Édition du 12 novembre 2019

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Les impasses de la rectitude politique

Pourquoi la gauche devrait-elle se méfier de la rectitude politique ?

Après avoir sorti en mai dernier, aux éditions Écosociété, et avec Marcos Ancelovici, Stéphane Chalifoux et Judith Trudeau, Une gauche en commun, dialogue sur l’anarchisme et le socialisme, Pierre Mouterde remet ça, en publiant cet automne aux éditions Varia\Nota-Bene Les impasses de la rectitude politique. Un thème apparemment beaucoup moins à l’ordre du jour au sein de la gauche !

Presse-toi à gauche : Pourquoi écrire un essai sur la rectitude politique ? N’est-ce pas un thème propre à la droite, et quand on est de gauche, de l’ordre du... périphérique, voire même de l’anectodique ? Après tout quand on s’enracine dans une tradition de type marxiste comme tu le fais, c’est moins à des phénomènes d’ordre idéologique ou culturel, qu’à des phénomènes socio-économiques, qu’on juge nécessaire de porter d’abord attention !

P.M.  : Il y a quelques temps en arrière, j’aurais eu la même réaction d’étonnement, et peut-être le même un jugement arrêté. Mais le phénomène de la rectitude politique a pris depuis quelques années une telle ampleur, et une ampleur grandissante, qu’on ne peut plus le regarder de haut ou de loin, comme si de rien n’était. En fait la rectitude politique est devenue une sorte d’impensé de notre culture politique collective, et il me paraissait utile de prendre le temps de voir ce qu’il y avait derrière cette fameuse rectitude politique, ce qu’elle cache et comment la gauche s’est fait peu à peu rattraper par les travers qu’elle emporte avec elle.
Je n’ai pas regretté ce travail... qui non seulement a confirmé certaines de mes intuitions premières, mais m’a obligé à aller beaucoup plus loin que je ne l’imaginais. On l’oublie trop souvent, et cela on le doit à Gramsci : dans nos sociétés le pouvoir qui s’exerce, se donne à voir bien sûr à travers la coercition (la répression policière, la force militaire, l’ordre judiciaire, etc.) mais aussi à travers le consentement que l’on forge à son égard, le consentement collectif qu’on lui accorde. Et, qui dit consentement, dit « fabrique du consentement » et bien entendu habitudes de pensée, idéologies à la mode, cultures en vogue, valeurs mises de l’avant, etc.... et par conséquent... rectitude politique. Car c’est une des conclusions auxquelles je suis arrivé dans cet essai : la rectitude politique tend à favoriser le consentement, l’acceptation —grâce au large consensus social qu’elle favorise et auquel elle participe— l’acceptation donc de ce que l’on pourrait appeler l’ordre dominant ou hégémonique actuel. En somme, elle tend ultimement à conforter "le désordre établi" du capitalisme néolibéral contemporain.

Une dernière chose à ce propos concernant la tradition marxiste que tu évoques : l’approche marxiste bien comprise ne dit pas qu’il ne faut pas prendre en compte les phénomènes culturels, elle dit simplement que pour les comprendre, il faut toujours passer à un moment ou à un autre par une compréhension des déterminations d’ordre socio-économique. Il y a une formule célèbre de Walter Benjamin qui rappelle bien cette idée, tout en insistant à la fois sur le poids et le pouvoir potentiel non négligeable de la culture : "La lutte des classes, que jamais ne perd de vue un historien instruit à l’école de Marx, est une lutte pour les choses brutes et matérielles sans lesquelles il n’en est point de raffinées et de spirituelles. Elles interviennent pourtant dans la lutte des classes (...). Comme confiance, courage, ruse, fermeté inébranlable, elles prennent une part vivante à la lutte et agissent rétrospectivement dans la profondeur du temps. Elles remettent toujours en question chaque nouvelle victoire des maîtres."

Presse-toi à gauche : Bon d’accord, mais la rectitude est a priori une notion plutôt vague et floue, renvoyant à plusieurs sens possibles, à quoi reconnaitrait-on alors sa présence ?

P.M. : En fait, on en prend conscience de la rectitude politique, et du poids qu’elle peut avoir dans nos vies, de manière apparemment très anodine. Ça commence tout simplement à travers l’usage ou le non-usage de certains mots qu’on vous somme de ne plus utiliser... Je pense par exemple dans le contexte du Québec aux mots "vieux" ou "noir", ou "Amérindien", dont tout un chacun apprendra vite qu’il est plus convenable de désormais les remplacer par les mots "aîné", "d’origine africaine" ou "Autochtone". Je pense aussi à cette volonté de féminiser à tout prix la langue française : ne plus parler des travailleurs sans parler des travailleuses, etc. ; des droits de la personne plutôt que des droits de l’homme. Et je pense bien sûr aux affaires Cantat, Jutra, Kanata et Slav sur lesquelles je m’arrête longuement dans le chapitre La rengaine plaintive d’une époque aux abois.

