Édition du 21 juin 2022

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Afrique

Les militaires soudanais offrent un point d’appui africain à la Russie

La guerre en Ukraine n’a pas complètement isolé Moscou, malgré tous les efforts des États-Unis et de l’Union européenne. Avec l’aval de la junte au pouvoir à Khartoum, la Russie bénéficie d’un ancrage sur la mer Rouge, qui lui permet de tirer une ligne jusqu’au Mali.

Tiré de Médiapart.

L’événement est passé inaperçu. Le 9 mai, alors que la Russie célébrait la défaite de l’Allemagne nazie devant les armées soviétiques, bien peu d’observateurs ont noté que cette date avait aussi été commémorée à Khartoum, capitale du Soudan, à 6 000 km du Kremlin.

Bien peu ont donc pu apprécier le spectacle de cette douzaine de véhicules filant, drapeaux russes et soudanais brandis par les fenêtres, sur des avenues absolument désertes le long du Nil, là où les embouteillages sont habituellement les plus touffus.

La vidéo a été diffusée, agrémentée d’une musique martialement pimpante, sur le compte Twitter du gouvernement russe. Elle a évidemment suscité des sarcasmes sur les réseaux sociaux soudanais.

« Je ne suis pas sûre qu’ils comprennent à quel point ça tombe à plat : un convoi de 12 voitures maximum, certaines avec des plaques diplomatiques, sortant de l’ambassade russe. Même pas une approbation enthousiaste de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Mais la démonstration du fossé entre le peuple soudanais et le régime issu du coup d’État », a réagi ainsi Kholood Khair, du centre d’analyse Insight Strategy Partners, une des analystes les plus avisées de la scène soudanaise.

La guerre en Ukraine a en effet trouvé un écho inattendu dans les rues soudanaises : les manifestants, qui font face, deux fois par semaine au moins, à des forces de répression de plus en plus violentes, ont arboré, dès le lendemain de l’agression russe, des drapeaux ukrainiens et des pancartes de solidarité. Les généraux au pouvoir depuis leur coup d’État du 25 octobre 2021 sont, eux, alliés à Moscou. De plus en plus ouvertement.

La Russie s’est gardée de critiquer le coup d’État au Soudan, parlant de « correction de la transition démocratique », exactement comme les putschistes. Le Soudan des militaires s’est abstenu lors du vote de l’Assemblée générale des Nations unies condamnant l’invasion de l’Ukraine.

Mieux encore : le 24 février, le jour même du lancement de la guerre par Vladimir Poutine, le numéro deux de la junte soudanaise commençait une visite de six jours à Moscou, accompagné d’une délégation de ministres, dont ceux de l’énergie, des mines et des finances.

Le général Mohamed Hamdan Dagolo, dit « Hemetti », par ailleurs chef des paramilitaires de la Force de soutien rapide (RSF, selon l’acronyme anglais, le plus utilisé), issus des milices Janjawid impliquées dans les violences et les massacres au Darfour, a même déclaré à la télévision russe : « La Russie a le droit d’agir dans l’intérêt de ses citoyens et de protéger sa population. C’est son droit en vertu de la Constitution et de la loi. » Propos démentis ultérieurement par Khartoum, sur le mode « vous avez mal entendu ». Mais le mal était fait.

« La clef de la Russie en Afrique »

Les généraux sont les successeurs du dictateur Omar al-Bachir, destitué en avril 2019. Ils ont fait carrière sous son règne et ce sont eux qui, craignant pour leur pouvoir, l’ont mis dehors par une révolution de palais, après des mois de manifestations. Jamais ils ne se sont rangés aux côtés du mouvement populaire. Ils s’échinent depuis le coup d’État du 25 octobre à rétablir l’ancien régime d’inspiration islamiste. Un membre éminent du Congrès national, le parti islamiste monopolistique du temps de Bachir, a d’ailleurs benoîtement avoué récemment que sa direction était derrière ce putsch qui a mis fin à la transition démocratique.

L’alliance entre Khartoum et Moscou n’a donc pas grand-chose à voir avec le passé, avec ces liens tissés entre l’URSS et le Soudan, très brièvement, au début des années 1970, quand Nimeiri, alors marxiste, prit le pouvoir. La nouvelle relation a été scellée en novembre 2017 lors de la visite d’Omar al-Bachir à Sotchi. Le vieil autocrate poursuivi par la Cour pénale internationale est ravi de donner l’accolade à Vladimir Poutine. Son pays est isolé sur la scène internationale, la situation économique catastrophique après la sécession du Soudan du Sud et la perte des champs pétroliers. Le dictateur propose que le Soudan « devienne la clef de la Russie en Afrique ». Un accord de coopération militaire est signé et, en novembre 2020, Vladimir Poutine approuve l’établissement d’une base russe à Port-Soudan.

Mais à ce moment-là, à Khartoum, les temps ont changé et le pouvoir est partagé entre civils et militaires ; le gouvernement dirigé par Abdallah Hamdok tergiverse et finit, en juin 2021, par arguer que l’accord de coopération militaire nécessite un « oui » du Parlement… Or l’Assemblée législative n’existe pas encore. Il faut dire que le pays voit affluer les promesses d’aides occidentales. Ce n’est pas le moment de fâcher Washington, ni les capitales européennes.

