Édition du 26 mai 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débats

Réflexions autour de quelques-unes des Notes éparses du Manifeste de l'Après de Jonathan Durand Folco

Un grand merci tout d’abord à Jonathan pour ces Notes éparses qui permettent de mettre la table —comme on dit— et d’ouvrir le débat sur ce que nous sommes en train de vivre. D’autant plus qu’il cherche à le faire en partant de ces acquis théoriques si riches et si indispensables qui, à gauche, nous restent communs.

En ce sens, je ne peux, pour commencer, que partager les premières constatations qu’il fait sur les contradictions qui hantent notre civilisation. Notamment cet impératif d’accumulation du capital qui à termes devient incompatible avec celui de reproduction des conditions matérielles de la vie humaine et non humaine ; la pseudo "rationalité économique se retournant en irrationalité menaçant ses propres conditions d’existence". Sur cela, on peut s’entendre sans difficultés, et avec toutes les conséquences que cela implique quant aux transformations radicales et urgentes qu’exige notre civilisation.

Par contre ce qui me semble pouvoir être discuté —et peut-être n’est-ce qu’une question de nuances— c’est la suite du raisonnement : cette idée que, parce que l’humanité a décidé "de privilégier l’impératif de santé humaine sur l’impératif de croissance", elle aurait "emprunté la voie du basculement général", celle "du paradoxe d’une potentielle révolution involontaire". Une révolution, ajoute Jonathan, du genre de celle qu’évoquait Walter Benjamin quand il rappelait que : « Marx avait dit que les révolutions sont la locomotive de l’histoire mondiale. Mais il se peut que les choses se présentent tout autrement. Il se peut que les révolutions soient l’acte, par l’humanité qui voyage dans ce train, de tirer les freins d’urgence ».

Les intuitions de Walter Benjamin

Mais en raisonnant ainsi, Jonathan ne risque-t-il pas de réduire la portée des événements que nous sommes en train de vivre et partant de sous-estimer le poids de l’histoire et des contradictions qui n’ont cessé de la hanter ? Et ce qui pourrait nous mettre la puce à l’oreille, c’est le sens possible de l’intuition de Benjamin à laquelle fait allusion le texte de Jonathan. Il s’agissait pour Benjamin de penser, dans le contexte si difficile des années 1930, les conditions d’une révolution qui échapperait aux travers de l’historicisme véhiculé par le marxisme orthodoxe (alors en vogue dans l’URSS stalinisée) ; un historicisme qui faisait imaginer la révolution comme quelque chose qui arriverait nécessairement parce que portée par le mouvement —toujours en dernière instance positif— de l’histoire elle-même. À l’encontre de cette vision, Benjamin rappelait toute l’importance du politique, de "la politique qui désormais prime l’histoire", et permet donc de redonner au présent, aux temps présents, à ce que Benjamin appelle "l’a-présent", tout le pouvoir de transformation qu’il recèle en lui-même. À condition cependant qu’on soit capable d’en saisir véritablement la portée politique. Et cette dernière exige force, courage, activité, rupture radicale, surtout une détermination et une conscience collective qui se forge dans l’histoire et les luttes passées, dans ce que Benjamin appelle la tradition des vaincus.

À condition donc qu’on soit capable, comme dit Benjamin, de "brosser l’histoire à rebrousse-poil", c’est-à-dire à condition d’apprendre à n’en point perdre le fil, à en retrouver le sens au travers de cette accumulation de désastres qu’elle a pu signifier, au fil du temps, pour les vaincus du passé : par exemple pour les peuples du sud, ou encore les classes de salariés du capitalisme néolibéral, les peuples autochtones colonisés, les femmes en butte au patriarcat, etc.

Pouvoir du capital et bio-pouvoir

Et c’est justement ce qui peut être équivoque dans les Notes éparses de Jonathan : cette idée que nous serions déjà —ou en tous cas en voie d’être— partie prenante, en quelque sorte malgré nous, d’une transformation radicale de notre monde, de ce qu’il appelle "une potentielle révolution involontaire"

Certes il insiste bien sur l’idée que l’effondrement soit "voulu et non pas simplement subi". Mais, mettant ainsi les points sur les "i", il fait justement ressortir ce à quoi il faudrait sans doute porter plus d’attention : le système —et avec lui les grands oligarques et puissances économiques dont les intérêts lui sont concomitants— sont loin d’être à bout de leurs ressources, et s’ils ont opté pour, ou pour le moins cautionné dans nombre de pays, le confinement sanitaire généralisé, ce n’est probablement pas d’abord parce qu’ils auraient décidé de privilégier —comme semble le dire Jonathan— l’impératif de la santé humaine sur celui de la croissance.

