ce n’est pas une distorsion secondaire. C’est le cœur de la stratégie.
Des propositions de gauche qui ne sont pas à la hauteur d’une véritable politique de gauche
Face à cette offensive soutenue, une grande partie de la gauche n’a pas réussi à répondre avec clarté. Certains ont choisi l’esquive. D’autres se sont réfugiés dans la dénonciation morale sans stratégie. D’autres encore ont accepté le cadrage de base de la droite et ont conclu que l’antiracisme, si bien intentionné soit-il, était devenu un passif politique qu’il valait mieux atténuer, reporter ou subordonner.
Au Québec, ce problème est amplifié par l’histoire. Une grande partie de la gauche institutionnelle dans la province est née d’une culture politique façonnée par la libération nationale, la souveraineté et la défense de l’autonomie du Québec contre l’État fédéral canadien. Cette histoire compte. Elle contient de véritables éléments émancipateurs. Mais elle crée aussi une vulnérabilité récurrente : l’accusation de prendre parti pour Ottawa peut encore fonctionner comme un veto politique. Une fois que l’antiracisme est codé comme fédéraliste, moralisateur ou étranger à l’expérience collective québécoise, beaucoup à gauche deviennent prudents, défensifs et désorientés.
Cela explique en partie la tentation récurrente de revenir à ce qu’on appelle souvent les enjeux « du quotidien ». L’argument se présente généralement ainsi : la gauche s’est trop préoccupée d’identité, de culture et de luttes symboliques ; elle a perdu le contact avec les gens ordinaires ; elle doit revenir aux salaires, à l’inflation, au logement et aux soins de santé ; l’antiracisme et les luttes similaires sont soit des distractions, soit à tout le moins à déprioritiser au profit d’appels économiques plus universels.
Ce diagnostic est superficiellement attrayant parce qu’il nomme quelque chose de réel : beaucoup de gens souffrent matériellement, et la gauche doit effectivement parler concrètement d’exploitation, d’austérité et de redistribution. Mais le remède proposé est profondément défaillant. Il suppose que la classe peut être articulée politiquement d’une manière qui contourne la race, la religion et le statut migratoire. Il imagine qu’il existe une question sociale pure, non touchée par les hiérarchies qui façonnent réellement les marchés du travail et la vie quotidienne.
Lorsque la gauche oppose l’antiracisme à la politique de classe « réelle », elle concède la prémisse centrale de la droite : que les questions de race sont de niche, divisives ou extérieures à la vie matérielle commune. Elle finit par reproduire la fiction d’un travailleur moyen culturellement majoritaire, implicitement blanc, et non affecté par les formes d’exclusion dirigées contre les migrants, les musulmans, les Noirs et les autres groupes racialisés. Autrement dit, elle parle d’universalité tout en rétrécissant silencieusement l’univers de ceux qu’elle imagine.
Ce n’est pas seulement un échec moral. C’est un désastre stratégique. Une gauche qui refuse de voir comment le racisme structure les rapports de classe ne peut pas construire de majorités durables. Elle ne peut pas organiser les secteurs de la classe ouvrière les plus exposés à la précarité. Elle ne peut pas expliquer pourquoi certains travailleurs sont plus vulnérables au vol de salaire, à la déportabilité, à l’informalisation ou à l’exclusion publique que d’autres. Elle ne peut pas rendre compte des raisons pour lesquelles les récits réactionnaires résonnent là où les infrastructures collectives se sont affaiblies. Et elle ne peut pas construire la solidarité si elle refuse d’aborder les fractures à travers lesquelles les classes dirigeantes gouvernent.
Les difficultés de Québec solidaire ont souvent été interprétées à travers ce prisme. Chaque fois que le parti est attaqué pour avoir supposément trop mis l’accent sur l’antiracisme, ses représentants semblent ressentir une pression à rassurer, rééquilibrer, dépolitiser. Mais cette posture défensive ne fait qu’aggraver le problème. Elle laisse la droite maîtresse des termes du débat. Elle permet à l’écosystème médiatique de définir l’antiracisme comme un excès, et une focalisation sur la politique de classe se transforme en silence sur le racisme. Et elle démoralise les militants et les communautés qui comprennent, par expérience directe, que ces questions ne peuvent pas être dissociées.