Presse-toi à gauche : Mais au-delà de ces affaires bien connues, tout ce que tu racontes paraît plutôt positif et semble une bonne chose, puisque c’est là l’expression d’un souci d’égalité, d’un respect d’autrui, nécessaire quand on vit en société et a fortiori bien compréhensible si l’on est de gauche ?

P. M.  : Oui bien sûr, mais ce n’est pas là où gît le problème. Ce sont justement les nuances qu’il nous faut faire et qui ne sont pas simples à faire. Je sais de quoi je parle : dans mon essai, j’évoque « cette fine ligne de partage qu’il faut tenter de tracer depuis le point de vue de l’émancipation ». Et cette ligne, souvent j’ai eu de la peine à la tracer, car il y a les bonnes intentions, mais aussi la façon dont ces dernières finissent par se concrétiser de manière bien terre à terre. Et ça change tout : ne dit-on pas que l’enfer est pavé de bonnes intentions ?
Par exemple, questionner l’appropriation culturelle dont se serait rendu responsable Robert Lepage dans son spectacle Slav, c’est une chose, mais vouloir en faire haut et fort un scandale médiatisé, interdire son spectacle, refuser toute discussion de fond sur ce concept au nom d’un prétendu racisme dont il serait l’expression, clouer au pilori son auteur parce qu’il n’a pas engagé assez d’acteurs noirs (d’origine africaine !), le condamner, au nom d’une pseudo-morale, le tout sans ambage en le poussant à faire amende honorable, c’est tout autre chose. Comme s’il y avait avec la rectitude politique, des choses qu’on ne pouvait pas ou plus discuter... et qu’on s’empêchait ainsi de régler. Et attention, je ne dis pas ça parce que je suis un fan de Lepage, loin de là !

Ce qui fait donc problème avec la rectitude politique, ce ne sont pas les bonnes intentions, mais c’est ce qu’elle en fait, et ce qu’elle en fait au nom de ce culte du paraître qui lui colle à la peau. Parce que justement la rectitude politique a un souci maladif des apparences, elle est obsédée par le paraître, et par l’importance démesurée— qu’elle accorde aux signes, aux symboles, à la langue, en somme aux "mots" plutôt qu’aux "choses", et au-delà aux apparences plutôt qu’à leur essence, aux phénomènes superstructurels plutôt qu’aux facteurs infrastructurels, survalorisant les uns au détriment des autres. Rappelez-vous le politicien de la rectitude politique, c’est toujours celui qui peut dire : "je n’ai pas dit un mot de trop et les apparences sont sauves".

Presse-toi à gauche : La rectitude politique alors, ce serait le symptôme de quelque chose de beaucoup plus important que ce qu’il paraît, que ce que la droite peut en dire ?

P.M.  : Oui, je le crois, c’est tout au moins la thèse de cet essai : la rectitude politique, c’est un regard sur le monde, une nouvelle doxa, une sorte de "pli de la pensée" qui s’installe bien souvent à notre insu et qui touche notre collectivité dans son ensemble.

Ce qui fait qu’elle finit ainsi par être bien plus qu’une atteinte possible à la liberté d’expression ; ce qu’elle tend néanmoins à être aussi ! Elle est en même temps le symptôme d’un rapetissement de l’action politique démocratique, et renvoie à une crise profonde de la représentation politique, du politique lui-même, de la compréhension que l’on peut en avoir. Avec tout ce que ça implique de reniement, de cynisme, et au passage d’affaissement de la pensée de gauche. Car dans la tradition de gauche, on aspire à changer « le réel du monde », pas seulement l’image qu’on peut en avoir. Dans Le Monde Diplomatique de septembre dernier, il y avait un article de Benoit Bréville et Renaud Lambert dont le titre Sermonner le monde ou le changer, résume bien cette transformation : il ne s’agit plus, comme le veut la politique appréhendée depuis un point de vue de gauche, de changer le monde par une action politique de type collectif et émancipateur, il s’agit de se contenter des apparences ou de changements cosmétiques, superficiels, en faisant au passage primer le jugement moral sur tout.

Presse-toi à gauche : Oui tu insistes beaucoup là-dessus, sur le jugement moraliste, évoquant même la « moraline » de Nietzsche. Et en plus tu te permets de critiquer assez sévèrement Québec solidaire à ce propos, disant qu’on y confond morale et politique. Pourquoi ?

