Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/07/le-debat-sur-le-conge-menstruel-et-le-silence-autour-de-la-sante-des-femmes-en-inde/?jetpack_skip_subscription_popup
En octobre 2025, le Karnataka est devenu l’un des rares États indiens (et pays au monde) à mettre en œuvre une politique de congé menstruel [1].
Le gouvernement de l’État a expliqué sa décision comme une mesure visant à améliorer la santé des femmes en s’attaquant aux déterminants sociaux tels que les lieux de travail sensibles au genre. Cette mesure attire l’attention nécessaire sur un processus naturel et biologique que les femmes éprouvent régulièrement, mais pour lequel elles sont victimes de discrimination et de stigmatisation, avec des conséquences sur leur santé, leur santé mentale et leur bien-être.
Les tabous socioculturels entourant les menstruations limitent l’accès des filles et des femmes à la nutrition, aux soins de santé, aux produits d’hygiène menstruelle, à la mobilité et aux loisirs.
Le congé menstruel est un sujet controversé, la législation nationale étant toujours bloquée au Parlement (BCP Associates, 2023). [2] Des femmes parlementaires de premier plan ont fait valoir que les menstruations sont un phénomène naturel et ne doivent pas être considérées comme une barrière. D’autres craignent que de telles politiques ne créent un préjugé contre l’embauche des femmes. D’autres encore prédisent une perte de productivité, en particulier dans les petites entreprises, et des difficultés à contrôler la mise en œuvre. D’un autre côté, l’octroi d’un seul jour de congé pour un phénomène qui s’étend sur trois à cinq jours et qui affecte les femmes de manière différenciée a été considéré comme une mesure symbolique.
Une telle formulation du problème occulte le fait que les mesures sociales liées à la menstruation pourraient normaliser la santé sexuelle et reproductive (SSR) des femmes, attirer l’attention sur des aspects négligés de la santé des femmes dans le discours public et renforcer l’autonomisation des femmes. Elle ne tient pas compte non plus des principes d’équité, ni de la discrimination et de la stigmatisation historiques dont sont régulièrement victimes les femmes en âge de procréer en raison du processus naturel et biologique de la menstruation, chaque mois.
L’expérience des femmes face à la menstruation
En moyenne, les femmes ont leurs règles pendant près de trois décennies, à partir de l’adolescence et jusqu’à l’âge de 45-50 ans. Cette période correspond également à des étapes cruciales de la vie des femmes en termes d’éducation, d’emploi et de soins.
Les tabous socioculturels entourant la menstruation limitent l’accès des filles et des femmes à la nutrition, aux soins de santé et aux produits d’hygiène menstruelle, à la mobilité et aux loisirs (Gold-Watts et al., 2020 ; Kumar & Srivastava, 2011 ; Saini et al., 2024). Le décrochage scolaire est corrélé à l’apparition des premières règles chez les filles, qui est elle-même corrélée aux mariages précoces et infantiles, ainsi qu’aux grossesses chez les adolescentes (Beattie et al., 2019 ; M Khanna, 2019).
La santé menstruelle ne se limite pas à garantir l’accès à des produits menstruels ou à des ressources permettant de gérer les menstruations, telles que des toilettes et de l’eau.
Les célébrations publiques organisées dans plusieurs communautés à l’occasion des premières règles, annonçant que les filles sont prêtes pour le mariage, peuvent mettre les adolescentes mal à l’aise et nuire à leur santé mentale. La stigmatisation et les tabous empêchent souvent les femmes de demander de l’aide ou de prendre des mesures pour gérer sainement leurs menstruations, notamment en matière d’accès aux espaces domestiques, à l’alimentation et aux soins de santé (Suman, 2025). Cela signifie que de nombreuses femmes souffrent en silence de cycles menstruels inconfortables, accompagnés de saignements abondants, d’anémie, de douleurs, de fatigue ou de troubles de l’humeur. Ces symptômes, souvent considérés comme normaux, peuvent en fait être le signe de pathologies sous-jacentes plus graves, telles que le syndrome des ovaires polykystiques, des saignements utérins anormaux ou l’endométriose. On estime que 15 à 87% des femmes en Inde souffrent de dysménorrhée ou de règles douloureuses, avec des variations importantes dans la prévalence selon les États (Chaudhary et al., 2025). La dysménorrhée peut également être associée à une détresse psychologique, à de l’irritabilité et à une baisse de l’estime de soi. Des études ont montré un risque d’exacerbation des symptômes psychiatriques et des idées suicidaires avant et pendant le cycle menstruel (Handy et al., 2022).
La gravité de ces troubles associés aux menstruations nécessite non seulement une meilleure sensibilisation du public et des données plus précises, mais aussi des environnements éducatifs et professionnels favorables, avec des aménagements flexibles.
