Ce n’était qu’un autre événement de la campagne de Donald Trump. Il avait affirmé précédemment que non seulement il voulait tuer les terroristes mais tous les membres de leurs familles avec eux. Aussi abominable que cela puisse paraître il ne se distingue pas ainsi de ses adversaires républicains. Ils rivalisent tous férocement pour pouvoir commettre les crimes de guerre les plus affreux s’ils sont élus. Tous les appels glaçants pour savoir qui présidera aux meurtres du plus grand nombre d’innocents-es dans des pays éloignés, comme les applaudissements soutenus que cette perspective soulève, pourraient être attribués comme une évidence à la mégalomanie du chef de file des Républicains, à ses opposants et à leurs légions de partisans-es : tous et toutes sont tombés-es sur la tête.
Mais l’engagement de M. Trump à tuer les civils-es apparentés-es aux terroristes pourrait être considéré un peu insignifiant tel que présenté avec sa franchise brutale et sa candeur apparente, si on le comparait aux politiques actuelles du Président Obama menées avec des drones et des Forces spéciales dans le grand Proche-Orient. Ce sont des assassinats ciblés et leurs « dommages collatéraux » sont présentés avec une seule prémisse au public américain : nous sommes sensés-es mettre totalement et pour toujours de côté notre capacité à percevoir la douleur et de l’empathie quand il est question de ces morts, et vivants dans des pays étrangers.
Le site The Intercept a récemment publié des documents secrets qu’un lanceur d’alerte leur a confiés et qui décrivent la « campagne d’assassinats » que mènent la CIA et le Commandement des opérations spéciales du Pentagone, au Yémen et en Somalie. (Les États-Unis mènent aussi des attaques par drones en Irak, en Syrie, en Afghanistan, au Pakistan et en Lybie. Les documents qui ont fait l’objet de cette fuite expliquent également comme le Président Obama a institutionnalisé la pratique des attaques en dehors des régions « d’hostilités ouvertes »). Le personnel du renseignement construit la preuve contre un suspect de terrorisme et présente le tout sur ce qu’il appelle une « carte de baseball ». C’est un condensé du dossier avec le portrait de l’individu ciblé et la nature des menaces qu’il représente pour les intérêts américains. Ces informations font leur chemin tout le long de la chaine de commandement jusqu’au Bureau ovale pour certaines. Le Président rencontre plus de cent membres de son équipe de sécurité nationale, généralement hebdomadairement, pour déterminer qui, parmi toutes les cartes reçues, on enverra à la mort. Le New York Times a fait une description frappante de ce processus intime du choix des cibles à assassiner.
Les ordres sont donnés à l’opérateur de drones qui est installé quelque part aux États-Unis, à des milliers de milles des individus choisis. Il pilote l’appareil vers le lieu désigné et tire sur la gâchette. Mais, quand les opérateurs de drones lancent le missile à l’autre bout du monde, la terrifiante vérité est que les Américains, « souvent, ne savent pas qui sera tué », comme l’annonce une manchette du New York Times.
Les renseignements sur une cible précise, à quelque moment que ce soit, peuvent s’avérer fautifs. Le Times rapporte que : « la plupart des personnes tuées ne figurent pas sur la liste des morts et le gouvernement ne connait pas leurs noms ». Par exemple, en 2014, le groupe de défense des droits humains, Reprieve, a analysé le peu de données qui étaient disponibles concernant les attaques par drones. Il à découvert que pour tenter de tuer 41 suspects de terrorisme, (tous ne sont pas morts) 1,147 personnes avaient été tuées. Cette étude à démontré que dans la vaste majorité des cas, ces attaques manquent leurs cibles et qu’on répète donc l’opération souvent pour atteindre un seul individu. Le Gardian rapporte qu’en essayant d’atteindre 24 hommes au Pakistan, les États-Unis ont tué environ 142 enfants. Seuls 6 des hommes visés ont été finalement assassinés.
En comparaison, le plan de M. Trump pour tuer les proches des terroristes parait insignifiant.
Leur douleur et la mienne
Il semble bien qu’on s’attende à ce que chacun-e de nous considère ces meurtres comme de simples « dommages collatéraux » et mieux encore que nous n’en tenions aucuns comptes. Nous sommes supposés-es bloquer tout sentiment de remords ou de compassion que nous pourrions ressentir pour tous ces civils-es qui meurent grâce à cette approche que notre pays a adopté pour nous garder en sécurité.
J’admets pourtant mon incapacité à garder la froide distance nécessaire pour accepter les tactiques de notre gouvernement : quand je capte dans le méli-mélo des nouvelles que 30 personnes ont été tuées dont 3 enfants dans un bombardement « accidentel » par les États-Unis lorsqu’ils ont visé un hôpital de Médecins sans frontières à Kunduz en Afghanistan en octobre dernier ; ou quand on nous dit que 2 femmes et 3 enfants ont été tués-es par une bombe américaine dans une attaque contre le Groupe armé État islamique dans le nord de l’Irak le printemps dernier parce que les pilotes des bombardiers n’ont pas compris que des civils-es occupaient leur véhicule à l’arrêt ; ou quand j’apprends qu’un nombre innombrable d’incidents du genre se passent de manière routinière et dont on n’entend jamais parler dans les médias américains.
Et si j’en suis incapable c’est à cause (ou grâce) à mon père. Pour que vous compreniez mon incapacité à devenir froide devant ces événements, je dois vous dire que je n’oublierai jamais le premier décembre 2013. J’étais en voyage en Suisse et j’ai appelé chez-moi. On m’a annoncé que mon père était décédé d’une attaque cardiaque aussi soudaine que s’il avait reçu un missile sur la tête.
