Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/04/01/le-reseau-de-traite-detres-humains-de-jeffrey-epstein-et-les-gangs-de-proxenetes-britanniques-les-deux-facettes-dun-meme-commerce/?jetpack_skip_subscription_popup
Les similitudes entre ces deux types de réseaux d’exploitation sexuelle des enfants
Il existait des différences importantes entre le fonctionnement de ces deux types de réseaux, mais les méthodes utilisées pour abuser et exploiter les filles et les femmes sont très similaires.
La principale motivation des « gangs de proxénètes » est le profit financier. En plus d’abuser sexuellement des filles qu’ils ciblent eux-mêmes, ils les vendent à d’autres hommes qui les abusent sexuellement. Ce sont des proxénètes. Les qualifier de « réseaux de pédocriminels » occulte cette réalité. Tous les abus sexuels sur mineurs, à l’exception des agressions commises par des inconnus, impliquent une mise en condition des enfants, mais tous les abus sexuels sur mineurs ne sont pas motivés par le profit financier. J’utilise ici le terme « gangs de proxénètes » car il décrit plus précisément ce qu’ils font que « réseaux de pédocriminels ».
Epstein opérait différemment à certains égards, mais ses réseaux tournaient tout de même autour de l’achat et de la vente de filles et de femmes en tant que marchandises sexuelles. Il payait pour avoir des relations sexuelles avec des filles et des jeunes femmes – parfois en payant les filles elles-mêmes, parfois en payant les trafiquants. Il vendait également les jeunes femmes qu’il contrôlait à d’autres hommes. Virginia Giuffre, qui a été abusée par Epstein pendant plus de deux ans à partir de l’âge de 16 ans, a décrit avoir été « vendue à une multitude d’hommes puissants ». (1, p.111)
Tant les gangs de proxénètes que le réseau d’Epstein ont abusé de femmes adultes ainsi que de mineures. On les qualifie parfois tous deux de « pédophiles », ce qui sous-entend qu’ils s’intéressent exclusivement aux enfants sur le plan sexuel, mais ce n’est pas le cas. Fiona Goddard, qui a été abusée par un gang de proxénètes alors qu’elle était prise en charge par les services sociaux à Bradford, a déclaré :
« Ils y trouvaient leur propre plaisir, mais je ne pense pas que ce soit parce qu’ils étaient attirés par les enfants ; je pense plutôt que c’est parce qu’ils savaient que nous étions plus faciles à cibler et à contrôler. Nous étions vulnérables et influençables. » (2)
Epstein a abusé sexuellement de mineures et de jeunes adultes, et il était également impliqué dans la traite de femmes adultes.
Epstein et les gangs de proxénètes ciblaient tous deux des filles et des jeunes femmes, les conditionnaient pour briser leurs barrières et les rendre plus faciles à contrôler, les abusaient sexuellement et les contrôlaient par la contrainte, puis les échangeaient avec d’autres hommes contre de l’argent ou d’autres avantages. Dans les deux cas, cela visait notamment à renforcer leur statut social au sein de réseaux d’autres hommes abuseurs. Dans le cas d’Epstein, le fait de fournir à d’autres hommes fortunés des filles et des femmes qu’ils pouvaient traiter comme des marchandises sexuelles l’a aidé à conserver une position de pouvoir au sein de réseaux masculins d’élite, composés notamment de financiers, de politiciens et d’autres hommes influents.
Dans les deux cas, les filles et les femmes ciblées étaient souvent vulnérables en raison d’antécédents d’abus, d’une expérience des systèmes de prise en charge, de la pauvreté et du sans-abrisme. La plupart des filles ciblées par les réseaux de proxénétisme appartenaient à la classe ouvrière. Il en allait de même pour bon nombre des filles ciblées par Epstein. Toutes provenaient de milieux dont le statut économique et social était bien inférieur à celui d’Epstein et des cercles d’élite qu’il fréquentait.
Les réseaux de proxénétisme ont souvent recours à leurs plus jeunes membres pour recruter des filles en se faisant passer pour des « petits amis ». Par la suite, ces « petits amis » présentent les filles aux hommes plus âgés qui dirigent le réseau. Epstein s’est servi de l’une de ses partenaires adultes, Ghislaine Maxwell, ainsi que de certaines des filles et jeunes femmes qu’il avait déjà abusées, pour recruter des filles. Elles proposaient aux filles un emploi chez Epstein, souvent en tant que masseuses. D’autres trafiquants fournissaient également des filles à Epstein.
