Édition du 20 août 2019

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Débats

Populisme de gauche : un avenir bouché ?

A gauche, depuis les élections européennes, le débat est bel et bien lancé. Loin de l’opposition caricaturale « union de la gauche VS populisme de gauche », Pierre Khalfa, membre de la Fondation Copernic, répond à Glidas Le Dem.

Tiré de Regards.fr

Dans un texte publié dans Regards – Populisme de gauche : prendre le risque d’un avenir –, Gildas Le Dem revient sur la pensée d’Ernesto Laclau et de Chantal Mouffe en s’insurgeant contre certaines critiques qui la travestissent et la déforment. S’il pointe à juste titre la pertinence de certaines analyses de Laclau et Mouffe, il tombe lui-même dans le défaut qu’il dénonce en laissant de côté les aspects les plus discutables de leur pensée. Il s’interdit donc d’en comprendre la cohérence globale et d’en souligner un certain nombre d’apories.

Nous concentrerons notre analyse sur trois points principaux en partant non pas de l’ouvrage Hégémonie et stratégie socialiste, dans lequel Laclau et Mouffe ne défendent pas une stratégie populiste, mais de leurs ouvrages ultérieurs en particulier : La raison populiste de Laclau et Pour un populisme de gauche de Mouffe.

Sujet unique ou multiplicité des acteurs sociaux ?

Laclau se veut en rupture avec ce qu’il nomme « l’essentialisme marxiste ». Pour lui, il faut « concevoir le "peuple" comme une catégorie politique non comme un donné de la structure sociale ». Il n’y a pas, en effet, de fondements objectifs qui permettent de définir l’acteur historique, le sujet de la transformation sociale, celui-ci est le résultat d’un processus politique. Laclau rompt donc, à juste titre,avec l’idée d’un sujet de l’action collective constitué a priori, issu objectivement de la structure sociale.

Ainsi, nous dit-il dans La raison populiste : « Il n’y pas de raison pour que les combats ayant lieu dans les rapports de production doivent être les points privilégiés d’une lutte anticapitaliste globale. Un capitalisme mondialisé crée une multitude de points de rupture et d’antagonisme – crises écologiques, déséquilibres entre différents secteurs de l’économie, chômage de masse, etc. – et seule une surdétermination de cette pluralité antagonique peut créer des sujets (les italiques sont de nous) anticapitalistes globaux capables de mener à bien un combat digne de ce nom. Comme le montre l’expérience historique, il est impossible de déterminer a priori quels seront les acteurs (les italiques sont de nous) hégémoniques dans ce combat. »

Comme le rappelle Gildas Le Dem, les agents sociaux s’inscrivent « dans d’autres espaces que ceux des rapports de production ». Encore faut-il tirer toutes les conséquences de cette affirmation et c’est là que les problèmes commencent. Dans le passage précité de Laclau, on l’aura remarqué, « acteurs » et « sujets » sont à juste titre au pluriel. Mais, par ailleurs, tout le propos de Laclau vise au contraire à construire un sujet unique « le peuple ». Il part pour cela de l’hétérogénéité des demandes sociales insatisfaites pour arriver à la formation d’une « chaîne d’équivalence » rendue possible par la domination d’une demande sociale particulière qui prendrait un caractère universel : « Une demande déterminée, qui était peut-être à l’origine une demande parmi d’autres, acquiert à un certain moment une importance inattendue et devient le nom de quelque chose qui l’excède ».

Il y a là une contradiction dans la pensée de Laclau. Soit il existe une pluralité de dominations qui construit des identités multiples et comme l’écrit Gildas Le Dem des agents sociaux eux-mêmes divisés. On ne peut alors réduire les antagonismes dans la société à une seule contradiction qui surdéterminerait toutes les autres, que ce soit l’opposition capital/travail, peuple/oligarchie, femmes/hommes, blancs racisés, etc. Dans ce cas la question stratégique est de savoir comment articuler des mouvements spécifiques se situant sur des différents terrains avec leurs propres objectifs et comment construire un projet d’émancipation qui tienne compte de la multiplicité croisée des oppressions ? Soit au contraire, comme Laclau, on essaye de retrouver sous le nom de « peuple » le sujet universel unique avec la centralité d’une oppression particulière, niant ainsi, de fait, la pluralité des oppressions et leur non hiérarchisation.