La même dynamique existe dans de nombreux endroits hors du Québec. La France en est un exemple notable. Des pans de la gauche française ont longtemps hésité à s’engager directement contre le racisme anti-musulman par crainte d’apparaître communautariste — c’est-à-dire trop fixé sur une communauté particulière plutôt que sur l’ensemble social — ou anti-républicain, ou laxiste dans l’application de la laïcité. Le résultat a souvent été la paralysie : une gauche incapable de répondre adéquatement ni à l’offensive de l’extrême droite ni aux réalités de l’exclusion postcoloniale dans les banlieues défavorisées, les écoles, le marché du travail et le système de justice pénale.
En France comme au Québec, la gauche échoue trop souvent à développer une politique matérialiste de la race. Elle traite soit l’antiracisme comme un supplément moral détaché de la lutte économique, soit elle l’abandonne complètement au nom de l’universalité économique. Les deux voies sont des impasses. Ce qu’il faut à la place, c’est une politique qui comprend comment le racisme est tissé dans la production, la gestion et la fragmentation de la classe ouvrière elle-même.
La politique de classe est une politique antiraciste
Le capitalisme n’a jamais exploité une force de travail générique dans l’abstrait. Il a toujours organisé le travail à travers la différence. Le colonialisme, l’esclavage, les régimes migratoires, la stratification juridique, les hiérarchies de citoyenneté et la segmentation raciale ne sont pas des histoires annexes au développement du capitalisme ; ils en sont parmi les principaux mécanismes. La constitution des marchés du travail a toujours impliqué de décider de qui le travail est dévalué, à qui la mobilité est restreinte, à qui l’humanité est diminuée, et à qui la jetabilité peut être normalisée.
Le racisme n’est donc pas simplement un préjugé. C’est un mode d’organisation sociale. Il trie les populations, alloue la vulnérabilité et justifie les traitements inégaux. Il nous dit qui est censé absorber le risque, qui se voit refuser la reconnaissance, qui peut être exclu des protections, et qui peut être blâmé lorsque les systèmes sociaux échouent.
Cela est visible partout. Au Québec, les travailleurs racialisés et immigrants sont fortement concentrés dans des secteurs marqués par des salaires bas, des conditions difficiles et des protections faibles : transformation alimentaire, entreposage, travail domestique, nettoyage, soins, livraison par plateforme, agriculture, sécurité privée, et bien d’autres. Pendant la période d’urgence de la pandémie, nombre des travailleurs qualifiés d’« essentiels » étaient précisément ceux traités comme jetables en temps ordinaire. Ils ont été encensés symboliquement tout en étant exposés matériellement.
On ne peut pas comprendre cela avec une politique de classe aveugle à la race. Pourquoi certains travailleurs sont-ils surreprésentés dans les emplois les plus difficiles ? Pourquoi les migrants temporaires sont-ils souvent plus vulnérables aux abus ? Pourquoi certains travailleurs sont-ils moins susceptibles de se plaindre de conditions dangereuses ? Pourquoi certains font-ils face à des obstacles supplémentaires pour accéder à un emploi public stable ? Pourquoi la reconnaissance des diplômes, la politique linguistique, les services policiers et le statut migratoire façonnent-ils le rapport de force ? Ces questions ne sont pas marginales. Ce sont des questions centrales de composition de classe.
Même les débats qui semblent symboliques ou culturels ont souvent un contenu matériel important. Prenons l’exclusion des femmes musulmanes portant des symboles religieux de certaines formes d’emploi public. Cela est souvent défendu comme une expression neutre de la laïcité. Mais en pratique, cela signifie des obstacles à des emplois stables, des retraites, une progression de carrière et des milieux de travail syndiqués. Cela signifie contraindre l’horizon économique d’une section de la classe ouvrière sur des bases explicitement idéologiques. Cela signifie dire à certaines femmes que leur participation à la vie publique est conditionnelle à leur effacement dans des manières que la majorité n’a jamais à envisager. C’est de la politique de classe. Ou plutôt, c’est la domination de classe articulée à travers le racisme et le genre.