Les filles étaient contrôlées par la création d’une dépendance affective et par différentes formes de coercition.
Les gangs de proxénètes recouraient souvent à la violence physique et sexuelle pour maintenir leur contrôle. Dans son rapport de 2014 sur l’enquête relative à l’exploitation sexuelle des enfants à Rotherham, Alexis Jay déclare :
« Il est difficile de décrire la nature effroyable des abus subis par les enfants victimes. Elles et ils ont été violé·es par de multiples agresseurs, victimes de traite vers d’autres villes du nord de l’Angleterre, enlevé·es, battu·es et intimidé·es. On a vu des enfants aspergé·es d’essence et menacés d’être brûlé·es vifs/vives, menacé·es avec des armes à feu, contraint·es d’assister à des viols d’une violence brutale et menacé·es d’être les prochains sur la liste si elles ou ils en parlaient à qui que ce soit. Des filles âgées d’à peine 11 ans ont été violées par un grand nombre d’agresseurs masculins. » (3, p. 1)
Epstein ne semble pas avoir eu recours à la violence physique, mais il a utilisé des menaces liées à sa puissante position sociale pour empêcher les jeunes filles qu’il contrôlait de révéler à quiconque ce qu’il faisait.
Virginia Giuffre a raconté qu’Epstein lui avait montré une photo de son jeune frère, lui avait dit qu’il savait dans quelle école il allait, puis avait ajouté : « Et je contrôle le département de police de Palm Beach, donc ils ne feront rien à ce sujet. » (1, p.83).
Giuffre a déclaré que son « travail » auprès d’Epstein et de Ghislaine Maxwell consistait à :
« … faire tout ce qu’elle et il me demandaient, quand elle ou il me le demandaient. Il n’y avait ni barreaux aux fenêtres ni serrures aux portes. Mais j’étais une prisonnière enfermée dans une cage invisible. » (1, p.75)
Déni institutionnel et culpabilisation des victimes
Pendant de nombreuses années, tant dans le cas d’Epstein que dans celui des réseaux de proxénètes, les institutions chargées de protéger les enfants contre tout préjudice ou de traduire en justice les auteurs d’abus ont nié ou minimisé les abus sexuels subis par les jeunes filles, ou bien leur en ont attribué la responsabilité.
Le déni de la police et des services sociaux au Royaume-Uni
Au Royaume-Uni, les services sociaux, qui sont les principaux organismes chargés de la protection de l’enfance, n’ont pas pris de mesures lorsque les filles ou leurs familles leur ont signalé les abus, et ont souvent tenu les filles pour responsables de leur propre maltraitance. Les services de police ont souvent omis d’enquêter lorsque des signalements leur ont été adressés.
Le Conseil de protection de l’enfance de la municipalité de Rochdale (RBSCB) a commandé une étude sur les réponses multi-agences à l’exploitation sexuelle des enfants dans la région entre 2007 et 2012. Il note que les services sociaux chargés de l’enfance n’ont généralement pris « aucune mesure supplémentaire » lorsque des cas d’exploitation sexuelle leur ont été signalés, et que leurs dossiers indiquaient souvent que les enfants se livraient à des « activités sexuelles consensuelles » [“consensual sexual activity”].
Fiona Goddard a évoqué la manière dont elle était décrite dans les dossiers des services sociaux. Les travailleurs/travailleuses sociaux affirmaient qu’elle faisait de mauvais choix, qu’elle était la meneuse, qu’elle échangeait des faveurs sexuelles contre des cadeaux et qu’elle tenait une maison close. Fiona avait 15 ans lorsque les travailleurs/travailleuses sociaux ont formulé ces commentaires. Ses dossiers indiquent également qu’elle avait signalé à sept reprises des viols ou des agressions sexuelles aux services sociaux alors qu’elle était sous leur prise en charge. Les services sociaux n’ont enquêté sur aucun de ces cas.
