Édition du 3 mars 2026

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Afrique

Mali : à Gargando, la terre brûlée comme horizon politique

Dans le cercle de Gargando, au nord du Mali, une nouvelle mission conjointe de l’armée malienne et de ses partenaires russes d’Africa Corps aurait coûté la vie à des éleveurs nomades touaregs et provoqué un déplacement massif de civils vers la Mauritanie et l’Algérie.

Par Mohamed AG Ahmedou, journaliste et acteur de la société civile malienne

Derrière l’argument sécuritaire brandi par le régime du colonel Assimi Goïta, se dessine une stratégie contestée, accusée par des témoins locaux de frapper indistinctement les populations sahariennes déjà victimes du terrorisme.

Selon plusieurs sources locales concordantes, une mission terrestre menée samedi 14 février dans le secteur de Tin-Djarane, dans la commune de Gargando, aurait entraîné la mort de trois éleveurs nomades. Deux des victimes ont été identifiées comme Hamedi AG Elhaj et son neveu Issou AG Ibakoutane, appartenant à la communauté touarègue des Cherifane Kel Ghazaf.

L’opération aurait traversé plusieurs localités du cercle de Gargando dont celles de Tin-Djarane, Elmounkouss, Tin-Aicha Aghimine, Razelma, laissant derrière elle des habitations incendiées, des forages endommagés et du bétail abattu, selon des témoignages recueillis sur place. La scène décrite par les habitants évoque moins une opération ciblée qu’une démonstration de force indistincte dans un territoire déjà fragilisé par l’insécurité chronique.
« Il est temps que ces agissements cessent. On a l’impression que l’armée et les Russes n’épargnent que ceux dont Dieu n’a pas voulu qu’ils meurent. Ils tuent tous ceux qu’ils rencontrent dans le désert, même les animaux et nos moyens de subsistance », confie un chef de fraction du département de Gargando.

Une stratégie sécuritaire contestée :

Depuis le renforcement de la coopération militaire entre Bamako et les supplétifs russes désormais opérant sous l’appellation d’Africa Corps, les autorités de transition affirment mener une lutte implacable contre les groupes armés terroristes. Mais dans les régions de Tombouctou, Taoudenit et Kidal, nombre d’habitants dénoncent une logique de suspicion généralisée visant prioritairement les communautés touarègues et arabes.Ces populations, pourtant premières victimes des groupes djihadistes actifs dans le Sahara central, se retrouveraient assimilées à un «  ennemi intérieur ». Une lecture sécuritaire qui, selon des notables locaux, confond territoire, identité et menace.La tragédie de Nijhaltate et Amaranane, le 26 novembre 2025, dans le même cercle de Gargando, où treize personnes, dont des femmes et des enfants, auraient été tuées lors d’une mission conjointe, reste dans toutes les mémoires. L’agence américaine Associated Press a par ailleurs documenté des milliers de morts dans le nord du Mali entre 2023 et fin novembre 2025, attribués aux opérations menées par les forces maliennes et leurs partenaires russes.

L’exode silencieux :

Les conséquences humaines dépassent le seul cadre local. Selon des estimations relayées par des sources communautaires, des centaines de milliers de Maliens auraient trouvé refuge en Mauritanie, tandis qu’un nombre encore plus important aurait franchi la frontière algérienne depuis septembre 2023.Si ces chiffres demandent à être consolidés par des organismes indépendants, le phénomène migratoire, lui, est visible : campements vidés, troupeaux dispersés, familles entières contraintes d’abandonner leurs terres ancestrales.
Cet exode pose une question stratégique majeure : peut-on stabiliser le Sahara malien en vidant ses espaces humains historiques ?

Le paradoxe du Sahara central :

L’histoire contemporaine du nord du Mali montre une constante : aucune stabilisation durable n’a été obtenue sans l’implication active des communautés locales. Touaregues et Arabes ne constituent pas un facteur d’insécurité en soi ; ils représentent au contraire les acteurs centraux de tout dispositif de sécurisation crédible.Ces communautés connaissent les dynamiques tribales, les routes transsahariennes, les circuits économiques et les réseaux d’influence. Elles sont à la fois victimes du terrorisme et cibles d’une politique sécuritaire perçue comme punitive.En les marginalisant ou en les assimilant collectivement à une menace, le pouvoir de Bamako semble compromettre les conditions mêmes d’une pacification durable. La logique de «  terre brûlée  » décrite par les témoins locaux risque de produire l’effet inverse de celui recherché : radicalisation des frustrations, rupture du lien national, amplification des flux migratoires.

Une fracture nationale grandissante :

Pendant que l’effort militaire se concentre sur le Nord, le Sud du pays fait face à ses propres fragilités : insécurité croissante, perturbations logistiques, tensions économiques liées aux axes vitaux d’approvisionnement reliant le Mali au Sénégal, à la Côte d’Ivoire, à la Mauritanie et au Burkina Faso.

Le régime de transition affirme restaurer la souveraineté nationale. Mais une souveraineté qui se construit contre une partie de ses propres citoyens peut-elle durablement consolider l’État ?

L’enjeu dépasse la conjoncture militaire. Il touche à la nature même du contrat national malien. Faire des Touaregs et des Arabes du Sahara central des partenaires stratégiques plutôt que des suspects permanents serait peut-être le premier pas vers une sortie de crise.Car aucune armée, fût-elle appuyée par des partenaires étrangers, ne peut sécuriser un désert sans l’adhésion de ceux qui y vivent depuis des siècles.

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