Édition du 21 mai 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Action communautaire

Nous souhaitons réagir au « Festival de la...

Nous souhaitons réagir au « Festival de la décroissance conviviale », prévu le 1er juin prochain qui nous inquiète en tant que membres de la communauté pour la décroissance et d’autres groupes militantes progressistes à Montréal.

La décroissance, comme mouvement social et théorie politique, requiert de conjuguer plusieurs enjeux tout aussi importants les uns que les autres, comme vous le savez. Il ne s’agit pas seulement de réduire les dépenses matérielles et énergétiques, mais aussi de rejeter l’idéologie de la croissance économique. La décroissance vise une société post-croissance favorisant des politiques basées sur l’autonomie. Elle rejette le développement durable, le capitalisme vert, ou la croissance “intelligente”. Surtout, elle travaille à l’équité et à la justice. Elle établit des liens entre les injustices historiques et actuelles et les systèmes qui favorisent la croissance. La notion de justice est ainsi indissociable de la décroissance.

La Décroissance est fortement antiraciste, décoloniale, féministe ; et elle se base sur des visions du monde et des pensées pas forcément eurocentriques. Ainsi, la décroissance construit des alliances pour lutter contre les oppressions liées à la citoyenneté, au genre, à l’ethnicité, aux classes, aux capacités, à la religion ou à l’orientation sexuelle, afin de mettre les affinités intersectionnelles au cœur de la construction de sociétés alternatives. Elle exige une alliance explicite avec les mouvements des peuples opprimés. Cela veut dire de démanteler activement les structures de violence qui prennent forme dans des enclaves de développement axés sur la croissance, même si elles sont relativement viables sur le plan de la consommation de matériaux et d’énergie.

Nous croyons que vous partagez ces idées. C’est pourquoi nous nous adressons à vous – mais aussi à un public plus large, afin d’amorcer un débat en appelant ceux et celles qui sont intéressé.e.s par la décroissance à Montréal.

« Greenwashing » et gentrification :

Le Festival de la Décroissance aura lieu pour la seconde fois au Virage du Campus MIL de l’Université de Montréal. Ceci nous semble odieux, étant donné que ce terrain fait l’objet de conflits avec la population locale, et aussi qu’il s’agit d’un exemple flagrant de croissance verte avec un masque durable. Le nouveau campus MIL de l’Université de Montréal a utilisé le Virage pour se donner une bonne image, en se glorifiant de sa certification LEED et de ses espaces verts éphémères. Le jardin, avec ses cafés en containers recyclés, ses ruches et sa permaculture temporaire, permet de vendre le quartier comme vert et branché, et d’attirer les investissements, un exemple classique de gentrification verte. La Ville de Montréal a ainsi utilisé le Virage pour favoriser le développement notamment d’un Institut québécois d’intelligence artificielle et des bureaux de Microsoft.

Nous comprenons bien que le Campus MIL a donné naissance à de nombreux projets fort intéressants, mais c’est un exemple éloquent de la manière dont les espaces alternatifs peuvent être récupérés pour la croissance économique. Verte ou pas, la spéculation a le même effet pour la communauté avoisinante, et nourrit tout autant la machine capitaliste. Ceci, nous semble-t-il, est en contradiction totale avec l’essence même de la décroissance.

D’autre part, l’Université et la Ville ont tous deux ignoré nos demandes répétées auprès des organisateurs de cet espace d’atténuer l’impact du site, en offrant des résidences sur site pour les étudiants, en permettant aux résidents locaux d’accéder à l’emploi, ou même en soulignant publiquement la nécessité d’augmenter l’investissement dans le logement social.

L’utilisation du Virage par la communauté « décroissance » engendre de nombreux problèmes. Premièrement, elle peut être perçue comme insensible : sans soutien de la Ville et de l’Université, les résidents affectés par la gentrification de ce quartier sont laissés seuls dans leur lutte contre les effets du développement. Ainsi, il est particulièrement décourageant de voir que des groupes, revendiquant un engagement pour des valeurs de justice sociale, utilisent cet espace pour des festivals, des concerts et des événements sociaux, sans s’intéresser à la façon dont Le Virage a été employé comme un vecteur de vente, d’appropriation d’espace, de déplacement des résidents environnants à travers une stratégie de déshumanisation du développement « vert ».

Deuxièmement, il existe une disparité démographique évidente. Il est crucial de s’interroger sur qui est impliqué dans Le Virage, et qui participe à ses événements. Ceux qui utilisent le jardin communautaire sont principalement des résidents d’Outremont – dont la majorité est blanche et aisée. Leurs voisins de Parc-Extension sont dans l’ensemble des gens de couleur avec de bas salaires, et ne fréquentent que rarement cet espace, qui est perçu comme inaccessible. Le contraste entre les utilisateurs et l’accessibilité appelle déjà à s’interroger.

Troisièmement, il est important de réfléchir à l’emploi du Virage, et par conséquent au soutien tacite du site du Campus MIL, dans le contexte d’une crise croissante de la gentrification dans Parc-Extension. Parc-Extension est le quartier le plus diversifié, le plus défavorisé, le plus densément peuplé de Montréal et possiblement du Canada. Il fait actuellement face à une crise d’évictions, alors que de nouveaux résidents riches rachètent des maisons et poussent dehors les anciens résidents, et que les propriétaires augmentent illégalement les loyers. L’ouverture du Campus MIL va très certainement accélérer ce processus.