Ce ne sont là que quelques exemples du déni professionnel qui s’est opéré. Ce phénomène a été mis en évidence dans des rapports d’enquête portant sur l’exploitation sexuelle des enfants dans d’autres régions, notamment le rapport d’Alexis Jay sur Rotherham, ainsi que dans des rapports concernant l’Oxfordshire et Telford.
Le débat public sur l’inaction de la police et des services sociaux face aux réseaux de proxénètes dans de nombreuses régions s’est concentré sur leur crainte d’être perçus comme racistes. Parmi les gangs de proxénètes connus du grand public, les hommes musulmans pakistanais sont surreprésentés par rapport aux hommes d’autres groupes ethniques et religieux : bien que les origines des auteurs d’autres formes d’abus sexuels sur mineurs tendent à refléter globalement celles de la population générale.
Dans son audit national de 2025 sur ce qu’elle appelle l’exploitation sexuelle des enfants par des groupes, la baronne Louise Casey déclare :
« La question de l’origine ethnique des auteurs a été un élément central de cet audit, puisqu’elle a été soulevée dans des enquêtes et des rapports remontant à de nombreuses années. Nous avons constaté que l’on évite d’aborder la question de l’origine ethnique des auteurs et que celle-ci n’est toujours pas enregistrée pour les deux tiers d’entre eux ; nous ne sommes donc pas en mesure de fournir une évaluation précise à partir des données collectées à l’échelle nationale.
Malgré l’absence d’une vue d’ensemble complète dans les ensembles de données nationales, les données des services de police locaux de trois zones que nous avons examinées fournissent suffisamment de preuves montrant une proportion disproportionnée d’hommes d’origine asiatique parmi les suspects d’exploitation sexuelle d’enfants en groupe, ainsi que le nombre important d’auteurs d’origine asiatique identifiés dans les examens locaux et les poursuites judiciaires très médiatisées pour exploitation sexuelle d’enfants à travers le pays, pour justifier au moins un examen plus approfondi. » (7, p.8)
Quelles que soient les proportions des différents groupes ethniques et religieux au sein des réseaux de proxénétisme au Royaume-Uni, il est clair que, lorsque les auteurs étaient d’origine pakistanaise ou d’autres origines musulmanes, les institutions se sont montrées réticentes à reconnaître ces abus, du moins par le passé.
Alexis Jay indique que plusieurs membres du personnel des services sociaux interrogés pour son rapport ont déclaré craindre d’être taxés de racistes si elles ou ils identifiaient l’origine ethnique des auteurs des faits à Rotherham, tandis que d’autres ont déclaré avoir reçu pour consigne de leurs supérieurs de ne pas le faire. Plusieurs conseiller·es municipaux interrogé·es estimaient que l’identification de l’origine ethnique des auteurs « alimenterait » les idées racistes et menacerait la cohésion communautaire.
Cependant, la crainte d’être perçu·es comme racistes n’était pas la seule raison de la complicité institutionnelle dans ces abus. La misogynie et les préjugés de classe ont joué un rôle important. Le rapport d’Alexis Jay indique que la police de Rotherham considérait avec mépris les jeunes filles victimes d’abus.
Lorsqu’on lui a demandé pourquoi, selon elle, les institutions n’avaient pas pris de mesures face aux abus dont elle avait été victime, Fiona Goddard a répondu que c’était à cause :
« d’un sens exagéré du politiquement correct, de la volonté de ne pas offenser les personnes ou de ne pas heurter leurs sentiments, ce qui a alimenté la peur du racisme. Un pont de vue de classe [classism] profondément ancré qui semblait régner au sein de ces services, où nous étions considérées comme inférieures, le tout aggravé par la misogynie. »
Le déni des procureurs étasuniens : le « traitement de faveur » [sweetheart deal] de Jeffrey Epstein
L’exploitation sexuelle de jeunes filles et de jeunes femmes par Epstein avait été signalée à la police bien avant les poursuites engagées contre lui en 2019.
En 2005, une jeune fille de 14 ans a signalé au département de police de Palm Beach qu’Epstein l’avait agressée sexuellement. En 2006, après une année d’enquête, la police a engagé des poursuites contre Epstein et une autre personne accusée de lui avoir fourni des jeunes filles, pour de multiples chefs d’accusation d’actes sexuels illégaux avec des mineures. La police disposait de témoignages contre Epstein provenant de cinq jeunes filles n’ayant pas atteint l’âge du consentement, et avait connaissance de dix-sept autres victimes potentielles de ses abus.