Il en va de même en France, où le discours anti-musulman a été utilisé à maintes reprises pour légitimer des formes d’exclusion publique ayant des effets matériels directs. Parler du harcèlement policier, de la discrimination à l’embauche, de l’exclusion scolaire, de la fragmentation urbaine et de la stigmatisation des banlieues, ce n’est pas abandonner la classe. C’est décrire comment la classe est vécue dans des conditions racialisées dans le capitalisme contemporain.
Une gauche sérieuse doit donc rejeter simultanément deux illusions. La première est l’illusion libérale selon laquelle l’antiracisme peut se réduire à la diversité représentationnelle, à la reconnaissance symbolique ou à la sensibilité éthique, tout en laissant les structures intactes. La seconde est l’illusion économiste selon laquelle la redistribution seule peut résoudre le racisme sans confronter directement la machinerie politique et idéologique qui produit la hiérarchie raciale. Les deux sont insuffisantes parce que toutes deux séparent ce qui dans la réalité est joint.
La politique de classe antiraciste signifie reconnaître que la solidarité ne peut pas être proclamée en existant alors que des pans majeurs de la classe ouvrière sont routinièrement stigmatisés, surveillés et exclus. Elle signifie comprendre que l’unité de classe n’est pas un point de départ mais un projet — un projet qui exige une lutte active contre les divisions à travers lesquelles le capital et l’État gouvernent. Elle signifie refuser le fantasme selon lequel on peut organiser efficacement les travailleurs tout en traitant l’oppression de certains travailleurs comme secondaire, exagérée ou politiquement incommode.
Il y a aussi une vérité plus difficile. Lorsque la gauche refuse l’antiracisme, elle ne produit pas une politique de classe plus cohérente. Elle en produit une plus exclusive. Elle permet à la rhétorique du peuple, de la nation ou du bien commun d’être captée par ceux qui réserveraient ces catégories à certains et pas à d’autres. C’est pourquoi l’antiracisme n’est pas seulement défensif. Il est générateur. Il élargit l’horizon de qui compte dans le collectif. Il clarifie qui est l’adversaire. Il redirige la colère des boucs émissaires vers les structures. Il crée la base sur laquelle des travailleurs aux histoires et aux positions différentes peuvent se reconnaître dans une lutte commune sans prétendre qu’ils sont identiques. Une gauche digne de ce nom n’aplanit pas ces différences. Elle s’organise à travers elles.
La France Insoumise et une voie à suivre
Si le Québec illustre l’impasse, le parti français La France Insoumise (LFI) offre au moins un exemple partiel de la façon dont la gauche peut commencer à agir différemment. Pas parfaitement, pas sans contradiction, mais d’une manière qui est stratégiquement saine.
Ce qui a distingué LFI, dans ses meilleurs moments, c’est son refus de la fausse opposition entre l’antiracisme et la lutte sociale. Dans un paysage politique où une grande partie du courant dominant traite la politique antiraciste comme suspecte ou divisive, LFI a insisté — inégalement mais sans équivoque — que « le peuple » doit inclure les minorités racialisées, que la question sociale ne peut pas être détachée de la question postcoloniale, et qu’un bloc démocratique ne peut pas être construit en excluant les musulmans.
Cela compte énormément dans le contexte français. La France a passé des décennies à produire une version spécifiquement républicaine de la politique raciale, dans laquelle l’État prétend à la cécité sur la race tout en gérant des inégalités profondément racialisées dans les services policiers, l’éducation, le logement, le travail et le discours médiatique. Dans ces conditions, pour un parti de gauche, nommer l’islamophobie, parler aux banlieues, s’opposer à la violence policière et relier ces luttes à l’austérité et au néolibéralisme n’est pas un choix rhétorique mineur. C’est une réorientation stratégique.
