Édition du 10 septembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Forum social mondial 2016 à Montréal

Le CADTM participe au FSM au pays des carrés rouges !

Il y eut le « printemps arabe » en 2011 et le Forum social mondial |1| prit ses quartiers au cœur de celui-ci, en Tunisie, en 2013 et en 2015, porté par celles et ceux qui avaient soufflé le vent de la liberté.

Il y eut le « printemps d’érable » en 2012 au Québec, ce mouvement étudiant québécois qui protesta contre la hausse des droits d’inscription à l’université à coups de grèves, de piquets et de manifestations massives, et qui se transforma en un mouvement social plus large s’opposant aux politiques du gouvernement du parti libéral de Jean Charest. Et le Forum social mondial s’installa au Québec en ce mois d’août 2016, au pays des « carrés rouges », cet emblème de la mobilisation sociale.

Mondial, ce forum social ?

C’est une première dans l’histoire du mouvement altermondialiste qu’un FSM se tienne dans un pays du Nord-occidental. L’organiser au cœur du capitalisme néolibéral visait à sortir de l’opposition Nord-Sud face à des défis globaux qui ne connaissent pas de frontières, et dans un Nord où il y a du Sud - comme nous le rappellent les nombreux sans-abris qui peuplent le centre-ville de Montréal – au même titre qu’il y a du Nord au Sud. C’était aussi le défi d’articuler une nouvelle génération d’acteurs, des jeunes issus du mouvement étudiant du « printemps d’érable », avec des organisations plus traditionnelles de la société civile – des ONG aux organisations de gauche radicale en passant par les mouvements populaires.

En termes de participation à l’événement, celle-ci a été relativement faible : 35 000 participants selon les organisateurs, en comparaison aux 50 à 60 000 attendus, et aux 100 à 150 000 des éditions du milieu des années 2000, à l’apogée du mouvement altermondialiste. Cette 12e édition comptait essentiellement des participants issus du Nord, avec une écrasante majorité de québécois. À peine un millier de participants étrangers ont pu rejoindre le FSM. Le refus massif de visas par les autorités canadiennes pour les invité-e-s et conférencier-e-s du Sud laisse un goût bien amer : il se chiffre à plusieurs centaines, 211 refus avaient été enregistrés à l’issue du FSM mais il restait 1 650 personnes invité-e-s en cours de comptabilisation. Le Conseil international du FSM a adopté une motion condamnant la politique migratoire restrictive du gouvernement canadien de Justin Trudeau. Mais à ce facteur s’ajoutait l’inaccessibilité financière d’une venue à Montréal pour des militant-e-s du Sud, et si les initiatives de solidarité en ce sens ont existé, elles ont été insuffisantes. Avec une très faible représentation africaine, asiatique, latino-américaine, russe et d’Europe centrale et orientale, ce forum ne revêtait pas de caractère mondial.

Le CADTM : présent !

Le CADTM International n’a pas été épargné par cette représentation partiale : quasi tou-te-s les délégué-e-s issu-e-s d’Afrique subsaharienne n’ont pas obtenu de visas. Ont donc participé au FSM montréalais une délégation restreinte de 8 délégué-e-s issu-e-s du Maroc, du Togo, d’Argentine, de Tunisie, du Japon et de Belgique. Le CADTM a ainsi fait entendre sa voix dans le cadre d’ateliers et de conférences portant sur la lutte contre les traités commerciaux de libre-échange qui se multiplient aux quatre coins de la planète, la lutte contre la dette illégitime, en lien avec l’audit de la dette et l’évasion fiscale, et s’est pleinement inscrit dans la synergie de l’espace de convergence « Les peuples et la planète avant le profit ! Sortir du libre-échange et de l’extractivisme pour en finir avec le pouvoir des transnationales » |2|.