Dans une démarche inhabituelle pour ce type d’affaire, le procureur général du comté de Palm Beach a pris en charge l’affaire et a fait en sorte qu’un grand jury enquête sur les accusations portées contre Epstein et son coaccusé.
Un grand jury est différent d’un jury qui juge les accusés. Son rôle est d’évaluer les preuves présentées par les procureur·es et de déterminer s’il existe une « cause probable » de croire qu’un individu a commis un crime et doit être traduit en justice. Si le grand jury estime qu’il y a suffisamment de preuves, un acte d’accusation sera délivré contre l’individu. Dans le cas d’Epstein, le grand jury n’a inculpé ni Epstein ni son coaccusé pour un seul chef d’accusation d’abus sur mineur.
Après quelques tractations juridiques, le ministère de la Justice et les avocats d’Epstein ont conclu un accord de plaidoyer, en vertu duquel Epstein ne serait pas jugé s’il plaidait coupable de deux infractions. Il s’agissait d’un chef d’accusation de sollicitation de prostitution d’un adulte et d’un autre de sollicitation de prostitution d’un mineur de moins de 18 ans. Ces infractions sont passibles d’une peine maximale de 20 ans d’emprisonnement. Epstein a été condamné à dix-huit mois de prison et a purgé treize mois. Tout au long de sa peine, Epstein a été autorisé à quitter la prison pendant 12 heures chaque jour. Cet accord a été qualifié de « sweetheart deal » (traitement de faveur).
Les procureurs ont également conclu un accord fédéral de non-poursuite concernant toutes les autres personnes qui auraient été impliquées dans les infractions commises par Epstein.
Dans l’affaire Epstein, la police semble avoir pris les allégations au sérieux et mené une enquête approfondie, mais l’affaire a été compromise par les procureurs de l’État. Julie K Brown, une journaliste d’investigation qui a écrit un livre sur Epstein, a interviewé les policiers impliqués dans l’enquête plusieurs années après cet « accord de complaisance » (8). Ils lui ont confié qu’ils avaient eu l’impression, à l’époque, que les procureurs sabotaient l’affaire et qu’ils avaient dissimulé des preuves importantes au grand jury. Ils ont également déclaré que certains éléments de preuve avaient disparu.
Le détective Joe Recarey a déclaré que les raisons pour lesquelles les procureurs avaient saboté les poursuites étaient en partie liées à la politique locale du Parti démocrate. Epstein était un donateur du parti et entretenait de bonnes relations avec les élites de Palm Beach. Recarey a déclaré que le procureur général de Palm Beach était motivé par ses ambitions professionnelles. Les procureurs semblent également avoir été intimidés par les avocats d’Epstein.
Après l’« accord de complaisance » de 2008, aucune procédure pénale n’a plus été engagée contre Epstein jusqu’en 2019, date à laquelle il a été inculpé pour des infractions liées au trafic sexuel de mineurs entre 2002 et 2005. Epstein est décédé en prison alors qu’il attendait son procès. La version officielle est qu’il s’est suicidé.
En 2021, Ghislaine Maxwell a été reconnue coupable de plusieurs infractions liées au trafic sexuel de mineurs sur une période de dix ans. En 2022, elle a été condamnée à 20 ans d’emprisonnement.
La culpabilisation institutionnelle des victimes et la perception de la prostitution
Un chroniqueur de presse interviewé par Julie K. Brown, qui avait couvert la première affaire Epstein, lui a confié se souvenir que les procureurs lui avaient dit :
« … ces filles n’étaient rien d’autre que des prostituées. » (8, p. 129)
Tels étaient les propos des procureurs, dont le rôle était de traduire en justice les auteurs d’abus. L’expression « rien de plus que » traduit un profond mépris, présentant les filles et les femmes prostituées comme sans valeur et ne méritant aucune protection.
Des commentaires similaires ont été formulés par des travailleurs/travailleuses sociaux et des policiers à propos de jeunes filles victimes d’exploitation sexuelle par des réseaux de proxénètes au Royaume-Uni.
Aux États-Unis comme au Royaume-Uni, des professionnel·les utilisaient le mot prostituée » pour laisser entendre que les jeunes filles choisissaient librement ce qui leur était fait et qu’il ne s’agissait donc pas d’abus, ou que si des abus étaient commis, les jeunes filles en étaient elles-mêmes responsables.