Nous soulignons que le Campus MIL constitue le début d’un processus de dépossession et de destruction d’une communauté pour la rentabilité. Ceci aboutira au déplacement de personnes majoritairement de couleur et d’immigrants nouvellement arrivés, qui ont déménagé à cet endroit afin de bénéficier des réseaux communautaires importants. Le Campus est destiné à accueillir 10 000 étudiants, en plus des employés et du personnel enseignant. Parc-Extension est le seul quartier voisin avec une majorité de logements locatifs.

Quatrièmement, nous devrions nous souvenir que n’importe quel événement organisé dans ce que nous appelons actuellement “Montréal” a lieu sur les terres non cédées des Premières Nations – appelées Tio’tia:ke dans le langage Mohawk, Kanien’keha:ka – et se produit en arrière-plan d’une exploitation continuelle de territoires des Premières Nations et d’oppression de ces peuples. La gentrification est, par de nombreux aspects, une répétition de ces dynamiques de marginalisation, d’exploitation et de déplacement violents.

Cinquièmement et finalement, même si la gentrification vient de pair avec des initiatives « vertes » et « durables » comme Le Virage, elle est tout aussi violente, injuste et inéquitable que n’importe quel processus de gentrification. Cette réalité exige la solidarité, la compréhension et l’action de la part des groupes environnementaux.

En tant que membres de la communauté « degrowth » et qu’activistes de Montréal, nous sommes déçus de voir le Festival de la Décroissance organisé à nouveau dans cet espace. Nous pensons que l’utilisation de ce lieu sans une réflexion sur le fait qu’il constitue un outil de gentrification, et sans création de liens avec la communauté qui va être affectée, contredit les principes de la décroissance et d’une transition juste et inclusive. Ceci est à l’opposé de notre conception de la décroissance.

Que pouvons-nous faire ?

Nous faisons appel à vous, nos amis, nos camarades. Nous comprenons que des contraintes dont nous ne savons rien ont probablement motivé ce choix pour le Festival. Nous imaginons aussi que vous aviez déjà conscience des problèmes que nous soulevons et que vous en êtes peut-être déjà mal-à-l’aise. C’est pourquoi nous appelons une discussion ouverte, transparente et radicalement inclusive (dans l’esprit de la décroissance), à propos de décisions comme celle-ci, mais plus largement à propos des actions à poser à l’avenir dans le mouvement pour la décroissance. Comme militant.e.s et membres actifs (parmi d’autres) du projet de décroissance, nous croyons qu’il ne suffit pas de la prêcher, mais qu’elle se réalise dans les processus et dans toutes nos actions. Cela implique de penser collectivité, d’apprendre et d’agir différemment dans nos relations avec les communautés.

Dans le cas qui nous occupe, cela demande de considérer comme prioritaires les questions de gentrification, de justice migratoire, de développement urbain raciste et de colonialisme, ce qui montre bien le contexte problématique du Virage et du Campus MIL. Comme militant.e.s pour la décroissance, nous devons chercher à établir des relations avec les groupes marginalisés dans nos événements, et tenter de mettre nos espaces au service de leurs luttes.

Nous avons confiance qu’une telle réflexion pourra permettre de reconnaître les possibles répercussions négatives de l’événement, et de les atténuer. Voici quelques mesures que nous proposons :

•Déplacer l’événement ailleurs et/ ou y programmer une discussion sur le rôle négatif de cet espace dans la gentrification de Parc-Extension.

•Reconnaître clairement la contribution involontaire de l’événement dans l’accélération des déplacements de population dans le quartier.

•Travailler pour améliorer à l’avenir l’ouverture et les communications avec des groupes diversifiés de Montréal et notamment plusieurs groupes de Parc-Extension qui sont intéressés par l’événement.

•Parler de ce problème lors de l’événement et dans les communications qui y sont liées sur les réseaux sociaux.

•Offrir aux participant.e.s des ressources à propos des moyens de lutter contre la gentrification (nous avons de la documentation à proposer !).

•Prendre publiquement la parole en solidarité avec la population de Parc-ex pour exiger des mesures concrètes de la part de l’Université de Montréal.

•Faire de la place pour les groupes locaux et rendre l’événement aussi accessible que possible pour diverses communautés.

•S’engager à consolider les relations avec les groupes de Parc-Ex.

Nous avons espoir que vous accueillerez cette lettre, camarades et ami.e.s, comme l’amorce d’une conversation constructive, certes critique, mais amicale. En la rendant publique, nous souhaitons affirmer notre engagement envers les principes de la décroissance et contribuer à un processus de résolution de ces problèmes.

Solidairement,

Aaron Vansintjan

Candidat au doctorat, l’Université de Londres (Royaume-Uni)
Militant et écrivain de la décroissance

Bengi Akbulut

Professeure adjointe en économie écologique, l’Université Concordia

Militante et écrivaine de la décroissance

Vijay Kolinjivadi

Vice-président : recherche et éducation et chair du comité scientifique : Société canadienne de l’économie écologique (SCANÉÉ)

Stagiaire postdoctoral en économie écologique, l’Université du Québec en Outaouais

Alex Megelas

Étudiant au doctorat, Université McGill

Céline Jacob

Stagiaire postdoctorale en géographie critique, l’Université du Québec en Outaouais

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