Un emblème de cette lutte anti-extractiviste pour contrer le pouvoir et l’impunité des multinationales : celle conduite par l’UDAPT, Unión de afectados por la petrolera Texaco-Chevron (l’Union des affectés par Texaco-Chevron) |3| qui se bat pour faire valoir la cause des victimes de la pollution provoquée par l’entreprise pétrolière Chevron-Texaco devant les tribunaux. Elle mène en ce sens une campagne internationale qui fait la lumière sur les violations de droits humains et les désastres écologiques causés dans la région du nord de l’Amazonie équatorienne.

La grande conférence sur la dette intitulée « Vérités et mensonge sur la dette publique » organisée par ATTAC Québec, ATTAC France et le CADTM, fut l’occasion de rappeler que la lutte contre les dettes illégitimes est une condition sine qua non – mais non suffisante – pour construire une société post-capitaliste. Dominique Plihon (ATTAC France) a planté le décor : au cours de la décennie passée, on a assisté à une augmentation générale des dettes, publiques et privées (des ménages et des entreprises financières et non financières), au Sud et au Nord, appauvrissant les populations tout en enrichissant les marchés financiers. Maria Elena Saludas (ATTAC-CADTM Argentine) a illustré avec le cas de l’Argentine comment, depuis l’indépendance du pays, la dette est un outil de domination, un instrument coercitif pour imposer un modèle néolibéral et un mécanisme de transfert des richesses au profit des plus riches. Une dette largement odieuse, héritée de la dictature militaire (1976-82).

Les deux armes clés dont disposent les débiteurs pour se défendre ont été brandies par Maud Bailly (CADTM Belgique) : l’audit intégral de la dette – avec participation citoyenne - et la suspension de paiement, pour aboutir à la seule alternative populaire pour sortir de ce système pervers : l’annulation des dettes illégitimes, illégales et odieuses. Au Québec aussi, nous a expliqué Chantal Santerre, la dette est utilisée comme prétexte pour imposer des politiques d’austérité drastiques et détruire l’État social. Ici aussi, la dette est le résultat d’une contre-politique fiscale favorisant les plus riches et les grandes entreprises, appliquée tant par le gouvernement fédéral que par les provinces, et de dépenses inutiles et imposées comme celle de l’éléphant blanc des Jeux Olympiques de 1976 que les québécois n’ont pas fini de payer |4|. Ceci ne constitue que quelques pistes, ATTAC Québec songe à mettre en place un processus d’audit citoyen pour faire la lumière sur cette dette, a expliqué Claude Vaillancourt, président d’Attac Québec. Affaire à suivre.

Solidarité avec le peuple palestinien : présente !

A défaut de susciter l’intérêt des grands médias internationaux, le Forum social mondial aura fait parler de lui dans la presse canadienne, mais celle-ci s’est focalisée sur deux sujets polémiques. Outre la question des visas, la presse a relayé la polémique concernant la présence de militants pro-palestiniens - les groupes Palestinian House et Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) |5|, le gouvernement canadien et la Mairie de Montréal ayant condamné le FSM pour avoir invité la campagne BDS. Ceci s’inscrit dans le cadre d’un processus de criminalisation dont cette campagne est victime – notamment en France où elle a été déclarée illégale. Si l’on ajoute à cela le fait que la quasi-totalité des représentant-e-s palestinien-nes invité-e-s n’ont pas obtenu leurs visas, il s’agit plus que jamais d’affirmer haut et fort que la défense du peuple palestinien est une lutte clé et emblématique dans la défense des droits humains, et que la campagne BDS – en utilisant le boycott comme outil, à l’instar de ce qui fut entrepris contre l’apartheid en Afrique du Sud – a pleinement sa place dans le processus du Forum.

Quel futur pour le Forum social mondial ?

