Édition du 18 juin 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Histoire

"Quand notre monde est devenu chrétien"

En cette période marquée par de nombreux débats et prises de position autour du projet de loi no 21 ( Loi sur la laïcité de l’État du gouvernement du Québec), j’ai cru bon de relire un ouvrage majeur portant sur le processus de la christianisation de l’Occident au IVe siècle de notre ère. Dans les lignes qui suivent, il sera question du livre de Paul Veyne, dont la référence complète est :

Veyne, Paul. 2007. Quand notre monde est devenu chrétien : (312-394). Paris : Le livre de poche, 279 p.

En l’an 197 après Jésus-Christ, Tertullien écrivait : « On devient chrétien, on ne naît pas chrétien. » (p. 29)[1]. « Deux ou trois siècles après Constantin », écrit Paul Veyne, « on naîtra chrétien comme on naissait païen » (p. 172). Dans le livre Quand notre monde est devenu chrétien : (312-394), le professeur du Collège de France s’intéresse à certains éléments du processus par lequel le christianisme a pu, durant le IVe siècle, s’imposer à l’Occident. Mentionnons ici au passage que l’Empire romain comptait au début de ce siècle à peine 10 % de chrétiens. Deux siècles plus tard - au VIe siècle -, la situation sera complètement renversée. Ce sont les païens qui se compteront dorénavant au compte-gouttes. Ce renversement de situation s’explique, selon Paul Veyne, en raison des trois facteurs suivants :

1. La conversion au christianisme de Constantin et sa résolution à christianiser le monde pour le sauver ;

2. Constantin voulait devenir un grand Empereur et pour atteindre cet objectif, il lui fallait une grande religion d’avant-garde qui assurait le salut éternel de l’humanité ;

3. Le christianisme a pu se répandre dans l’Empire romain, parce que Constantin n’a forcé personne à se convertir à cette religion. Il a plutôt aidé financièrement les chrétiens à mettre en place leur Église et surtout leur réseau d’évêchés tissé sur l’Empire romain.

Et c’est ainsi qu’à travers le temps, lentement mais sûrement, les foules jadis païennes se sont retrouvées chrétiennes. La thèse que défend Paul Veyne dans son livre se résume comme suit : le christianisme ne s’est pas imposé seul comme religion dominante en Occident. La victoire du christianisme sur le paganisme est le résultat, minimalement, de la volonté d’un homme et pas n’importe quel homme : l’empereur Constantin, qui agissait à la fois comme Empereur romain et « président de l’Église » (chapitre VI).

Attardons-nous brièvement aux deux années mentionnées dans le sous-titre du livre : 312 et 394. À quoi au juste ces années réfèrent-elles ? En 312, l’Empire romain est divisé en deux (Occident et Orient) et gouverné par quatre coempereurs. Un cinquième personnage, Maxence - pour ne pas le nommer -, se prétend maître de l’Italie et de Rome. Le coempereur d’Occident, Constantin de son nom, décide alors de combattre le tyran et usurpateur qu’est Maxence. La veille de l’affrontement, Constantin aurait demandé au dieu des chrétiens de se manifester à lui. Durant son sommeil, il entend une voix lui dire : « Tu vaincras sous ce signe ». Le signe en question est le « chrisme » (les deux premières lettres grecques du mot Christ : X [chi] et P [rhô]). Ordre sera donné par Constantin de dessiner le logo du chrisme sur le bouclier de ses soldats à la tête desquels il remporte, le 28 octobre 312, la célèbre bataille du pont Milvius. Et c’est ainsi que cet empereur, converti au christianisme, décidera avec Licinius de mettre un terme, en 313, aux persécutions contre les chrétiens, parce qu’elles sont tout simplement jugées inefficaces.

