Édition du 12 octobre 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Économie

La concentration du pouvoir et de l’argent s’intensifie

Le monde se porterait mieux sans oligopoles

Target, apprend-on prend le contrôle de 220 des 279 magasins Zellers. Wal-Mart envahit le marché de l’alimentation, menaçant entre autres Métro, la seule chaine québécoise d’alimentation qui reste. Et maintenant, la bourse de Londres veut acheter celle de Toronto.

« Lorsque toutes les fusions et acquisitions seront terminées, il y aura trois ou quatre Bourses dans le monde, a dit au Financial Times de Londres un ancien membre du conseil d’administration du CME, Jeff Carter. Ce sera comme l’industrie des cartes de crédit. » [1]. De moins en moins de banques. De plus en plus grosses. La concentration du pouvoir et de la richesse accélère sa course folle.

Cela m’a rappelé le livre Globalia, lu il y a quelques temps, mais toujours d’actualité. L’auteur Jean-Christophe Rufin écrit habituellement des romans historiques, mais cette fois en a écrit un de science-fiction. Amusant à lire. On y trouve plein de clins d’oeil à ce qui se passe dans notre monde actuel et c’est aussi une caricature de ce vers quoi se dirige notre monde. Les citoyens de Globalia, parlent tous évidemment l’anglobal. Ils peuvent voter mais en fait la participation aux élections n’est que de 2% car confusément ils sentent que leurs « représentants » ne sont pas ceux qui dirigent. En fait seulement dix personnes détiennent réellement le pouvoir, chacune possédant un des secteurs suivants : l’alimentation, les communications, les médicaments, l’armement, les moyens de transports, etc.

Évidemment, nous n’en sommes pas encore rendus là, mais « si la tendance se maintient... » comme disait Bernard Derome, nous y arriverons plus vite que nous pensons. Nous savons que les profits de bien des entreprises dépassent le PIB de tous les pays d’Afrique réunis ! [2] C’est dangereux pour la démocratie. Dans la société actuelle, pouvoir économique = pouvoir politique. Une poignée de dirigeants de transnationales - soit à Davos, soit à l’OMC - dictent à nos serviles gouvernants, les lois qu’ils veulent ou ne veulent par le moyen d’accords internationaux ou bilatéraux. Exemple : sous la pression des grandes corporations, les gouvernements ont capitulé en déréglementant le secteur financier. Résultat : crise économique mondiale et des millions de maisons et d’emplois perdus. Voilà à quoi ressemble un monde dirigé par les grandes corporations. Compte tenu que leur priorité est le profit à tout prix, cela ne peut en être autrement.

Faisons un rapide tour d’horizon de quelques oligopoles :

Les grandes compagnies pétrolières : Combien de projets elles font retarder ou avorter, projets moins nuisibles à l’environnement et qui nous rendraient la vie plus agréable : les énergies solaires et éoliennes, un système de transport collectif efficace, un TGV, les autos électriques, etc. Tous des projets que ces grandes corporations boycottent directement ou indirectement pour faire des milliards avec l’immense gaspillage des énergies fossiles qui contribuent maintenant au déséquilibre de notre climat et de nos écosystèmes.

Les grandes compagnies minières : Pas besoin d’en dire long. Grâce au livre Noir Canada, [3], entre autres, plusieurs connaissent les ravages faits par ces compagnies tant sur le plan social qu’environnemental

Les grandes compagnies pharmaceutiques : Ces compagnies dépensent deux fois plus en marketing qu’en recherche et veulent nous faire croire qu’elles dépensent énormément d’argent en recherche et développement alors que leurs profits indécents proviennent souvent des découvertes faites par des recherches financées par nous tous, grâce à nos impôts. Et combien de « faux nouveaux » médicaments elles mettent sur le marché pour augmenter leurs profits. Pour en savoir davantage : [4] En outre, ces compagnies visent essentiellement une clientèle solvable alors qu’elles refusent de produire des médicaments déjà existants qui sauveraient la vie de milliers de personnes démunies dans les pays défavorisés. Comble d’ignominie, la hausse vertigineuse de leurs coûts saigne littéralement notre système de santé public.