Le contexte change avec le coup d’État. Les États-Unis suspendent une aide de 700 millions de dollars (650 millions d’euros), la Banque mondiale de 2 milliards de dollars (1,88 milliard d’euros). En février 2022, les caisses de l’État sont vides, la livre soudanaise dévisse, l’inflation met les ménages à genoux, les récoltes de l’hiver sont désastreuses.

Une base navale russe comme épouvantail

« À ce moment-là, la junte décide de jouer la carte russe, pour échapper aux pressions occidentales et tirer avantage de la position stratégique du pays, nous déclarait Kholood Khair en mars dernier. C’est un billard à plusieurs bandes : une base russe à Port-Soudan pourrait menacer les ambitions des Émirats arabes unis en mer Rouge. Les militaires espèrent donc que les Émirats feront pression sur les États-Unis pour faire dégeler les aides. La junte joue sur la crainte de ce que pourrait faire un Soudan isolé sur la scène internationale. »

La base navale russe accueillerait quatre bâtiments, y compris à propulsion nucléaire, et 300 personnels pour une durée de 25 ans, renouvelable dix ans. Washington n’apprécie pas du tout. Le général Stephen J. Townsend, commandant des forces américaines en Afrique, a déclaré à la commission des forces armées du Sénat que cette perspective était l’une de ses principales préoccupations stratégiques, a rapporté le 2 mars le Wall Street Journal.

Port-Soudan est situé au milieu de la côte ouest de la mer Rouge. De ce port, on peut fermer l’accès au canal de Suez vers le nord, ou au détroit de Bab El-Mandeb vers le sud, autant dire couper la route vitale des navires entre la Méditerranée et l’océan Indien.

Washington appréhende aussi – et peut-être surtout – que cette base navale ne facilite les opérations d’exportation d’or et celles du groupe Wagner. La Russie a toujours nié la présence du groupe paramilitaire au Soudan mais de nombreux témoignages, depuis plusieurs années, affirment qu’il est bel et bien là.

En décembre 2021, à El-Fasher, capitale du Darfour, plusieurs jeunes ont affirmé à Mediapart convoyer de la nourriture et du matériel, par camion, jusqu’à un camp plus à l’ouest « où des hommes blancs parlent russe ». Wagner serait présent au Soudan pour appuyer les opérations de la Force de soutien rapide (RSF) et pour surveiller et protéger l’exploitation des mines d’or, comme elle le fait dans la Centrafrique voisine pour les diamants.

Au Soudan, une partie de l’extraction aurifère est aux mains de la société Al-Jounaid, dirigée par le frère de Hemetti. La famille Dagolo est fortement soupçonnée de trafic de lingots, vers les Émirats arabes unis et vers la Russie. Des exportations illégales qui, outre l’enrichissement personnel, permettent aussi de financer en partie les activités de la Force de soutien rapide. « Lors de son voyage à Moscou en février, Hemetti, dit-on à Khartoum, voulait récupérer l’argent qui lui était dû au titre de l’or exporté illégalement vers la Russie, reprend Kholood Khair. On parle de 1,3 ou 1,9 milliard de dollars (1,22 ou 1,78 milliard d’euros). »

Sanctions du Trésor des États-Unis

L’or est devenu en dix ans l’une des principales richesses du pays et d’autres acteurs attestent de la présence russe. La société Meroe Gold Co. Ldt est active au Soudan depuis 2017 – l’année de la rencontre entre Omar al-Bachir et Vladimir Poutine. Dans l’or, mais aussi dans le transport et l’agriculture. Elle est une filiale du groupe russe M Invest. Les deux ont été sanctionnés par le Trésor américain le 17 juillet 2020 pour leurs liens avec Evgueni Prigojine, le patron du groupe Wagner. Le proche du président russe et « son réseau exploitent les ressources naturelles du Soudan à des fins personnelles et répandent une influence malveillante dans le monde entier », a déclaré le secrétaire au Trésor, Steven T. Mnuchin, le 15 juillet 2020.

Sayari Labs, une société d’intelligence économique basée à Washington, indique quelques jours plus tard que Meroe Gold a reçu en trois ans plus de 800 cargaisons en provenance de sociétés russes, avec des biens les plus variés, depuis les pièces détachées de véhicules jusqu’aux céréales, en passant par les boucliers de protection et les matraques des forces de l’ordre.

Les liens renforcés entre Moscou et Khartoum préoccupent les chancelleries occidentales. La troïka pour le Soudan, qui regroupe les États-Unis, la Norvège et la Grande-Bretagne, a renchéri le 21 mars dernier : « Au Soudan, le groupe Wagner, une société militaire privée étroitement liée [au président russe Vladimir] Poutine, diffuse de la désinformation sur les médias sociaux et se livre à des activités illicites liées à l’extraction de l’or », ont écrit les ambassadeurs.

Ces activités, ajoutent-ils, « portent atteinte à la bonne gouvernance et au respect de l’État de droit pour lesquels le peuple soudanais se bat depuis la révolution ». Finalement, ce défilé de quelques véhicules, le 6 mai dernier, a bien été observé dans les capitales occidentales, qui voient avec inquiétude un axe se dessiner de Port-Soudan à Bamako, en passant par Bangui.

Gwenaelle Lenoir

Gwenaëlle Lenoir

Journaliste indépendante, spécialiste du monde arabe et de l’Afrique de l’Est.

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