Édition du 15 juin 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Algérie

La marmite algérienne au bord de l’explosion

Alors que la grogne sociale gagne du terrain et que les marches du Hirak persistent malgré les nombreuses arrestations et emprisonnements, le président Tebboune cherche désespérément à trouver des appuis auprès de la société civile.

Tiré de MondAfrique.

Après les grèves et marches de protestations des secteurs de l’enseignement, de la poste, et de la santé, les pompiers sont sortis dans la rue à leur tour pour exprimer leur mécontentement. Empêchés par un impressionnant dispositif policier d’atteindre le Palais présidentiel d’El-Mouradia, les manifestants ont dû rebrousser chemin. Les images des échauffourées entre les forces de l’ordre et les pompiers, largement partagés sur les réseaux sociaux, ont marqué l’opinion publique. La sécurité civile dont les agents dépendent du ministère de l’Intérieur sont aussi descendus dans les rues provoquant le licenciement de deux cents fonctionnaires.

Sur le front syndical, cela bouillonne. A moins d’un mois des élections législatives en Algérie, l’image du président Tebboune n’a jamais été aussi dégradée. Même un journaliste comme Abed Charef qu’on a vu critique contre le Hirak- reconnait qu’ « un débrayage au sein de corps aussi disciplinés révèle un profond malaise social, mais dénote surtout une politisation de structures traditionnellement choyées par le pouvoir »

Sur le front politique, ça empire

Le Hirak redouble de férocité : alors que les arrestations et les condamnations se poursuivent. Ce vendredi 7 mai 2021, pour le 116 ème vendredi des marches pacifiques du Hirak, les manifestants d’Alger ont changé d’itinéraire pour échapper aux forces de l’ordre. De Bab-El Oued au Ruisseau, sur 7 kilomètres, des centaines de milliers de hirakistes, dans l’euphorie d’avoir pu échapper à l’appareil répressif, ont scandé « wallah mana Habsine- On jure de ne pas lâcher l’affaire. Nouveau slogan qui s’ajoute aux anciens. « Les généraux à la poubelle », « Etat ciivil, pas militaire », « Non aux élections du 12 juin ».

A l’approche de l’échéance des législatives, le gouvernement de Mr Tebboune se crispe, et selon plusieurs sources la peur de la convergence des luttes hante les nuits des dirigeants algériens. L’Exécutif évoque des « mouvements subversifs » pour désigner les grévistes. Si le président Tebboune appelle officiellement à un dialogue social avec les contestataires, son premier ministre a la lourde tache de rappeler qu’il est difficile, dans le contexte économique actuel, de satisfaire les revendications relatives à une hausse salariale. « L’examen et le traitement des revendications exprimées pour leur trouver des solutions adéquates doivent se faire dans le cadre d’une approche progressive qui tienne compte des retombées et répercussions de la crise économique et sanitaire que traverse le pays et qui ne peut altérer le niveau et la qualité de vie des citoyens », a indiqué dans un communiqué laconique le Premier ministre, Abdelaziz Djerrad.

La guerre des communiqués

Pour mieux signifier l’isolement du pouvoir au sein de « L’Algérie Nouvelle », les militants du Hirak, à travers quelques unes de leurs têtes pensantes, ont publié une tribune pour, écrivent-ils, « prendre à témoin l’opinion nationale et internationale » sur « une des pires escalades de la répression contre leurs droits et libertés ». Signée par 300 intellectuels et activistes politiques, la lettre ouverte affirme que « la torture se banalise à nouveau » et « les violences policières se généralisent ». En rappelant que « le recours obsessionnel à la répression n’a pas stoppé depuis deux ans la marche du peuple algérien vers le changement démocratique pacifique », les pétitionnaires estiment que l’Algérie se trouve « sur la pente glissante des crimes d’État » et « se met au ban des Nations pour son mépris des droits fondamentaux de l’homme ».

Parmi les signataires de cette pétition, des partis comme le RCD (Le Rassemblement pour la culture et la démocratie, kabyle), ou le PT ( Parti des travailleurs, trotskiste) ; la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH), l’avocat et figure connue du Hirak, Mustapha Bouchachi, la sociologue Fatma Oussedik, l’éditeur Mokrane Aït Larbi, le politologue Lahouari Addi, les journalistes Khaled Drarenii, El-Kadi Ihssen, Akram Belkaïd

« Nous ou le chaos »…

Pour contrer cette initiative de l’intelligentsia algérienne, le régime a demandé aux universitaires qui lui sont affiliés d’attaquer les pétitionnaires du Hirak, en les présentants comme des « agents de l’extérieur ». Un collectif mené par une poignée d’universitaires peu connus a donc publié un texte qui fustige la tribune du Hirak : « Nous, Algériens, signataires de cet appel, refusons le scénario dont ont été victimes la Syrie ou la Libye au profit des ambitions démesurées de ceux qui voudraient utiliser le peuple comme marchepied pour se placer aux commandes de l’Etat algérien ».

Le bras de fer entre le régime militaire

et la société civile se poursuit et nul ne peut prédire l’issue de cette escalade inédite dans le pays.

Une chose est sûre cependant. La Nouvelle Algérie, ressemble à l’ancienne Algérie mais en un peu plus pire- pour paraphraser Michel Houellebecq.

Nicolas Beau

Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l’Institut Maghreb (Paris 8) et l’auteur de plusieurs livres : "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)

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