Santé menstruelle : un état de bien-être complet
Les discours publics sur la santé menstruelle et l’équité en matière de santé se limitent largement à l’hygiène menstruelle et s’adressent principalement aux adolescentes dans le cadre du programme Menstrual Hygiene Scheme. Peu d’attention a été accordée à l’importance de la santé menstruelle, c’est-à-dire au bien-être général lié au cycle menstruel pour toutes les filles et toutes les femmes, quels que soient leur genre et leur âge. Nous ne disposons même pas, par exemple, d’une base de données nationale complète sur la prévalence de la dysménorrhée (Chaudhary et al., 2025).
La santé menstruelle ne se limite pas à garantir l’accès à des produits menstruels ou à des ressources permettant de gérer les menstruations, telles que des toilettes et de l’eau. Elle comprend la sensibilisation des individues et leur accès à des ressources qui peuvent les aider à participer pleinement à tous les domaines de l’éducation, du travail et de la vie pendant leur cycle menstruel, y compris l’accès aux soins de santé, au diagnostic précoce, aux systèmes de soutien et aux politiques qui reconnaissent les douleurs menstruelles comme un problème de santé publique grave.
La stigmatisation et les tabous empêchent souvent les femmes de demander de l’aide ou de prendre des mesures pour gérer sainement leurs menstruations, notamment l’accès à des espaces domestiques, à la nourriture et aux soins de santé.
La gestion de la santé menstruelle est influencée par des déterminants sociaux, tels que l’éloignement géographique, qui affecte les transports et les chaînes d’approvisionnement en produits et services menstruels, les environnements bâtis, l’accès à l’eau et aux installations sanitaires, les conditions d’emploi, l’éducation, les tabous socioculturels et la stigmatisation. Les différences qui découlent de ces déterminants sociaux contribuent encore davantage aux inégalités en matière de gestion de la santé menstruelle. La précarité menstruelle, définie comme un accès limité aux produits menstruels, à l’éducation menstruelle ou à des installations d’eau, d’assainissement et d’hygiène adéquates, touche des millions de filles et de femmes dans le monde entier, les empêchant de participer pleinement à l’éducation et au travail.
Dans le contexte indien, il ne fait aucun doute que les filles et les femmes issues des groupes les plus marginalisés sur le plan socio-économique, tels que les castes et tribus répertoriées, les communautés tribales rurales et difficiles d’accès, les filles et femmes transgenres, les femmes travaillant dans les secteurs informels et non organisés, sont les plus susceptibles de supporter le plus lourd fardeau d’une mauvaise santé menstruelle, résultant de ces inégalités (Roy, 2024 ; ONU Femmes, 2025).
Un premier pas, mais encore beaucoup de chemin à parcourir…
Toutes les femmes n’ont pas nécessairement besoin d’être dispensées de travail rémunéré ou d’école pendant leur cycle menstruel, mais la politique du Karnataka en matière de congé menstruel protège en principe le droit des femmes à prendre des décisions concernant leur corps et la gestion de leur santé. Du point de vue de l’équité en matière de santé, c’est un pas dans la bonne direction.
Cependant, il reste encore beaucoup à faire pour mettre en œuvre cette politique, notamment en étendant ces mêmes opportunités aux femmes des secteurs non organisés et aux adolescentes scolarisées dans les écoles et les collèges. Le Karnataka compte 600 000 femmes dans la population active, dont 450 000 travaillent dans des usines de confection dans des conditions très restrictives, avec de longues heures de travail et des pauses limitées (Dev, 2025). Un tiers, soit environ 80 000 titulaires actives d’une carte de travail dans le cadre du programme national de garantie de l’emploi rural Mahatma Gandhi (MGNREGA), sont également des femmes. Pour les femmes qui exercent ces formes de travail occasionnel et dans d’autres secteurs tels que le travail domestique, le travail journalier, l’assainissement, la vente ambulante, les chantiers de construction, les plantations et les petits services, en dehors des institutions formelles, des bureaux et des environnements de travail, la gestion des menstruations est rarement simple ou facile.
Dans ces contextes, la gestion des menstruations implique de prendre des décisions concernant le fait de quitter la maison pour aller travailler ou étudier, en tenant compte de considérations telles que la disponibilité de toilettes avec eau, de salles de repos, de pauses suffisantes et de déplacements fréquents ou de travail sur le terrain (par exemple, les travailleuses indépendantes, les agentes de santé de première ligne comme les ASHA). Cette politique offre à ces travailleuses la possibilité de donner la priorité à leur santé et de gérer leurs menstruations dans la dignité.
Compléter les congés par l’éducation et les infrastructures
Le congé menstruel n’est que la première des nombreuses mesures nécessaires pour garantir une meilleure santé, un meilleur bien-être et une plus grande dignité aux femmes. Des efforts plus importants seront nécessaires pour briser la stigmatisation qui entoure la santé menstruelle, par le biais de programmes scolaires, de campagnes de santé publique et de stratégies de changement social et comportemental.