Les grandes industries agro-chimiques : elles (Monsanto, Cargill, etc) vivent et s’enrichissent à coup de subventions et sont en train de détruire les fermes familiales d’ici et également les fermes des paysans partout dans le monde, avec leur dumping de produits subventionnés : maïs, riz, coton. Cela sans compter la contamination des semences naturelles. Maintenant les terres des paysans d’un peu partout sont en train d’être confisquées pour un « nouvel » ordre agricole mondial : agriculture productiviste avec OGM, pesticides, hormones, antibiotiques. Le documentaire de TéléQuébec témoigne de ce désastre annoncé. http://www.telequebec.tv/documentaire/documentaire.aspx?idCaseHoraire=102271221

Les grandes compagnies forestières : elles ont pillé nos forêts et une multitude de travailleurs se retrouvent maintenant sur le carreau. Si plusieurs coopératives dont le but n’est pas le profit à tout prix avaient eu la gestion de ces forêts, moins de travailleurs forestiers auraient été mis à pied et nos forêts seraient point ravagées. Exemple : la coopérative Boisaco du village Sacré-Coeur au Saguenay. http://www.boisaco.com/entreprise Non seulement elle a sauvé de la faillite la plus importante installation industrielle de la Haute-Côte-Nord, mais continue à procurer du travail au niveau local et régional et a contribué a dynamiser un village entier.

Imaginons ce que pourraient réaliser les pays s’ils faisaient le choix de se réapproprier leurs ressources naturelles : pétrole, gaz, mines, soit par la nationalisation soit par des coopératives, en les exploitant de façon durable pour le mieux-être de leurs citoyens. Même s’ils avaient le courage de nationaliser ne serait-ce que ces seuls secteurs de l’économie : pétrole, gaz, mines, le mieux-être collectif mondial grimperait immédiatement en flèche. Imaginons les milliards dont les gouvernements bénéficieraient pour l’éducation, la santé, la recherche, la culture, les transports collectifs, etc. En outre, comme ces gouvernements (ceux élus par des citoyens éclairés) et/ou les coopératives n’auraient pas comme but le profit à tout prix, au lieu de s’entêter à développer des énergies fossiles nuisibles, comme c’est le cas des pétrolières, ils investiraient dans les énergies renouvelables.

Comme il ferait bon vivre sur terre, sans l’existence de ces oligopoles : démocraties non ligotées par elles, plus grande égalité, environnement plus sain. Si vous osez dire cette phrase dans votre entourage, vous entendrez sûrement des hauts cris. Compte tenu du milieu médiatique dans lequel on baigne, bien des gens ne peuvent même pas s’imaginer qu’on pourrait survivre sans ces corporations, voire même vivre tellement mieux.

Voici quelques unes des objections qu’on entend habituellement :

« Le gouvernement n’a pas l’expertise pour diriger adéquatement des compagnies minières, pétrolières, ou gazières »

Si au Québec, une société d’État a pu construire et gérer de grands barrages, exploiter une mine ou des puits de pétrole serait tout aussi possible. D’ailleurs, le gouvernement norvégien possède et exploite son pétrole. Ce ne sont pas ceux qui détiennent les capitaux qui créent et inventent, qui ont le savoir-faire mais les ingénieurs et techniciens. Les transnationales actuelles qui exploitent les mines et le pétrole engagent des ingénieurs et des gestionnaires pour le faire. Une Société d’État peut tout autant engager ces personnes. Les profits d’Hydro-Québec montrent ce qu’une Société d’État peut accomplir et les bénéficiaires sont nous tous.

« Bien des gouvernements actuels sont propriétaires de leurs ressources pétrolières et leur peuple ne s’en porte pas mieux ».

Exact. Ce sont des dictatures, contrairement à la Norvège et autres pays qui gèrent leurs ressources pour le bénéfice de leur peuple. Un peuple conscient a plus de pouvoir pour faire changer les choses face à son gouvernement (pensons aux Égyptiens) que face à une grosse compagnie qui bien souvent est étrangère.

« Sans les grandes entreprises, on n’aurait pas les ordinateurs, Internet, facebook, téléphones cellulaires, etc »

Les grands inventeurs, comme Bell, Bombardier, les frères Lumières, Pascal, ne faisaient pas partie de grandes entreprises lorsque leur innovation a vu le jour. Si les ordinateurs existent aujourd’hui c’est surtout grâce au financement public des recherches. Ces recherches qui ont d’abord bénéficié à l’armée, auraient pu également bénéficier aux citoyens sans nécessairement passer par des grandes entreprises. Pensons ici à Microsoft qui a entravé la créativité de bien des petites compagnies par une concurrence déloyale. Toutes ces inventions mises en oeuvre par des coopératives, et une multitude de petites entreprises, auraient produit autant de fruits sinon plus.

