Édition du 16 juin 2020

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Arts culture et société

Un documentaire exceptionnel : Le vénérable W.

Reconnaissons-le sans ambages : Barbet Schroeder nous apparaît nettement supérieur comme documentariste que comme réalisateur de films de fiction. En effet, au fil du temps, ce cinéaste hors-norme a alterné entre la création d’œuvres dramatiques assez banales, commerciales, telles La vallée (1972), Single White Female (1992), et celle de documentaires appréciables, novateurs, comme Koko, le gorille qui parle (1978) et The Bukowski Tapes (1987).

Cette fois-ci, Schroeder propose au public Le vénérable W. (2017), un long métrage qui constitue le dernier volet de sa trilogie de documentaires portant sur le thème du mal (les deux premières parties de l’ensemble sont les remarquables Général Idi Amin Dada [1974] et L’avocat de la terreur [2007]). Dans ces circonstances, les cinéphiles entretenaient logiquement des attentes élevées par rapport au nouveau film biographique et sociopolitique de Barbet Schroeder.

L’identité du protagoniste de la narration

Qui est donc ce fameux W., qui n’a objectivement rien de « vénérable » et auquel se réfère le réalisateur avec une ironie amère, à travers le titre de son long métrage ? Il s’agit d’Ashin Wirathu, un moine bouddhiste charismatique, voire populiste qui s’impose, de manière pernicieuse, comme une des figures politiques les plus influentes du Myanmar actuel. Or, cet homme a en commun, avec Idi Amin Dada et Jacques Vergès1, le fait de défendre sur la place publique des comportements éminemment immoraux et révoltants, sans aucune retenue.

Cela dit, la nature de ses actions concrètes s’apparente beaucoup plus, toutes proportions gardées, à celle de l’ancien dictateur de l’Ouganda qu’à celle de l’ex-avocat de Klaus Barbie. De façon concrète, Ashin Wirathu utilise son ascendant religieux et sociopolitique pour pousser des Birmans de confession bouddhiste (dont la communauté est majoritaire au Myanmar), à perpétrer des massacres aux dépens des Rohingyas (dont la communauté demeure nettement minoritaire dans le pays). Pourquoi W. adopte-t-il un tel comportement, contraire aux valeurs traditionnelles du Bouddhisme, envers les Musulmans concernés ? Parce que ce religieux entretient une conception du monde manichéenne, raciste et anti-musulmane qui le pousse irrationnellement à croire que la religion bouddhiste doit s’imposer au détriment de l’Islam.

Dans ces conditions, on ne s’étonnera pas de constater que Wirathu incite ses fidèles à éradiquer la présence des Rohingyas au Myanmar, afin d’accroître son pouvoir personnel et de faire triompher le système de valeurs sectaire qu’il promeut quotidiennement.

La démarche démystificatrice du réalisateur

En documentariste expérimenté et perspicace, Barbet Schroeder parvient à cerner et mettre en relief, à travers son long métrage, les principaux traits de la personnalité mystérieuse d’Ashin Wirathu. Pour atteindre un tel objectif, Schroeder a effectué une recherche historique et journalistique approfondie, qui lui a permis d’observer Wirathu avec acuité et de lui poser des questions opportunes. Cela explique que le protagoniste en vienne, malgré lui, à dévoiler son vrai visage au spectateur du film. En outre, le cinéaste a interrogé des témoins très compétents, issus de différents milieux culturels ou ethniques, lesquels nous apportent des connaissances-clés, des informations véraces, à propos du cheminement insolite de W. et du contexte politique dans lequel il a évolué, au fil des ans. De manière fort adroite, Barbet Schroeder utilise l’ensemble de ces éléments pour brosser un portrait psychosociologique circonstancié de Wirathu, un intégriste religieux dépourvu de tout sens moral (assurément, il n’a pas volé son surnom de « Ben Laden birman » !).

Sans surprise, le protagoniste nie fermement avoir joué un rôle majeur dans les exactions que des membres de l’ethnie bama (de confession bouddhiste) ont commises aux dépens de la minorité d’origine bengalie (de confession musulmane) du Myanmar. Même si Wirathu a été le leader des mouvements politiques 969 et Ma Ba Tha, il soutient, contre toute logique, ne pas avoir participé aux actes très violents que l’on a perpétrés contre les Musulmans de l’État d’Arakan. Pis encore, le moine quadragénaire cherche à convaincre Schroeder qu’il ne fait que protéger son peuple, sa communauté face aux risques qu’ils encourent à cause de la présence des Rohingyas en Birmanie. Évidemment, le propos d’Ashin Wirathu ne se révèle point convaincant puisque la forte majorité bouddhiste de la population n’est pas mise en péril par la soi-disant haine que lui vouerait la minorité musulmane vivant principalement dans l’État d’Arakan. En contrepartie, il apparaît incontestable que le régime politique du Myanmar viole régulièrement les droits des Rohingyas, qui constituent une des minorités ethniques les plus persécutées du monde, selon un rapport officiel de l’Organisation de Nations unies (ONU).

La duplicité d’Ashin Wirathu

Lorsque Barbet Schroeder interroge Wirathu, à travers le film, au sujet de sa perception des Rohingyas, celui-ci tient des propos contradictoires. Parfois, il compare cette communauté à des parasites qui détruisent le milieu dans lequel ils évoluent. Cependant, par moments, W. manifeste une certaine prudence en prônant une forme (spécieuse) de pacifisme pour tromper le documentariste et son public, attendu que le pontife bouddhiste sait qu’il a mauvaise très réputation à l’étranger et qu’il fait l’objet d’une surveillance policière dans son propre pays… Quoi qu’il en soit, le cinéaste pose constamment sur cet homme un regard critique : une telle lucidité permet à Schroeder de démystifier les allégations mensongères que tient son interlocuteur face à la caméra.