Dans Pour un populisme de gauche, Mouffe est bien obligée de reconnaître d’ailleurs ce problème. Elle admet ainsi que cette démarche, « en rassemblant les demandes démocratiques pour créer un "peuple", produirait un sujet homogène qui nie la pluralité ». Elle en conclut simplement par une déclaration de bonnes intentions : « Cela devrait être évité pour que la spécificité des différentes luttes ne soit pas gommée ». Un peu court…

La clef de voute : le rôle du chef

Dans la position de Laclau, reste à expliquer comment se forme cette demande sociale qui excède toute les autres. Il faut, nous dit Laclau, « l’identification de tous les maillons de la chaîne populaire à un principe d’identité qui permette la cristallisation de toutes les demandes différentes autour d’un dénominateur commun – lequel exige, évidemment, une expression symbolique positive ». Quel est ce dénominateur commun et cette expression symbolique positive ? La réponse de Laclau est sans la moindre ambiguïté. C’est l’existence du leader qui permet de résoudre ce problème. Le populisme se distingue d’autres processus politiques par un rapport direct entre une personnalité se voulant charismatique et le peuple, ou plus exactement le peuple s’incarne dans le leader.

Contrairement au populisme de droite qui n’a pas ce genre de pudeur, les partisans du populisme de gauche évitent généralement de traiter cette question et Gildas Le Dem ne fait pas exception. Il n’en dit pas un mot. Laclau est un des rares à le faire sans détour. Il n’hésite pas à indiquer explicitement que, pour lui, « l’absence de meneur » équivaut à « la dissolution du politique ». L’existence d’un chef est ici la condition même de possibilité du politique, « la nécessité d’un meneur existe toujours », nous dit-il. En rapport avec le politique, l’existence d’un leader est élevée ici en nécessité ontologique et rendue politiquement indispensable car « la logique équivalentielle conduit à la singularité, et la singularité à l’identification de l’unité du groupe au nom du leader ». Ainsi, pour Laclau, la construction même d’une chaîne d’équivalence, c’est-à-dire pour lui le « peuple », aboutit à l’incarnation dans un leader. Pire, pour lui « l’amour pour le leader est une condition centrale de consolidation du lien social ». Le leader charismatique est ainsi la clef de voûte de sa construction théorique. Laclau aboutit ainsi au vieux cliché réactionnaire de l’homme providentiel (historiquement, c’est le plus souvent un homme). Le populisme, même de gauche, risque donc fort de n’être qu’un autoritarisme.

Mouffe, qui n’en parlait pas dans L’illusion du consensus, est obligée dans son dernier ouvrage d’aborder, sans s’y étendre, cette question. Il est d’abord significatif qu’elle ne reprenne aucune des formulations de Laclau sur l’existence d’un chef comme condition du politique. De plus, alors que Laclau insistait sur « l’identification de tous les maillons de la chaîne populaire à un principe d’identité » comme nécessité pour former une chaîne d’équivalence, elle préfère parler de « demande démocratique spécifique devenue le symbole du combat commun » et admet qu’un tel symbole pourrait éventuellement remplacer la figure d’un leader.

Cependant, elle continue de placer « les liens affectifs qui unissent un peuple à un chef charismatique » comme un moyen privilégié de créer une volonté collective, présentant alors le leader comme un primus inter pares (premier parmi les égaux) et essayant de distinguer un leadership fort de l’autoritarisme. Il serait facile d’ironiser sur cette dernière distinction dont Emmanuel Macron fait son quotidien… Si elle essaie donc de désamorcer les critiques qu’ont entraînées les formulations de Laclau et certaines pratiques politiques se réclamant du populisme, on voit toujours mal comment la valorisation et le mythe du leader pourraient s’accommoder d’une perspective émancipatrice. Dans cette conception, la participation populaire et la démocratie radicale que Mouffe appelle de ses vœux, prennent au mieux une forme plébiscitaire où les citoyens ont plus ou moins régulièrement à approuver les décisions prises en haut. Il n’y a d’ailleurs pas d’exemple historique où des expériences politiques de ce type se soient bien terminées.