Le FSM cherche aujourd’hui un second souffle. Tandis que certains en appellent à organiser ses funérailles, d’autres débattent vivement pour repenser son futur, comme ce fut le cas à Montréal. S’interroger sur son futur requiert de revenir sur ses prémisses. Depuis la fin des années 80 et la chute du bloc soviétique, alors que l’on parlait d’une « fin de l’Histoire » et « des idéologies », surgissaient au cours de la décennie des années 90 de multiples résistances et rébellions en divers lieux de la planète. De l’EZLN (Ejército Zapatista de Liberación Nacional, Armée zapatiste de libération nationale) au Mexique qui s’est retrouvé sous le feu des projecteurs le 1er janvier 1994 alors qu’entrait en vigueur l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA – NAFTA en anglais), à ceux qui résistaient en Europe à la création de l’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI) au milieu des années 90. Depuis les grandes mobilisations contre l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui a réuni à Seattle des milliers de participants, à la convergence anti-ALCA (Área de Libre Comercio de las Américas, Zone de libre-échange des Amériques - ZLEA) en Amérique latine et aux Caraïbes.

Toutes ces résistances étaient la preuve que nous n’étions pas face à une fin de l’Histoire. Et c’est dans ce contexte qu’est né le mouvement « anti-globalisation », ou plutôt le mouvement pour « une autre globalisation », également dénommé « mouvement altermondialiste ». Convergent à Porto Alegre (Brésil) en 2001 dans le cadre du premier Forum social mondial, des mouvements, organisations et militant-e-s issues de luttes aux quatre coins de la planète. La ville de Porto Alegre n’est pas choisie au hasard, ville qui a mis en pratique l’initiative de budget participatif. Pas plus que ne l’est la date du 25 au 30 janvier 2001 : à Davos, au même moment, les puissants de ce monde entendaient décider du destin de l’humanité dans le cadre du Forum économique mondial (FEM). Quinze années se sont écoulées depuis ces débuts du processus du FSM, qui entend être un espace de réflexion, de partage d’expériences et de recherche d’alternatives au système actuel.

Où en est aujourd’hui le Forum social mondial ? Repenser son futur requiert également d’analyser où nous en sommes aujourd’hui. Force est d’intégrer au premier plan des réflexions la profonde crise capitaliste globale dans laquelle nous sommes plongés depuis 2007-2008. Peut-on continuer à fonctionner avec des milliers d’activités autogérées, qui supposent dispersion physique des activités et dispersion des débats ? Cette édition montréalaise comptait plus de 20 assemblées de convergence qui ont été invitées à confluer dans une agora dont aucune proposition commune n’est ressortie : exit toute déclaration politique finale au profit d’un simple agenda commun. Discuté dans un environnement à l’aspect de marché commercial que reflétait l’agora avec ses multiples stands de ventes de produits écologiques, solidaires, etc.

Le constat est là : le FSM a été créé dans une période de lutte offensive et d’espoir portée par l’effervescence des mouvements de gauche et des gouvernements progressistes en Amérique latine. Aujourd’hui, le contexte est celui d’une lutte défensive portée par des mouvements sociaux pour la plupart affaiblis et fragmentés. Parallèlement à cela, force est de constater que le processus d’élargissement du FSM défendu par une partie des mouvements et militant-e-s qui forment le Conseil international du FSM, pour en faire un espace ouvert accueillant une grande diversité d’acteurs, a contribué à diluer le contenu politique du FSM. De surcroît, l’institutionnalisation de la société civile et le retrait du processus du FSM de plusieurs mouvements radicaux a fait perdre sa force de frappe politique.

Au-delà d’un événement où se rencontrent les militant-e-s et s’articulent les initiatives, le Forum social mondial doit être un lieu d’articulation des luttes et des mouvements populaire, un contre-pouvoir politique fort qui « pense globalement et agit localement », d’autant plus dans ces moments d’offensive du capital contre le travail et la nature.

Un sirop d’érable doux-amer : un autre monde est plus que jamais nécessaire !