«  Sans les grandes compagnies, des milliers d’emplois n’existeraient pas »

Cela semble vrai à première vue, pourtant « les 2000 plus grosses CTN ne procurent de l’emploi qu’à 70 millions de personnes, soit 0,024% de la population active mondiale » [5] Sans ces mastodontes qui tirent la couverture pour elles seules et se gavent de subventions, les petites entreprises seraient beaucoup plus nombreuses et florissantes. Combien de petits entrepreneurs pleins de créativité ont dû fermer leurs portes, la mort dans l’âme, à cause de cette concurrence déloyale. De plus nous avons vu lors de la crise, qu’une économie diversifiée de petites et moyennes entreprises a mieux résisté au tsunami économique.

« Sans grands capitaux, difficile de réaliser de grands projets. Donc le capitalisme est essentiel »

Important de distinguer capitalisme et capitaux. Exact que des projets d’envergure nécessitent d’important capitaux. Toutefois, un gouvernement peut très bien fournir les capitaux nécessaires aux projets de petites compagnies et coopératives. (ex : la Caisse de dépôt et de développement avant qu’elle soit détournée de sa mission.)

« Sans grande chaine de distribution comme Wal-Mart, nous n’aurions pas d’aussi bas prix »

La politique des « bas prix » est lié à la politique des bas salaires, d’ici et d’ailleurs. C’est le nivellement par le bas Est-ce vraiment sain d’encourager des magasins qui à l’autre bout du monde exigent des travailleurs des salaires de misère ? Est-ce le genre de monde que nous voulons ? Sans compter que des centaines de petites et moyennes entreprises sont obligées de fermer leurs portes à la venue de grandes chaînes comme Wal-Mart. Je comprends une personne à très faible revenu de magasiner chez eux, mais je déplore que des citoyens plus en moyens encouragent ces corporations prédatrices et leur cercle vicieux : bas salaires, bas prix.

Michaël Mandel du Business Week [6] écrivait : “Global forces have taken control of the economy. And government, regardless of party, will have less influence than ever.” “Des forces globales ont pris le contrôle de l’économie. Et les gouvernements, peu importe le parti, auront de moins en moins d’influence [sur l’économie]

Voulons-vous vraiment remettre notre avenir entre les mains de ces compagnies ? Par notre silence, c’est ce que nous faisons.

Quand les peuples s’uniront face au pouvoir démesuré de ces oligopoles, comme le peuple Tunisien et le peuple Égyptien se sont unis face à leur dictateur, justice et paix fleuriront.


[1Le Devoir, Fusions des places boursières - La Bourse ou la vie François Desjardins 12 février 2011

[2Jacques G. Gélinas, Dictionnaire critique de la globalisation Écosociété, p.90.

[3Alain Denault, Noir Canada, Écosociété

[4Jean-Claude Saint-Onge, L’envers de la pilule, Les dessous de l’industrie pharmaceutique, Écosociété

[5Jacques B. Gélinas, Dictionnaire critique de la globalisation, p.91

[6Business Week, 20 novembre 2006

Françoise Breault

Après une carrière en enseignement, dont un an avec les Échanges France-Québec, j’ai poursuivi en travail social auprès des familles. Vers l’âge de cinq ans, je me demandais pourquoi il y avait des pauvres et ce que je pouvais faire. Sans en prendre pleinement conscience, cette interrogation m’a habité toute ma vie. Une année en Amérique du Sud ne m’avait toujours pas apporté de réponse. Cela m’a pris du temps à voir clair... Maintenant que la lumière est allumée, je ne peux et ne veux la refermer... Tous les faits, toutes mes lectures me confirment comment le système économique actuel contribue à ce fossé grandissant entre riches et pauvres. Me voici maintenant à ma 3e carrière, celle où je peux mettre tout mon temps et énergie à sensibiliser les gens aux graves enjeux d’aujourd’hui, afin de vivre dans un monde plus juste... « mais nous, nous serons morts mon frère... ».

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