LFI a compris quelque chose que beaucoup de la gauche traditionnelle en France n’arrive pas à saisir : que les classes ouvrières contemporaines françaises ne sont pas les travailleurs d’un passé industriel nostalgique. Elles sont multiethniques, urbaines et périurbaines, précaires, féminisées dans de nombreux secteurs, façonnées par des histoires migratoires et coloniales, et souvent aliénées non seulement du marché mais des institutions qui les traitent avec une méfiance ouverte. Une gauche qui ne parle pas à ces publics ne parle pas à la classe ouvrière telle qu’elle existe réellement.
Ce que LFI a tenté de faire, dans ses moments les plus forts, c’est de construire un bloc populaire assez large pour inclure à la fois des revendications redistributives classiques et une confrontation explicite avec le racisme. Se laissant influencer par les mouvements sociaux progressistes, elle a lié la réforme des retraites, les luttes salariales et les services publics à la répression policière, à la stigmatisation anti-musulmane et à l’abandon territorial. Elle a refusé de traiter ces questions comme des audiences séparées ou des agendas déconnectés.
L’importance de cette approche n’est pas qu’elle résout toutes les tensions. LFI a fait face à des critiques, des retours de bâton, des caricatures et des contradictions internes, mais elle a au moins montré qu’il existe une vie politique au-delà du choix stérile entre l’antiracisme libéral moralisé et l’économisme réducteur. Elle a démontré qu’on peut parler de classe sans effacer la race, et parler de racisme sans abandonner les projets de transformation économique.
C’est particulièrement important pour le Québec. La leçon n’est pas qu’on peut importer mécaniquement le cas français, ni que ces dynamiques sont disproportionnellement présentes dans le monde francophone. Néanmoins, même si le Québec a sa propre histoire, sa propre question nationale et ses propres formes institutionnelles, la leçon stratégique de La France Insoumise est transférable : une gauche se renforce, et ne s’affaiblit pas, lorsqu’elle confronte le racisme comme partie de la lutte générale contre la domination. Elle s’enracine davantage dans une base populaire, et non moins, lorsqu’elle s’organise parmi ceux qui sont le plus exposés à la fois à l’exploitation et à l’exclusion. Elle gagne en cohérence lorsqu’elle cesse de traiter l’antiracisme comme un embarras à gérer et commence à le traiter comme l’un des langages à travers lesquels l’émancipation collective doit désormais s’articuler.
Ce vers quoi LFI pointe, c’est un universalisme renouvelé : non pas le faux universalisme qui demande aux marginalisés de disparaître dans un citoyen abstrait blanc, cisgenre, en situation régulière, mais un universalisme concret construit par le bas, à partir de la pluralité réelle du peuple. Un universalisme qui ne nie pas le conflit, l’histoire ou la hiérarchie, mais cherche à les surmonter politiquement. C’est la voie à suivre. Non pas une gauche qui choisit entre politique de classe et antiracisme, mais une gauche qui comprend que la première est inséparable du second. Non pas une gauche qui s’accroche à un sujet social imaginé dépouillé de race, de migration, de religion, de genre et d’histoire, mais une gauche qui veut reconstruire la solidarité sur la base de la classe ouvrière telle qu’elle existe réellement. Non pas une gauche qui s’adapte aux termes du nationalisme réactionnaire, mais une qui l’affronte de front, comprenant comment le capitalisme gouverne par la fragmentation.
La tâche, alors, est de réunifier l’antiracisme et la lutte des classes intellectuellement, stratégiquement et organisationnellement. De montrer, concrètement, comment les marchés du travail sont racialisés, comment l’exclusion affaiblit le pouvoir collectif, comment le bouc-émissarisme protège les élites, comment la laïcité peut devenir un outil de discipline de classe, comment le statut migratoire façonne l’exploitation, et comment le racisme aide à gouverner les vies des travailleurs précaires. En d’autres termes : dire la vérité sur la société dans laquelle nous vivons. Ce n’est que sur cette base qu’une gauche digne du moment peut être reconstruite.
Richard Roys est un militant et organisateur syndical de base originaire de Tiohtià:ke/Mooniyang, terres non cédées de la nation Haudenosaunee, aussi connues sous le nom de Montréal. Il est actif dans la lutte contre le racisme et l’islamophobie au Québec.
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