De sorte que le spectateur averti ne sera pas dupe de ses commentaires anti-musulmans simplistes, qui rappellent spontanément ceux que formulent des leaders politiques européens très conservateurs ou d’extrême droite, comme Marine Le Pen, Matteo Salvini, Geert Wilders ou Nigel Farage. Ainsi que ces figures connues de mouvements xénophobes ou racistes de l’Europe actuelle, Ashin Wirathu utilise des méthodes démagogiques pour pousser la majorité de la population de son pays à entretenir des sentiments discriminatoires envers un groupe ethnique ou religieux minoritaire. Cependant, attendu la précarité de la situation sociopolitique qui prévaut au Myanmar, les propos que tient Wirathu peuvent entraîner des conséquences calamiteuses…

De manière fort impudente, le religieux a récemment tourné un petit film de propagande anti-musulmane dans lequel on voit des Rohingyas sadiques violer et assassiner une Bama bouddhiste. Certes, une telle tentative de manipulation de l’opinion publique birmane nous apparaît très grossière et naïve. Néanmoins, elle se révèle, pour le malheur de la Birmanie, fort efficace par rapport à une partie importante de la population bouddhiste, qui est peu éduquée.

Les qualités plastiques du documentaire

Sur le plan esthétique, il faut souligner que Barbet Schroeder évite constamment de verser dans l’académisme pour réaliser une œuvre éclairante, au style original et subtil. Refusant d’avoir recours à une narration linéaire, le cinéaste fragmente l’espace et le temps de sa mise en scène, de manière à proposer au spectateur une représentation complexe et emblématique de la réalité birmane contemporaine. Dès lors, si le portrait que Schroeder trace de son protagoniste se révèle assez univoque, il en va tout autrement du tableau que celui-là brosse, en parallèle, de la société birmane.

Aussi, pourra-t-on cerner opportunément les aspects multidimensionnels et protéiformes de cet ensemble. En termes visuels, Barbet Schroeder a élaboré une réalisation sophistiquée, qui repose sur des contrastes suggestifs entre des passages d’une grande beauté formelle, témoignant des activités quotidiennes des habitants du Myanmar, et des séquences très crues, nous montrant l’expression de l’épouvantable violence qui se manifeste à travers le pays depuis plusieurs décennies. Sur le plan technique, la photographie nuancée de Victoria Clay-Mendoza sert avec maestria la conception artistique du réalisateur. De plus, la chevronnée Nelly Quettier a effectué un montage habile, qui permet au documentaire biographique et sociopolitique de Schroeder d’éviter les hiatus visuels et les dissonances inopportuns.

La richesse sonore du long métrage

En termes de sonorités, le réalisateur du Vénérable W. a recours à une narration en voix hors-champ biphonique qui lui permet d’établir des contrastes frappants entre les propos que formule Ashin Wirathu et ceux que prononcent les autres témoins de l’œuvre cinématographique. Dans cet esprit, on remarque que les narrateurs du film, Barbet Schroeder et l’actrice polyglotte Maria de Medeiros, utilisent avec un exceptionnel à-propos le procédé de l’antinomie pour souligner la posture incohérente de W., qui prétend être particulièrement fidèle à la religion bouddhiste alors qu’il en dénature constamment les principes fondamentaux. Se gardant de se livrer à une lourde charge rhétorique contre W., Schroeder s’appuie sur une notion d’intertextualité significative afin de nous démontrer, avec clarté, que les prises de positions discriminatoires du religieux transgressent les principaux dogmes sur lesquels s’appuie le Bouddhisme traditionnel. Au demeurant, le réalisateur met adroitement en opposition des commentaires formulés par le protagoniste, en vertu de sa seule subjectivité, et des préceptes du livre du Tripitaka, une œuvre essentielle de la religion bouddhiste birmane. Voilà pourquoi l’observateur attentif comprendra sans peine que W. adopte, malgré sa prétention, une attitude incompatible avec les valeurs bouddhistes reconnues.

À travers la dernière partie du Vénérable W., Barbet Schroeder souligne qu’il existe présentement des tensions importantes entre les Bouddhistes et les Musulmans de différents pays orientaux. Dans cette perspective, le documentariste nous révèle que le conflit opposant les membres de ces deux communautés religieuses du Myanmar pourrait bientôt devenir international, attendu que les populations musulmanes d’Asie et d’Afrique sont conscientes des exactions que des Bamas bouddhistes commettent aux dépens des Rohingyas. Ainsi, on constate spontanément que de nombreux Musulmans entretiennent un vif ressentiment envers les Bouddhistes birmans et, par ricochet, envers l’ensemble des adeptes du culte voué à Bouddha. Dès lors, le spectateur du film pourra jauger la menace que le fanatisme religieux, sous toutes ses formes, laisse planer sur l’avenir de l’humanité. Somme toute, on peut affirmer, avec légitimité, que Barbet Schroeder clôt, de façon magistrale, sa « trilogie du mal » en posant un regard pessimiste, mais exceptionnellement pénétrant sur le monde contemporain.

Notes

1.Il convient de mentionner qu’Idi Amin Dada et Jacques Vergès sont les figures centrales des deux premières parties de la trilogie du mal : Général Idi Amin Dada et L’avocat de la terreur.

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