En 394, soit deux ans après avoir formellement interdit tout culte païen (le 8 novembre 392), l’empereur chrétien Théodose portera le coup fatal au paganisme en écrasant le coempereur d’Occident Eugène (soutenu par le chef germain et païen Argobast). Entre ces deux dates, 312 et 394, s’ajoutent d’autres événements qui méritent d’être mentionnés. D’abord, en 324, lors de la Bataille d’Andrinople, Constantin sortira vainqueur de cet affrontement contre Licinius. Par cette victoire sur son ex-allié, Constantin deviendra le premier Empereur romain chrétien. Ensuite, après sa mort, survenue en 337, le pouvoir romain impérial sera pris en charge par des chrétiens, à une exception près, Julien dit l’Apostat. Mais son règne fut trop bref (de 361 à 363) pour assurer un retour durable au paganisme.

Dans son ouvrage, Paul Veyne soutient au moins trois grandes idées : la première selon laquelle Constantin s’est converti au christianisme parce qu’il était habité d’une foi sincère (et non par ruse) ; deuxième grande idée, Constantin s’est appuyé sur l’Église pour affermir son pouvoir ; et la troisième, que le christianisme, qui a vacillé avant de s’imposer de manière durable dans le temps dans l’Empire romain, n’était pas une nécessité de l’histoire. Son triomphe s’explique plutôt par la volonté tenace de certains dirigeants politiques, dont Constantin le premier et la quasi-totalité de ses successeurs (à l’exception de Julien dit l’Apostat) par la suite, d’appuyer et de faire rayonner cette religion.

En quatrième de couverture, Paul Veyne précise au sujet de son opuscule, qu’il s’agit d’un « livre de bonne foi d’un incroyant qui cherche à comprendre comment le christianisme, ce chef d’œuvre de création religieuse, a pu entre 300 et 400 s’imposer à tout l’Occident. » Il y est parvenu selon notre auteur pour les raisons énumérées ci-haut et entre autres choses parce que cette religion a inventé un Dieu extraordinaire. Il faut se rappeler qu’au IVe siècle, le christianisme est une religion radicalement nouvelle. Elle est soutenue par un « best-seller innovateur » (p. 41 et 50). Le christianisme proposait, à l’époque, un système de pensée original et une structure d’encadrement efficace, c’est-à-dire une Église autoritaire et prosélyte. Cette nouvelle religion séduira les pères de famille et certains intellectuels avant-gardistes révolutionnaires. Jusqu’en 312, le christianisme inquiétait les dirigeants politiques romains qui n’hésitaient pas à réprimer et à persécuter les adeptes de ce culte. Une fois que le christianisme est devenu religion d’État, le message chrétien cessa d’être choquant. Les fonctionnaires, par souci de protéger leur plan de carrière, se convertiront à cette religion et les masses populaires, par conformisme social, y adhéreront.

Pour l’historien Paul Veyne, « la religion n’est qu’un facteur parmi bien d’autres » (p. 233) d’une civilisation et non sa matrice ou sa « racine ». Et si le christianisme est toujours présent dans le monde occidental, il est plutôt le résultat d’une « épigenèse » (p. 233), c’est-à-dire « un embryon (qui) se développe par différenciation successive de parties nouvelles » (Le petit Robert, 2015, p. 906).

*

Cela fait donc depuis au moins le IVe siècle que se pose, parfois avec beaucoup d’intensité et parfois moins, la question des liens et des relations entre l’État et la religion en Occident. Il s’agit donc d’un sujet aux origines pluriséculaires. Parions une chose, sans égard pour le sort qui sera réservé au projet de loi no 21, nous n’avons pas fini d’entendre parler, au Québec, de la place de la religion dans la sphère publique.

Le livre de Paul Veyne nous permet d’en savoir un peu plus sur comment l’Occident s’est christianisé au IVe siècle de notre ère. Par contre, il ne nous explique pas comment les différents États du monde occidental (laïcisés ou non) définissent ou définiront leurs rapports et leurs relations avec les différentes religions pratiquées sur leur territoire.