Bons et mauvais affects, la question de l’extrême droite

Dans une longue note, Gildas Le Dem évoque la question des affects en politique, s’en prenant à Eric Fassin qui avait dénoncé dans le populisme une politique basée sur le ressentiment. La question des affects en politique est un vieux débat. Gildas Le Dema raison de rappeler que Spinoza plaidait pour transformer « les passions populaires les plus réactives […] dans le sens et au moyen de passions actives et affirmatives ». Contre Diderot, qui dans l’article « Droit naturel » de l’Encyclopédie affirmait que « le silence des passions » est la condition pour que la volonté générale voie le jour, Rousseau développait d’ailleurs dans le Contrat social le lien nécessaire entre le développement de la volonté générale et les passions et affects correspondants.

Chantal Mouffe a donc raison de pointer le rôle des affects en politique. Mais se contente-elle, comme l’affirme Gildas Le Dem, de vouloir « combattre des affects par d’autres affects » ? Si tel était le cas il n’y aurait pas de problème. On peut cependant avoir une autre lecture de ses positions au regard de ce qu’elle écrit sur l’extrême droite, question que n’aborde pas Gildas Le Dem. Elle n’emploie d’ailleurs jamais pour ces formations politiques le terme « extrême droite », terme qu’elle critique vertement, mais celui de « populiste de droite ». Mais là n’est pas le plus grave.

Prisonnière de sa conception de la politique comme création d’une frontière entre le « eux » et le « nous », et constatant que c’est aussi la démarche de l’extrême droite, elle reprend l’idée que face au néolibéralisme, « populisme de droite » et « populisme de gauche » mèneraient ainsi, chacun à leur manière, un combat contre le « système ». Elle en vient ainsi à écrire « que la plupart des demandes exprimées par les partis populistes de droite sont des demandes démocratiques auxquelles devrait être apportée une réponse progressiste ». Pour justifier sa position, Mouffe indique que « ces revendications émanent de groupes qui sont les principaux perdants de la mondialisation néolibérale […] Une approche populiste de gauche devrait tenter de proposer un vocabulaire différent afin d’orienter ces demandes vers des objectifs égalitaires […] leur sentiment d’exclusion et leur désir de reconnaissance démocratique, exprimés auparavant dans un langage xénophobe, (peuvent) se traduire dans un autre vocabulaire et être dirigés vers un autre adversaire. »

Il est vrai qu’une partie de l’électorat de l’extrême droite est constituée de victimes des politiques néolibérales. Mais Mouffe ne semble pas voir que, pour cet électorat, les questions sociales sont vues à travers un prisme xénophobe et raciste surdéterminant une vision qui mobilise des affects puissants où les passions mobilisées renvoient surtout à la haine de l’autre. Tout se passe comme si elle considérait les affects liés au racisme et à la xénophobie comme une simple couche superficielle car les individus touchés sont celles et ceux qui sont écrasés par le capitalisme financiarisé. Elle tombe là dans un économisme rationaliste, alors même qu’elle affirme par ailleurs très justement que « les identités politiques ne sont pas l’expression directe de positions objectives au sein de l’ordre social ».

Ces affects mortifères pourraient donc être éradiqués simplement en changeant de vocabulaire. Est-ce vraiment si simple ? Elle ne nous dit d’ailleurs rien de ce que devrait être ce nouveau vocabulaire. S’agit-il de faire des concessions à la xénophobie en reprenant à son compte certains propos sur les migrants comme certains à gauche sont tentés de le faire ? Gagner des électeurs aujourd’hui acquis à l’extrême droite suppose d’abord de rester ferme dans le combat et l’argumentation contre le racisme et la xénophobie. Toute concession sur ce terrain ne peut que les renforcer dans leurs convictions et crédibiliser encore plus les formations politiques qui en ont fait leur doctrine.

Si on ne fait pas de politique sans passions, encore faut-il voir que toutes n’aboutissent pas au même résultat. Un affect dominé par le ressentiment peut vite se transformer en rancœur haineuse à la recherche de boucs émissaires et non en une espérance permettant de se projeter dans l’avenir avec l’espoir d’une société désirable.

Pierre Khalfa

Pierre Khalfa

co-président de la fondation Copernic

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