L’enthousiasme de la jeune équipe organisatrice québécoise contraste avec l’amertume de nombreux d’entre nous en quittant Montréal : dans un contexte d’offensive néolibérale, d’approfondissement du modèle de production et de consommation capitaliste, et de son pendant extractiviste, dans un contexte d’impunité de l’action des entreprises transnationales, protégées par une artillerie de traités de libre-échange commerciaux, de dettes publiques et des ménages qui oppriment chaque jour davantage les peuples, de montée des mouvements et partis de droite et d’extrême droite, d’explosion du racisme et de criminalisation de l’activisme… le FSM a-t-il été à la hauteur de la lutte qui doit plus que jamais être menée contre le système capitaliste néolibéral ? Au-delà de cette interrogation amère, ne négligeons pas toutefois son apport pour permettre aux réseaux de se retrouver et d’avancer dans la construction de leurs agendas de lutte.

Le chemin a parcourir pour la construction d’un autre monde n’est pas dépourvu d’embûches, mais pour avancer sur ce chemin, il s’agit de garder l’horizon en ligne de mire. « Réveillons-nous, Humanité, il n’y a déjà plus de temps à perdre... rassemblons-nous et continuons avec espoir... » nous disait Berta Cáceres. Alors oui, poursuivons en luttant chaque jour, le chemin vers un autre type de société : libre de tout type d’exploitation, inclusif et en harmonie avec la nature, où l’on sauvegarde l’humain des relations de production et où il est possible d’atteindre une vie digne en bonne santé, tant pour les générations présentes que futures.

Les prochains rendez-vous de l’agenda altermondialiste (non exhaustif)

 Mobilisations régionales contre les traités commerciaux de libre-échange, entre septembre et décembre 2016.

En Amérique latine : le 4 novembre, journée continentale pour la démocratie et contre le néolibéralisme, 10 ans après l’échec de l’ALCA.

En Europe : mobilisation contre le TTIP et le CETA le 20 septembre à Bruxelles (Belgique).

- Mobilisations en marge de la COP 22 à Marrakech (Maroc), début novembre 2016

 Tribunal Monsanto à La Haye du 14 au 16 octobre 2016

 Forum social thématique sur la gauche et les gouvernements progressistes en Amérique latine, Porto Alegre, janvier 2017.

 Quand et où se tiendra le prochain FSM ? La discussion reste ouverte.

Notes

|1| Le Forum social mondial est un rassemblement altermondialiste au niveau mondial, qui réunit des « mouvements de la société civile qui s’opposent au néolibéralisme et à la domination du monde par le capital et toute forme d’impérialisme » (charte de principe du FSM, 2001). Il se veut la contre-voix du Forum économique mondial de Davos, sommet des puissants de ce monde, rassemblant chefs d’État, multinationales, grandes fortunes et intellectuels néolibéraux, qui entendent régir le monde. Une contre-voix, dont le CADTM est un des mouvements fondateurs, pour dire qu’« un autre monde est possible et nécessaire ».

|2| Lire à ce sujet l’intervention de Lucile Daumas dans une conférence de l’Assemblée « Les peuples et la planète avant le profit » : http://www.cadtm.org/Les-peuples-et-la-planete-avant-le
Des photos et récits de cet espace de convergence sont disponibles sur la page de la campagne « Stopper l’impunité des multinationales » : https://www.facebook.com/stopcorporateimpunity#

|3| L’UDAPT a également été affecté par la politique migratoire répressive : l’avocat qui défend les affectés et le coordinateur de la communauté amérindienne n’ont pas obtenu leurs visas. Mais deux coordinatrices internationales du mouvement étaient bien présentes.

Concernant l’affaire Chevron-Texaco en Équateur, lire notamment : Sergio Ferrari, « La multinationale Chevron gagne le super-prix de la honte », 24 janvier 2015, http://www.cadtm.org/La-multinationale-Chevron-gagne-le  ; voir le documentaire « Équateur : la forêt empoisonnée », réal. Chris den Hond et Mireille Court, 2015 : http://www.cadtm.org/Equateur-la-foret-empoisonnee

|4| Pour en savoir plus sur la dette du Québec : ATTAC Québec, « La dette du Québec : vérité et mensonges », M éditeur, 2016.

|5| Pour signer la pétition de la campagne BDS appelant au boycott, désinvestissement et sanctions : https://bdsmovement.net/

Maud Bailly

Collaboratrice à Basta Mag.

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