Ce livre nous amène à nous poser les questions suivantes : mais qui donc fait l’histoire ? Sont-ce les grands personnages ou les masses ? Quelle est la place à attribuer à la « sincérité des actrices et des acteurs dans l’action » pour comprendre la dynamique historique ? L’histoire s’explique-t-elle à travers un déterminisme quelconque ou ne s’agit-il pas plutôt d’événements et de phénomènes qui relèvent de la contingence[2] ? Pourquoi Constantin a-t-il réussi sa révolution césaropapiste[3], alors que Lénine et Trotsky n’ont pas été en mesure d’obtenir le même succès avec leur projet de révolution bolchevique devant conduire à la mise en place d’un État prolétarien[4] (p. 115) ?

Enfin, après avoir parcouru en entier ce bouquin, vous serez en mesure de constater qu’une religion (ou une idéologie politique) peut avoir, à son origine, une portée révolutionnaire et, une fois instituée en organisation qui se veut durable ou permanente dans le temps, elle peut se transformer en son contraire (c’est-à-dire s’imposer à la population d’un territoire donné en tant que « puissance » [ou pouvoir] réactionnaire).

En terminant, allons-y d’un avertissement que j’aurais aimé voir en première de couverture : « La lecture de ce livre est susceptible de vous stimuler sur le plan intellectuel ».

Yvan Perrier

5 mai 2019

[1] Tertullien s’est possiblement inspiré de Sénèque qui a écrit : « On ne naît pas sage, on le devient. » Cette formule sera par la suite réécrite de différentes façons. Érasme de Rotterdam dira : « On ne naît pas homme, on le devient. » Simone de Beauvoir pour sa part avancera : « On ne naît pas femme, on le devient. » De mon côté, j’ai écrit : « On ne naît pas étudiante ou étudiant, on le devient. » Yvan Perrier

[2] Paul Veyne a été un des premiers historiens à remettre en question le caractère « scientifique » du matérialisme historique à l’époque où cette grille d’analyse exerçait un réel attrait parmi les adeptes du structuro-marxisme. À ce sujet, il écrit : « S’il se trouvait que les rapports économiques de production fussent, au moins en gros, une cause sur laquelle on pourrait compter, ou produisissent, au moins en gros, des effets qui répondissent à notre attente, le marxisme aurait raison et l’histoire serait une science. Il faudrait, par exemple, que la Révolution fût assurée, tôt ou tard, tant que les causes qui y mènent (attitude du prolétariat, particularités nationales, ligne générale du Parti) varieraient seulement dans des limites raisonnables, il faudrait qu’à une infrastructure précise (le capitalisme) répondissent des superstructures diverses, assurément (roman réaliste ou roman d’évasion), mais pas quelconques (pas l’épopée). On sait du reste qu’il n’en est rien, que le marxisme n’a jamais rien prévu ni expliqué, et nous ne nous y attarderons pas. Mais il faut bien voir ce que son échec signifie exactement pour l’épistémologie de l’histoire : cet échec ne signifie pas du tout que, par exemple, la poésie n’est pas explicable par l’économie : mais seulement qu’elle ne l’est pas constamment et qu’en histoire littéraire, comme partout en histoire, il n’y a que des explications de circonstance. Que la poésie ait sa valeur propre et sa vie propre, c’est trop évident ; mais de quel droit prophétiser qu’il n’arrivera jamais qu’un poème soit explicable principalement par l’économie ? » Veyne, Paul. 1971. Comment on écrit l’histoire. Paris : Le Seuil, p. 315-316. Paul Veyne est d’avis que les phénomènes historiques relèvent de la contingence, c’est-à-dire qu’il s’agit d’événements pouvant ou non se produire.

[3] Le césaropapisme désigne un système de gouvernement dans lequel le pouvoir temporel (l’empereur ou césar) impose son pouvoir et son autorité sur le pouvoir spirituel ou religieux.

[4] L’État prolétarien désigne, dans la pensée marxiste, l’appareil d’État qui se met en place après la révolution prolétarienne. Il remplace l’État bourgeois durant la période de transition devant mener au communisme. L’État prolétarien, pour sa part, correspond à la mise en place de la dictature du prolétariat qui a, entre autres choses, pour objectif la suppression de la propriété privée des moyens de production.

Yvan Perrier

2 mai 2019

Notes

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).

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