Édition du 19 mai 2020

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Planète

Menacé par les eaux, le Bangladesh fait face aux conséquences du changement climatique

« Pourquoi serions-nous retournés dans notre village ? Là-bas, il n’y a plus rien. » Noyom Tara soupire et regarde par la porte entrouverte de sa maison, une pièce unique entourée de tôle dans un faubourg de Dacca, la capitale du Bangladesh, qu’elle partage avec son mari et son fils. « Une rivière coule là où se trouvait notre maison. Nous avons tout perdu. À présent, il n’y a plus que de l’eau et encore de l’eau », raconte-t-elle la voix vacillante tout en prenant son visage entre ses mains.

Tiré de Equal Times.

D’apparence frêle, elle fait plus que son âge. À 40 ans, Noyom a déjà tout perdu et a dû recommencer à zéro à quatre reprises. Comme son mari et son fils, elle est née dans le village de Morol Kamdi, dans une zone rurale du sud du pays, dans une maison qui disposait de tout. « Nous récoltions notre propre riz et nous avions des vaches et des canards. Toute notre famille vivait ensemble, avec mes beaux-parents. Nous avions une vie heureuse ». Pourtant, il y a une dizaine d’années, cette vision bucolique a littéralement pris l’eau. Peu à peu, le fleuve au bord duquel sa maison était construite a érodé la rive, engloutissant la terre au passage.

Le jour où l’eau a fini par frapper à sa porte, Noyom et sa famille ont décidé de démonter la maison et de la déplacer quelques mètres plus loin, à l’intérieur des terres. Cela ne leur a guère servi, car à chaque crue, la rivière a continué à tout avaler sur son passage, lentement mais sûrement. Après un peu plus d’un an, il ne restait plus le moindre centimètre de terre où se tenir debout dans tout le village.

« L’érosion a touché tous les habitants de la zone. Nous nous demandions ce que nous devions faire et où aller. Nous étions terrifiés ».

Résignés, ils ont démonté leur maison pour la deuxième fois et se sont installés dans une autre zone plus au nord, où ils pensaient être à l’abri des eaux. À tort. Pour la troisième fois en un laps de temps très court, la rivière a tout recouvert. Désespérés et ne se sentant plus la force de revivre la même expérience, ils ont vendu la tôle du toit et les fenêtres de leur maison — les seuls éléments ayant encore de la valeur — et ont émigré à nouveau, mais cette fois-ci vers la ville, à Dacca.

Tous les ans, 700.000 personnes perdent leur foyer

Le Bangladesh est l’un des pays les plus densément peuplés au monde — 161 millions d’habitants en 2018 (selon la Banque mondiale) — et aussi l’un des plus vulnérables et des plus touchés par le changement climatique. Il occupe la septième place dans le tableau des pays « les plus touchés entre 1999 et 2018 » de l’Indice mondial des risques climatiques 2020. Près d’un tiers du total de sa population vit le long de la côte et une grande partie du pays est presque au niveau de la mer.

Dans la région des Sundarbans (dans la baie du Bengale, au sud du pays), la montée du niveau de la mer, 1,5 fois supérieure à la moyenne mondiale, ainsi que l’érosion des rivières, est en train d’engloutir des villages entiers et de provoquer le déplacement forcé de millions de personnes qui, impuissantes, assistent à la disparition de leurs maisons sous l’eau. Comme tant de choses au Bangladesh, les statistiques sont frappantes : chaque année, près de 700.000 personnes ont perdu leur foyer au cours de la dernière décennie, tandis qu’entre 10 à 13 millions de personnes devront être déplacées à l’horizon 2050.

L’impact environnemental de l’activité des habitants de la région des Sundarbans est minime et pourtant tous sont particulièrement conscients des conséquences du changement climatique : une réalité qui accompagne chaque marée haute. « Nous avons tout juste eu le temps de prendre notre fillette et de nous enfuir avant que la maison ne soit engloutie », raconte Shaheen. Derrière elle, là où se trouvait sa maison — et celle de neuf autres familles — sont amarrées trois barques. On peut encore voir les fissures dans le sol.

« Nous n’avons nulle part où aller. Nous n’avons plus d’argent. Je ne sais pas ce qu’il adviendra de nous, nous avons tout perdu. »

À l’instar de Noyom et de sa famille, la plupart des personnes touchées par le changement climatique finiront par chercher refuge à Dacca. Le consensus n’est pas encore atteint sur la question de savoir si l’on peut les appeler « réfugiés climatiques » ou non, mais la réalité est que chaque année, plus de 300.000 personnes affluent dans la ville pour échapper à un type de désastre environnemental ou un autre.

Lorsqu’ils arrivent, ils ont perdu leur terre transmise de génération en génération, leur bétail et leur mode de vie. Mais leurs difficultés, loin de s’achever ici, ne font que commencer. Dacca est une ville au bord de l’effondrement et la troisième ville la moins « vivable » de la planète, uniquement derrière Damas (dans une Syrie en guerre) et la ville surpeuplée du Nigéria, Lagos. Avec plus de 20 millions d’habitants — Dacca compte plus d’habitants que les trois autres grandes villes du pays —, elle ne peut plus accueillir de nouveaux arrivants. Sans le soutien du gouvernement, la plupart de ces réfugiés climatiques finissent par vivre dans des bidonvilles et travailler en situation de semi-esclavage dans l’une des milliers d’usines disséminées à travers la ville.

C’est ce qui est arrivé à Jahangir. Il a été difficile de le rencontrer, car il travaille du lever au coucher du soleil, tous les jours de l’année, soit dans une briqueterie, soit aux commandes de son pousse-pousse. Sa mère, une vieille dame de 83 ans, fait la plonge dans un hôtel de luxe. Son foyer — et celui de 10.000 autres villageois — a disparu sous les eaux en 2017. Lorsqu’il s’est retrouvé sans terres, il a marié sa première fille pour environ 300.000 takas (un peu plus de 3.000 euros). Peu de temps après, explique-t-il, il s’est vu dans l’obligation de marier l’autre. Son cas n’est pas un fait isolé. Un rapport de l’ONG de défense des droits humains Human Rights Watch établit un lien entre le taux élevé de mariages des enfants au Bangladesh (le quatrième au monde) et les conséquences du changement climatique (en particulier l’érosion fluviale). Un grand nombre des familles touchées se voient obligées de marier leurs filles parce qu’elles ne peuvent pas subvenir à leurs besoins : « Tous les jours, je pense à me suicider », souffle Jahangir entre deux bouffées de cigarette. « Mais c’est un péché grave. »

Cet article a été traduit de l’espagnol.

Ignacio Marín

Ignacio Marín (Espagne, 1987) est un journaliste multimédia spécialisé dans les conséquences humanitaires des inégalités et de la pauvreté. Il a notamment couvert la crise alimentaire au Venezuela, le vol de terres au Cambodge et la crise des réfugiés en Grèce. Il a entamé un projet de longue haleine qui documente les migrations résultant du changement climatique. Ses travaux ont notamment été publiés dans des médias comme le Time, Le Monde, CNN, Bloomberg, El País Semanal et Days Japan. Il a par ailleurs reçu le 3e prix du concours POY76 (catégorie Issue Reporting Picture Story).

Twitter : @inasio_marin

https://www.equaltimes.org/ignacio-marin

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