Édition du 19 octobre 2021

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Amérique latine

Les efforts d’intégration latino-américaine à l’ère post-Chavez

Hugo Chávez était, même avec ses erreurs et carences aussi grandes que sa figure historique, le plus radical et le plus ferme de tous les chefs d’Etats « progressistes » d’Amérique latine et de tous les politiciens de ce secteur dans notre continent. Il était capable d’évoluer, de sentir l’influence populaire, de répondre aux adversités par la lutte et la ténacité et, même s’il s’appuyait sur un appareil – en particulier sur les forces armées – il ne dépendait pas de lui, ni pour mener la politique qu’il se traçait, ni pour faire de la politique tout court. Dans un continent de caudillos, et étant lui-même un caudillo qui mesurait tout en référence à sa personne et voyait l’organisation des travailleurs comme une émanation propre (c’est pour cela qu’il disait que « les syndicats sont contre-révolutionnaires »), il n’était pas seulement un caudillo.

A la différence de Rafael Correa, de Cristina Fernández Kirchner, de Dilma Rousseff ou de José Mujica, il était anticapitaliste et tentait, à partir du pouvoir, de produire – et de contrôler – un encore bien vague « pouvoir populaire » (que les forces armées et l’appareil d’Etat se chargaient d’asphyxier).

A la différence d’Evo Morales, il n’était pas l’édificateur d’un Etat capitaliste plus moderne, développementiste et extractiviste car, bien qu’il appliquait une politique où tout repose encore sur l’exportation du pétrole aux Etats-Unis et bien qu’il promouvait l’industrialisation, il cherchait à tâtons et sans beaucoup de résultats à construire un Etat non capitaliste, sur des bases plus démocratiques et qu’il appelait de manière floue le « socialisme du XXIe siècle ». Son modèle se différenciait à la fois du néo-développementisme et du système bureaucratique soviétique, cubain, chinois et vietnamien. C’est pour cela que sa disparition se fera ressentir non seulement au Venezuela mais aussi dans toute l’Amérique latine et, en particulier, dans les organisations et institutions qu’il a impulsées.

Le Mercosur (1), à moitié freiné par les intérêts rivaux d’un grand pays – le Brésil – qui voit un autre plus faible – l’Argentine – comme un marché et non comme un partenaire, mais aussi par les vains efforts de Buenos Aires pour le contrecarrer, pourrait sortir de son enlisement si le Venezuela et ses excédents pétroliers jouent en son sein un rôle important. Et cela malgré la réticence de Brasilia face au projet chaviste de BancoSur (Banque du Sud, NdT), qu’elle voit comme un concurrent à sa propre Banque de Développement.

Si, pour consolider son pouvoir, la nouvelle équipe, qui dépend du chavisme nationaliste et conservateur des forces armées, opte pour un renforcement du clientélisme et de la dépendance totale envers la rente pétrolière (qui sont des tares de l’économie vénézuélienne que Chavez combattait) pour mener une politique de subsides, d’assistentialisme et d’importations indiscriminées, il est possible que ce secteur parvienne à préserver une certaine popularité que Chavez cherchait à obtenir, par contre, par des mesures rénovatrices. Mais cette voie ne pourra que renforcer la bolibourgeoisie et la corruption et mettra en sourdine les efforts d’intégration sur le plan latino-américain.

Ce danger menace également l’ALBA, les relations avec les pays caribéens, le soutien à Cuba pour qu’elle obtienne du combustible meilleur marché et qu’elle puisse acheter des aliments. Surtout parce que, dans l’ALBA, aucun pays n’est en condition de remplacer le Venezuela dans son rôle de locomotive, et aucun leader politique n’a la taille ou le prestige nécessaires pour remplacer Chavez comme animateur politique de cette organisation.

La même chose peut arriver avec l’UNASUR (2) qui repose surtout sur le trio Brésil-Argentine-Venezuela et qui perdrait ainsi l’un des pieds de ce tripode s’il se réduit à de simples accords bilatéraux. Dans l’UNASUR, Rafael Correa, et surtout Dilma Rousseff, sont ceux dont le pouvoir est le plus affermi. Mais le premier a une économie très faible et, en outre, dollarisée, et la seconde dépend beaucoup trop d’une bourgeoisie très forte qu’elle satisfait continuellement (ce qui fait que certains parlent, stupidement, d’un sous-impérialisme brésilien alors que le Brésil a des accrochages constants avec Washington pour préserver, justement, sa propre marge d’action capitaliste).

Quant à Cristina Fernandez Kirchner, il est très probable qu’elle ne pourra pas obtenir la modification de la Constitution qui l’autoriserait à exercer un troisième mandat consécutif. Son gouvernement semble déjà « has been » et un probable sucesseur surgi du sérail sera très probablement plus à droite qu’elle. En outre, avec un gouvernement paraguayen de droite, mais constitutionnel, et ainsi réadmis dans le concert des nations sud-américaines, avec le Chili en crise politique mais sans grands changements et avec une crise politique en Colombie qui gêne le président Juan Manuel Santos - qui a opté pour prendre des distances avec le Venezuela - dans son combat pour éviter le retour de l’ultra-réactionnaire Álvaro Uribe, le panorama de l’UNASUR changera beaucoup par rapport à ce qui dominait quand Chávez en était la force impulsive.

Tout dépend donc, dans une grande mesure, de l’évolution du post-chavisme officiel au Venezuela et, surtout, de la réaction populaire pour défendre pied à pied les conquêtes et la participation des travailleurs et des pauvres, pour créer et élargir le pouvoir populaire en donnant de la force et des idées à l’autogestion, à la lutte pour l’unité syndicale, à l’organisation de communes qui administrent le territoire pour couper ainsi l’herbe sous le pied à la droite oligarchique et pro-impérialiste et aux secteurs verticalistes et bureaucratiques du chavisme officiel, qui chercheront à faire des concessions à cette même droite et à la boligourgeoisie.

Passé le moment de deuil profond, le meilleur de l’héritage de Chávez – oser et s’insubordonner - sera à l’ordre du jour, ainsi qu’une discussion-bilan sur ce qu’il faut changer et sur quelle doit être la stratégie pour l’avenir proche. Seule la préparation des bases du socialisme pourra préserver l’indépendance nationale et les progrès matériels réalisés au temps d’Hugo Chávez.

Source : http://www.rebelion.org/noticia.php?id=164955
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Notes

1) Mercosur : Le « Marché commun du Sud », né en 1991, est une communauté économique qui regroupe plusieurs pays de l’Amérique du Sud.
2) Union des nations sud-américaines, né en 2008, anciennement connue sous le nom de Communauté sud-américaine des Nations, est une organisation intergouvernementale intégrant deux unions douanières présentes dans la région : le Marché commun du Sud (Mercosur) et la Communauté andine (CAN), dans le cadre d’une intégration continue de l’Amérique du Sud. Son objectif est de « construire une identité et une citoyenneté sud-américaine et [de] développer un espace régional intégré ». Elle est composée des douze États d’Amérique du Sud (Wikipédia)

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