Édition du 18 février 2020

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LGBT

Partager le pouvoir

Le Canada et le Québec ne sont ni le Brésil, ni la Hongrie, ni la Russie. Les conservateurs et autres traditionnalistes ne réussissent pas à réunir autour d’eux une grande partie de la population.

tiré de : La tournée Qaleidoscope s’arrête à Montréal De Infolettre de fugues, Décorhomme et MonZip

Publié le 16 décembre 2019 Denis-Daniel Boullé

Pourtant, et même s’ils refuseraient l’appellation « conservateur », de nombreux.ses chroniqueur.es reprennent exactement les mêmes lignes que celles et ceux des pays précités. Entre autres et toujours celle de taper sur le communautarisme, le multiculturalisme, qui mettraient en péril l’identité nationale. Il ne se passe pas une semaine sans qu’un chroniqueur-euse du Journal de Montréal ne frappe sur les communautés LGBTQ+. De manière obsessive, avec les mêmes arguments ressassés ad nauseam, ils et elles étalent sans vergogne leur ignorance crasse bourrelée de préjugés. Récemment, c’étaient les personnes trans qui en prenaient pour leur grade, une infime minorité qui voudrait imposer des pronoms personnels dégenrés. Une minorité qui aurait une influence sur la majorité. Bref le début de la fin pour les frileux et les frileuses fossilisé.es dans le passé.

Une infime minorité, les personnes trans, qui ratisserait large et mettrait en péril la majorité genrée et binaire. Rappelons simplement que les locuteurs et locutrices d’expression française sont une extrême minorité sur l’immense continent américain. Leur combat est louable. Mais est-il plus noble que celui des personnes transgenres ?

Que l’on ne me serve pas la tradition, l’ancrage sur une terre depuis des siècles, la culture de nos aïeux, et peut-être de nos aïeules, qui cimente ainsi la communauté francophone. Après tout, les personnes trans, comme les gais, comme les lesbiennes, comme bien d’autres minorités, dont les autochtones, ont traversé l’histoire, développé une culture, et sont aussi ancrées dans des territoires et dans une tradition. La seule différence, c’est que pour les autochtones, on a tenté de les faire disparaître, et que pour les minorités sexuelles, on ne les a pas laissées apparaître. L’histoire de ces communautés a été laminée, effacée, gommée, niée ; et les livres d’histoire le prouvent sans nul doute. Quel pays au 20e siècle aurait enseigné à ses étudiant.es le sort réservé à celles et ceux dont l’orientation sexuelle ou le genre différait de la norme majoritaire ?

Si les grands moments historiques d’une nation sont valorisés généralement par ses faits d’arme, sa résistance à l’ennemi, à l’envahisseur, il n’existe en revanche aucun mot sur celles et ceux que l’on a tenté de faire taire, d’éliminer, d’enfermer parce qu’ils auraient fait tache dans le portrait identitaire d’une nation, d’un peuple. Aurait-on la statue d’Émilie Gamelin au métro Berry si elle avait été surprise de saphisme dans sa communauté religieuse ?

Une histoire occultée, effacée dans presque tous les pays mais dont on découvre peu à peu les fossiles, les restes, les lambeaux. Les moyens de communication qui ne cessent de se développer depuis les années soixante ont eu un effet positif. Comme pour les femmes, comme pour les populations dites indigènes, comme pour les minorités sexuelles, elles ont pris conscience qu’elles partageaient beaucoup de points communs qui dépassaient le cadre des frontières. Mieux, que l’on pouvait penser alors en termes de solidarité et de développement de front commun et de voix commune. Qu’il y avait entre une femme africaine, une femme sud-américaine, ou encore une femme européenne la même perception de jouer les seconds rôles dans la société, que la phallocratie régnait encore en maître et dictait ses normes. Il en allait de même pour les minorités sexuelles, ou encore de la hiérarchie entre les « races » avec la prédominance du mâle blanc sur tous les autres mâles.

Quoi qu’en dise les pourfendeurs et pourfendeuses du communautarisme à la défense des identités nationales qui seraient menacées, ces communautés qui tissent des liens et organisent du soutien au-delà des frontières arbitrairement dessinées, ne rejettent pas pour autant leur attachement à leur culture, à leur identité nationale acquise ou transmise. Ces minorités veulent simplement prendre leur place et jouer le rôle qui leur revient de droit, comme actrices et acteurs de la cité. Elles souhaitent sortir de l’anonymat, sortir des grands placards collectifs dans lesquels on les a enfermés jusqu’à les oublier.

Ce ne sont pas les identités nationales, culturelles ou religieuses qui se trouvent ainsi menacées par l’avènement des minorités, mais bien ceux qui détiennent les rênes du pouvoir.

Bien sûr au Canada, au Québec, on peut se péter les bretelles. Dans les gouvernements et des conseils d’administration paritaires, il y a de plus en plus de LGBTQ qui font leur sortie du placard et brisent des plafonds de verre. Même aux États-Unis, on peut être aujourd’hui gai et briguer la Maison-Blanche comme le candidat démocrate Pete Buttigieg. Mais à l’échelle de la planète, on ne peut se réjouir. Dans de trop nombreux pays, sortir de l’ombre, se lever pour ne plus être à genoux, relève d’un courage inouï, sachant que pour beaucoup, la prison les attend ou pire, qu’elles et ils soient assassiné.es.

Ce n’est qu’en continuant à tisser des liens, à être solidaire des minorités - et pas seulement sexuelles -, à interpeler sans cesse les élu.es aussi bien sur la scène nationale qu’internationale que les choses pourront bouger. Et les identités nationales ne s’en porteront que mieux, puisqu’en leur sein, il n’y aura plus de citoyennes et de citoyens de seconde zone, de parias, d’exclu.es.

Impossible de conclure sans avoir une pensée, emplie de tristesse, pour l’activiste LGBT haïtien, Charlot Jeudy, et président fondateur de Kouraj, mort dans des conditions mystérieuses en novembre dernier. Ce texte lui est dédié comme à toutes celles et tous ceux qui se tiennent debout au risque de leur vie.

Dernière mise à jour le 16 décembre 2019

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