P. M.  : C’est que c’est peut-être un problème plus important qu’il n’y paraît : la morale s’adresse d’abord au « je », à l’individu (pris dans son individualité) en le ramenant à la question suivante : que dois-je faire ? Alors que la politique s’adresse d’abord au « nous », à la collectivité que nous formons, et cherche à répondre à un autre type de question : que pouvons-nous faire ensemble ? Ce qui, sans exclure bien entendu la morale (ou l’éthique), appelle cependant une autre démarche, d’autres sens des valeurs, d’autres priorités. Or c’est comme si à Québec solidaire, depuis le brusque accroissement de son membership au cours des années 2017-2018, la morale avait fini –dans certains cas au moins (je pense au débat sur la laïcité)- par prendre le pas sur la politique. Avec tout ce que cela peut avoir de problématique et de contre-productif : jugements à l’emporte-pièce (sans argumentation digne de ce nom), condamnations a priori, recherches de coupables, anathèmes, individualisation des problèmes, etc. J’en sais quelque chose, moi qui ai défendu à cette occasion, et avec maints arguments, le compromis Taylor Bouchard et dont le point de vue a finalement été réduit –sur les médias sociaux— à... rien d’autre que celui d’un « privilégié, mâle, blanc, raciste, etc. ». Il ne faut pas l’oublier, la morale peut très vite se muer –comme en font foi les mises en garde de Nietzsche sur la moraline— en un moralisme de bas-étage qui juge sans précaution et est obsédé par la recherche d’un coupable qu’il faut coûte que coûte punir.
Mais ce n’est pas le seul côté problématique de la rectitude politique. Il y en a au moins encore un autre. Car elle est aussi prisonnière des travers de ce que l’on définit comme le « présentisme ».

Presse-toi à gauche : Le « présentisme »... que veux-tu dire exactement par là ?

P. M.  : On appelle cela aussi le « chauvinisme du présent », cette propension à être emporté par les logiques de l’urgence, ou si vous voulez encore, à privilégier indûment le moment du « présent » vis-à-vis des moments « passé » ou « futur ». Or la politique –et plus encore aujourd’hui avec les formidables défis environnementaux auxquels nous sommes confrontés— a besoin de penser son intervention dans le temps, de prendre donc en compte l’histoire passée, mais aussi l’histoire future, en somme le déroulement du temps, tel que nous le vivons à travers ses trois moments toujours étroitement inter-reliés entre eux. Et pour faire face à ce défi du temps, quand on pense les choses en termes collectifs, on a nécessairement besoin d’un projet politique, justement pensé sur le long terme, un projet politique rassembleur, dont nous sommes dramatiquement orphelins aujourd’hui... et dont la rectitude politique occupe la place.... mais sans questionner le système d’ensemble, au contraire en finissant par le cautionner... justement parce qu’elle ne se contente que des apparences, que du spectacle qu’on donne à son propos.

Presse-toi à gauche : Serait-ce la raison première qui selon toi expliquerait cette présence grandissante de la rectitude politique ?

P. M. : C’est sans doute une des raisons, mais pas la seule. Et c’est justement ce que je cherche à explorer dans cet essai. En posant l’hypothèse que nous vivons un changement d’époque qui nous a installés dans de nouvelles préoccupations (bien différentes de celles par exemple des années 70), et de manière générale dans une nouvelle culture qui est en train de devenir peu à peu hégémonique. C’est ce que j’appelle « la posture culturelle post-moderne ». Or cette posture rompt radicalement avec la culture moderne qui avait servi de fondement philospphique à la gauche avec l’avènement au panthéon des valeurs collectives de ces 3 idées clé que sont « l’homme », « la raison » et « la liberté ». Elle rompt donc avec certains acquis indéniables de la modernité, parce que cette fois-ci, à travers un relativisme philosophique très marqué, la posture culturelle post-moderne tend à les déconstruire, en questionnant le rôle de l’histoire, en décrédibilisant les grands récits collectifs d’autrefois ainsi que des valeurs qui leur sont afférentes, mais aussi en se trouvant à privilégier indûment l’individu, le seul moment du présent et le recours indiscriminé à l’éthique.

Presse-toi à gauche : C’est là une hypothèse intéressante, stimulante, mais....

P. M. : Oui, je sais elle ouvre en même temps sur tout un champs de questions...extrêmement vastes... qui demanderaient bien d’autres développements et que mon essai ne fait qu’esquisser. Ce que j’ai néanmoins cherché à faire, c’est à repérer quelques-unes des conditions économiques, sociales, politiques et culturelles qui pourraient permettre de comprendre l’importance grandissante de cette rectitude politique dans nos vies. Mais je ne prétends nullement en avoir fait le tour. Insistant d’abord sur les conséquences néfastes que cette rectitude politique semble avoir aujourd’hui sur la gauche.

À gauche, nous nous trouvons à vivre une période difficile, et si mon essai se veut un cri d’alerte, il se veut surtout un appel au débat convivial, à l’échange fraternel, à la discussion féconde.. justement loin des logiques pernicieuses de la rectitude politique... Pour aider à nous clarifier les idées, à y voir plus clair ! Loin de tous les interdits qu’on dresse sur notre chemin, il faut pouvoir échanger, discuter, débattre comme jamais.

Eh bien à Presse-toi à gauche, on ne peut que souscrire à cette idée !

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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