Les établissements d’enseignement et les lieux de travail doivent devenir plus accueillants pour les personnes menstruées, grâce à des programmes de sensibilisation destinés aux employé·es. Ils doivent également fournir un accès à des produits menstruels et à des toilettes fonctionnelles adaptées aux femmes, aux femmes transgenres et aux personnes handicapées. (On estime que 3 500 écoles du Karnataka ne disposent pas de toilettes fonctionnelles et que 4 000 environ ne disposent pas d’installations WASH, ce qui témoigne des défis liés à la gestion de la santé menstruelle [R Khanna, 2025]).
Le congé menstruel n’est que la première des nombreuses mesures nécessaires pour garantir une meilleure santé, un meilleur bien-être et une plus grande dignité aux femmes.
Des programmes réguliers de sensibilisation à la santé menstruelle et de dépistage des troubles menstruels, ainsi que leurs effets sur la santé mentale, doivent être mis en place par le biais des systèmes de santé publique, des établissements et institutions éducatifs et communautaires, y compris les Sanjeevini Sanghas ou autres groupes d’entraide. La mise en place de ces dispositions peut améliorer la détection précoce et le soutien aux femmes pour la gestion de leurs menstruations et de leur santé mentale. Parallèlement, il convient de sensibiliser davantage les femmes, mais aussi les hommes en tant que soignants, et de leur transmettre des connaissances et des compétences pour gérer des troubles tels que l’endométriose et la ménopause.
Un autre domaine qui a reçu moins d’attention est l’impact du climat sur la santé menstruelle (Moore, 2022). On sait que le changement climatique a un impact sur l’équilibre hormonal des femmes, ce qui affecte leur cycle menstruel. En outre, dans le contexte des migrations et des déplacements induits par le climat, l’accès des femmes à l’information, aux connaissances, aux services et aux produits liés à la santé menstruelle peut être affecté. Il est donc important d’élaborer une stratégie de santé publique proactive axée sur l’atténuation des effets du climat sur la santé menstruelle.
Conclusion
La mise en place d’un écosystème favorable à une meilleure gestion de la santé menstruelle des femmes est une étape importante vers la réalisation de l’équité en matière de santé et des objectifs de développement durable (ODD). Non seulement l’État, mais aussi les employeurs, en particulier dans le secteur non organisé, et la société civile doivent également assumer la responsabilité morale de répondre de manière adéquate aux besoins des femmes en matière de santé menstruelle.
Il existe actuellement des lacunes importantes pour garantir aux femmes des règles sûres et dignes sur leur lieu de travail. La mise en œuvre réussie de cette politique, en particulier en garantissant l’adhésion des entreprises et des établissements d’enseignement, et la confiance manifestée par les femmes dans la possibilité de prendre ce congé sans stigmatisation ni crainte, peuvent donner l’impulsion nécessaire pour faire avancer la législation sur le congé menstruel et la santé menstruelle au niveau central. Moins d’un mois après l’annonce de cette politique, des institutions privées ont déjà saisi la justice pour contester sa mise en œuvre par le gouvernement (Express News Service, 2025). Les efforts déployés par l’État pour résoudre ces différends et sensibiliser les organismes industriels à cette question et apaiser leurs craintes concernant la productivité, en fournissant des lignes directrices claires pour la mise en œuvre, en mettant en place des mécanismes de suivi et de responsabilité pour garantir l’application de la politique, peuvent servir de leçons pour la mise en œuvre dans d’autres États. Les interprétations juridiques et la jurisprudence établie par la Haute Cour du Karnataka dans l’interprétation des mandats de l’État en matière d’équité en matière de santé et des pouvoirs d’application de la politique de congé menstruel auront une importance plus large. Elles peuvent fournir des orientations pour une meilleure responsabilisation et une meilleure réglementation des prestations et des services de santé pour les autres États et le pays, dans le contexte d’une réforme néolibérale approfondie de l’économie et de la privatisation de la protection sociale.
Le Karnataka doit encore définir les mécanismes permettant de bénéficier d’un congé sans crainte de perte de rémunération, garantir le respect de la réglementation et mettre en place des mécanismes de recours en cas de non-respect de la réglementation par les employeurs. Le soutien et l’aide publics, ainsi que l’acceptation et le respect par la société civile des personnes menstruées et de leurs besoins, seront essentiels à la réussite de la mise en œuvre de cette politique, en particulier pour les travailleuses des secteurs non organisés, telles que les travailleuses journalières, les employées de maison, les vendeuses de rue, les ouvrières agricoles et les ouvrières des plantations, qui ne sont pas encore couvertes par cette politique et pour lesquelles les infrastructures restent insuffisantes.
R. Maithreyi
R. Maithreyi est responsable thématique du département Santé des femmes au Karnataka Health Promotion Trust (KHPT). Les opinions exprimées dans cet article sont les siennes et ne reflètent pas celles d’une quelconque organisation.
Cet article est publié dans le cadre du prix Appan Menon Memorial Award 2025, décerné à The India Forum.
https://www.theindiaforum.in/health/menstrual-leave-debate-and-silence-around-womens-health-india
Traduit par DE
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d’avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d’avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :











Un message, un commentaire ?