J’étais là sous le soleil, au bord du vomissement ; j’ai fermé les yeux et j’ai « vu » mon père. (…) J’ai fini par trouver un billet d’avion pour retourner à la maison et accompagner mon père à son dernier repos en pleurant abondamment. Je tentais de donner du sens à ce qui n’en avait pas : pourquoi était-il mort alors que nous étions encore vivants-es ?
Alors quand j’entends parler de ces civils-es innocents-es tués-es par la puissance aérienne américaine, ce que le candidat T. Cruz nomme une bénédiction, j’ai tendance à me mettre à la place de ceux et celles qui restent, qui aimaient ces personnes que nous avons tuées. Je me demande comment la nouvelle a été reçue. Ma mère parlait de « tragédie » en m’annonçant le décès de mon père. J’ai conscience de l’angoisse qui doit surement les envahir en apprenant la mort de leurs pères, mères, frères, sœurs, enfants et amis-es. Je me demande ce qui leur vient dans les yeux quand ils les ferment dans la douleur. Et je me demande comment les morceaux de leurs vies pourront jamais se remettre en place pour un retour dans un semblant de normalité dans des sociétés souvent en grandes difficultés. Mais ce dont je ne doute pas par contre, c’est que nous avons là toutes les conditions pour la radicalisation pas seulement la haine des drones mais aussi pour notre pays et nous-mêmes ; ça tombe sous le sens.
Se prendre pour Dieu dans le bureau ovale
L’acteur (britannique) Liam Neeson a écrit sur sa page Facebook récemment : « C’est la pire chose qu’il puisse jamais arriver à qui que ce soit ». Il ne parlait pas des attaques par drones mais d’une expérience fondamentale, la perte d’un être cher. Il soulignait le cinquième anniversaire du décès soudain de son épouse. (D’autres en ont fait autant n.d.t.)
Ces témoignages vont dans le même sens que ce décrit un yéménite qui a perdu la majorité de sa famille élargie dans une attaque américaine par drone lors d’un mariage : « J’avais l’impression de m’enfoncer de plus en plus dans la noirceur ». Le drone est tombé à la toute fin de la noce quand les invités-es montaient dans les voitures enrubannées pour accompagner la mariée vers le village de son époux. Tout le monde avait bien mangé et la journée se terminait. Tout était calme. Soudain le ciel s’est ouvert et 4 missiles sont tombés sur le cortège ; 12 personnes sont mortes.
L’aviation américaine a déjà attaqué toute une série de noces, de funérailles et de cliniques. Aussi un nombre inconnu, que nous ne connaitrons jamais, de maisons familiales. La campagne d’assassinats par drone de la CIA dans les régions tribales du Pakistan a poussé un groupe d’artistes américains et pakistanais à installer sur le sol, l’énorme portrait d’un enfant dans une zone fréquemment ciblée dans la région. Les artistes voulaient que les opérateurs de drones voient la figure d’un de ces jeunes qu’ils pouvaient cibler plutôt que de regarder les petites images sur leur ordinateur. Ces opérateurs réfèrent familièrement à ces opérations comme à des « attaques contre des moustiques ». C’est une tentative de les exhorter à ne pas tuer quelqu’un qui est aimé.
Il arrive qu’un opérateur de drone révèle publiquement les émotions et le poids psychique que comporte le fait de passer 12 heures d’affilée dans une salle aveugle d’un bunker sur une base de l’aviation, à tuer des personnes en poussant un bouton pour gagner sa vie. Un soldat qui faisait ce « travail » depuis 6 ans avait commencé à 21 ans. Il a parlé du moment où il a aperçu la minuscule image d’un personnage s’élançant à côté d’une maison afghane qui était la cible d’un missile déjà en route. Il était terrorisé. Il a demandé aux pilotes s’il leur semblait que c’était un enfant. Il a commencé à envoyer messages sur messages aux observateurs à distance, à un membre du service de renseignements situé ailleurs, demandant s’il y avait un enfant sur les lieux. Il n’a jamais reçu de réponse. Quelques minutes plus tard, le missile tombait sur la maison, et la pulvérisait. Cet opérateur a maintenant quitté l’armée. Après sa démission il a passé l’hiver dans sa maison du Montana se soulant à qui mieux mieux, dormant dehors sur un terrain de jeu enveloppé dans son sac de couchage identifié au nom du gouvernement. Bien sur, il a été remplacé et les ordres de tuer continuent d’arriver d’en haut.
Pendant ce temps, Donald Trump et la plupart des candidats républicains continuent leur bataille pour savoir qui pourra le mieux en finir avec les combattants et les civils-es. Ted Cruz à commenté les possibilités d’inonder le groupe armé État islamique de bombes d’ici à ce que « nous sachions si le sable peut briller dans le noir ». Cette phrase est pratiquement devenue un slogan. Mais il n’y a pas que les Républicains sur cette ligne. Chacun des principaux candidats dans l’un et l’autre parti prévoit, d’une manière ou d’une autre, maintenir le programme délirant de la guerre par drones décidée à Washington. Autrement dit, ce programme qui a vu le jour sous l’administration G.W. Bush comme un instrument crucial « dans la guerre au terrorisme » a été par la suite institutionnalisé et à pris de l’ampleur sous le Président Obama. Bientôt il sera légué à la personne élue à la présidence cette année.
Quand ces informations interviennent dans notre examen des élections de 2016, la question de savoir qui pourra le mieux diriger le dernier grand pouvoir de la planète perd de son importance. On se tracasse dangereusement pour savoir qui va entrer dans le Bureau ovale et avoir la chance de se prendre pour Dieu. Qui des candidats aura le soutient nécessaire pour continuer à tuer des gens qui sont aimés par ailleurs.
Aux urnes Américains-es !