Et ce, malgré le fait que la plupart de ces filles n’avaient pas l’âge légal pour consentir à des relations sexuelles et qu’elles étaient à un âge où la plupart des adultes ne les considéraient pas comme suffisamment mûres émotionnellement pour avoir des relations sexuelles, en particulier avec des hommes beaucoup plus âgés. C’est comme si l’échange d’argent dans la prostitution rendait invisible l’abus sexuel qu’elle implique. Pour certain·es des professionnel·les censé·es protéger ces filles, cela semblait être le cas même lorsque l’argent allait aux proxénètes et non aux filles, et même lorsque les filles leur disaient qu’elles étaient violées.
Le commerce du sexe repose sur l’abus sexuel, la déshumanisation et la coercition, principalement à l’encontre des femmes et des filles, mais cette réalité est constamment niée ou minimisée au sein de la culture patriarcale. Si la réalité du commerce du sexe était largement reconnue et discutée, il serait impossible de le justifier et de le maintenir.
Le commerce du sexe traite les femmes et les filles comme des marchandises pouvant servir au plaisir sexuel (ou au sentiment de pouvoir) d’autrui, mais le cadre patriarcal dans lequel s’inscrit ce commerce minimise les abus qu’il engendre et rejette la faute et la stigmatisation sur celles qui sont déshumanisées, et non sur ceux qui les déshumanisent.
La culpabilisation des filles est liée à celle des femmes adultes prostituées. Lorsque la marchandisation sexuelle des femmes est normalisée, cela contribue à créer des contextes culturels dans lesquels la marchandisation sexuelle des filles est plus facilement normalisée ou excusée.
L’exploitation sexuelle des filles et des femmes fait partie du même commerce. Tant les gangs de proxénètes que le réseau d’Epstein ont abusé de femmes adultes ainsi que de mineures. Un gang de proxénètes poursuivi à Newcastle en 2017 a été reconnu coupable d’avoir exploité sexuellement des filles et des femmes âgées de treize à vingt-cinq ans. Epstein a abusé sexuellement de jeunes adultes ainsi que de mineures, et il était également impliqué dans la traite de femmes adultes plus âgées vers d’autres hommes.
L’exploitation sexuelle des enfants fait partie intégrante du commerce du sexe. Tant que le commerce du sexe au sens large existera et sera normalisé, l’exploitation sexuelle des enfants dans ce commerce se poursuivra.
Après que le déni institutionnel des abus commis par les gangs de proxénètes à l’encontre des filles a été révélé, les décideur·es politiques ont estimé que le fait de s’éloigner du langage de la prostitution et de parler plutôt d’exploitation sexuelle des enfants contribuerait à améliorer les réponses institutionnelles. Le terme « exploitation » est utile dans une certaine mesure dans la mesure où il met l’accent sur le préjudice, mais il occulte également la motivation lucrative en jeu et les liens entre l’exploitation sexuelle des filles et des femmes adultes, dont la compréhension est essentielle pour saisir pleinement cette forme d’abus sexuel sur mineurs. L’utilisation du terme « grooming » plutôt que « proxénétisme » a le même effet.
Au début des années 2000, l’association caritative Barnardo’s a proposé d’utiliser l’expression « enfants victimes d’abus par le biais de la prostitution » (10), mais celle-ci n’a pas été largement adoptée en raison de la présence du mot « prostitution », bien que ce terme indique clairement que l’implication d’enfants dans la prostitution constitue un abus. Si ce terme avait été adopté, la compréhension par les professionnels·le et le grand public de la nature de ce que l’on appelle aujourd’hui l’exploitation sexuelle des enfants serait peut-être bien plus développée.
Le potentiel du modèle nordique pour lutter contre l’exploitation sexuelle des enfants
L’exploitation sexuelle des enfants ne peut, en fin de compte, être combattue efficacement que par une approche législative et politique visant à réduire et à éradiquer à long terme le commerce du sexe dans son ensemble. Cela impliquerait de réduire la demande masculine, qui alimente ce commerce, car tant qu’il y aura de la demande, les proxénètes et les trafiquants trouveront des moyens d’en tirer profit.
La réduction de la demande est l’objectif central du modèle nordique. Ce modèle érige l’achat de services sexuels en infraction pénale, dépénalise celles et ceux qui vendent des services sexuels et leur apporte un soutien pour les aider à sortir de ce commerce. Il criminalise également le fait de tirer profit de la prostitution d’autrui.
La législation en vigueur dans l’ensemble du Royaume-Uni érige actuellement en infraction pénale le fait d’acheter des services sexuels auprès d’enfants ; par conséquent, l’importance potentielle du modèle nordique dans la lutte contre l’exploitation sexuelle des enfants n’apparaît peut-être pas d’emblée. Cependant, son importance réside dans la capacité de ce modèle à faire évoluer les mentalités qui sont à l’origine de la marchandisation sexuelle tant des adultes que des enfants, et à contribuer à créer un contexte culturel dans lequel cette marchandisation n’est plus considérée comme normale, *
L’efficacité potentielle d’une approche fondée sur le modèle nordique pour lutter contre l’exploitation sexuelle commerciale des enfants ainsi que des adultes est démontrée par les résultats de la stratégie d’Ipswich contre la prostitution de rue, élaborée en réponse aux meurtres de cinq femmes prostituées à Ipswich en 2006. Il s’agissait d’une stratégie d’actions multiples visant à dissuader les acheteurs de services sexuels, à offrir des voies de sortie de la prostitution et à empêcher l’entrée dans la prostitution des enfants et des jeunes en particulier.
Le projet a identifié et accompagné plus de 400 enfants exposé·es à un risque d’exploitation sexuelle sur une période de six ans. Son action a été facilitée par la prise de conscience que la prostitution des adultes et celle des enfants font partie du même commerce d’exploitation. Si les policier·es, les travailleur·es sociaux, les procureur·es·et les autres professionnel·les qui jouent un rôle dans la protection des enfants et des adultes contre les abus ou dans la traduction en justice des auteurs d’abus comprenaient cela, les réponses institutionnelles apportées aux enfants victimes d’exploitation sexuelle ou exposé·es à ce risque pourraient être transformées.
* Une version du modèle nordique a été introduite en Irlande du Nord en 2015. Les recherches menées à ce jour sur son fonctionnement n’ont pas examiné son impact sur l’exploitation sexuelle des enfants.
Maureen O’Hara
https://nordicmodelnow.org/2026/03/30/jeffrey-epsteins-trafficking-network-and-the-uk-grooming-gangs-different-sides-of-the-same-trade/
Traduction DE
Ouvrages cités :
(1) Giuffre, V (2025) Nobody’s Girl : A Memoir of Surviving Abuse and Fighting for Justice. Doubleday
(2] Goddard, F (2026) ‘Bradford Grooming Gangs : Fiona’s Story – Escaped Trafficking to Pakistan – PART THREE,’ Open Justice UK,
(3) Jay, A (2014) Independent Inquiry into Child Sexual Exploitation in Rotherham1997-2013. Rotherham Metropolitan Borough Council.
(4) Rochdale Borough Safeguarding Children Board (2012)Review of Multi-agency Reponsesto the Sexual Exploitation of Children. Rochdale Borough Safeguarding Children Board.
(5) Bedford, A ( 2015 ) Serious Case Review into Child Sexual Exploitation in Oxfordshire : from the experiences of Children A, B, C, D, E, and F. Oxford Safeguarding Children Board.
(6)Independent Inquiry into Telford Child Sexual Exploitation(IITCSE) (2022), Telford and Wrekin Co-operative Council.
(7) Baroness Casey of Blackstock (2025) National Audit on Group-Based Child Sexual Exploitation and Abuse.
(8) Brown, J K (2021) Perversion of Justice : The Jeffery Epstein Story. Harper Collins
(9) Perraudin F (2017) ‘Eighteen people found guilty over Newcastle sex grooming network’, The Guardian. 09 August.
(10) Crawley, Roberts and Shepherd (2004) Taking stock : Children and young people at risk of, or involved in, abuse through prostitution in Stockton-on-Tees. Barnardo’s,
(11) Caton A (2016) ‘Written evidencesubmitted by Alan Caton OBE’, Home Affairs Committee Prostitution Inquiry, PRO0007’, 23 February 2016.
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