C’est tout simplement parce qu’au 21 nième siècle, le pouvoir du capital prend chaque fois plus la forme du "bio-pouvoir", c"est-à-dire d’un pouvoir qui sait que c’est aussi en parvenant à contrôler et protéger la vie de vastes populations (ou tout au moins certaines formes de vie qui sont adéquates à ses projets) qu’il peut aussi se maintenir comme pouvoir économique et financier, exister en tant que tel, disposer d’une indéniable prise sur l’ordre du monde contemporain.

Cela ne veut donc pas dire que le bio-pouvoir se fiche de l’exploitation du travail humain ou des chaines de valeur du capital, cela veut dire qu’au 21ième siècle, le pouvoir du capital passe aussi par le bio-pouvoir, peut prendre la forme du bio-pouvoir lorsque cela s’avère pour lui nécessaire.

Redevenir une force sociale et politique qui compte

Ce qui fait qu’il n’y a dans les faits, aucun virage à 180 degrés que nos sociétés seraient en train de prendre, sinon une série de mesures bien pragmatiques prises sur le coup des effets d’une pandémie mondiale par nos dirigeants actuels (ce que Benjamin appellerait les vainqueurs !). Et cela, dans le but de tenter de sauver les meubles et de, comme on l’entend si souvent du côté des forces conservatrices et du monde de l’entreprise, parvenir le plus tôt possible à faire rebondir l’économie. Le tout bien sûr au fil d’une rivalité économique et géopolitique grandissante entre des USA déclinants et une Chine en pleine ascension. Rien de plus, rien de moins !

Et si bien sûr, vu depuis nos préoccupations ou anticipations de militants ou activistes de gauche, cela nous parait remettre en question tout ce que le système fait d’ordinaire, cela ne veut pas dire pour autant que les choses sont en train de changer sur le fond, structurellement parlant. Cela veut simplement dire que les décideurs d’aujourd’hui, ceux qui continuent à nous diriger en vainqueurs —dans l’ici et maintenant de la crise — cherchent à gagner du temps et à nous imposer leur solution du moment.

Certes une telle orientation —comme l’indique Jonathan par ailleurs— risque bien malgré tout d’entrainer une profonde crise économique du type de celle de 1929 ou pire encore. Celle-ci, l’histoire nous l’a appris, touche et touchera d’abord en priorité non seulement les plus démunis —comme on tend à dire un peu trop facilement— mais d’abord et avant tout de larges secteurs de la population (ce fameux 99%) qui n’ont actuellement pas voix (ou peu voix) au chapitre, notamment sur la façon dont on lutte contre la pandémie et contre les effets sociaux et politiques qu’indirectement à travers les stratégies sanitaires qu’on lui oppose, elle induit déjà : par exemple le manque de masques, de matériel et de bonnes conditions de travail pour les infirmières se trouvant aux premiers postes de la lutte contre la pandémie ; ou encore l’absence soudain de revenus pour de larges secteurs de la population et vis-à-vis desquels on tarde tant à prendre les mesures nécessaires, etc.

En ce sens, si comme le dit si bien Jonathan, "l’après se prépare dans le maintenant", cela ne passe pas que par l’appel aux ressources "de l’imaginaire et de la créativité collective", mais aussi et surtout par l’appel à la lutte, au combat collectif (à la nécessité au passage de garder son sens critique, sa capacité à se défaire de ces réflexes grégaires et de peur que le bio-pouvoir sait si bien manipuler), en redevenant une force collective qui compte et qui pourrait imposer d’autres solutions que celles que les vainqueurs d’aujourd’hui sont en train d’improviser sur la base première de leurs intérêts particuliers.

C’est peut-être un peu étrange à le dire ainsi, mais au fond , à l’heure de cette pandémie planétaire, ce ne sont rien d’autre — que les défis d’une formidable lutte de classes aux couleurs du 21 siècle auxquels nous sommes sommés de nous confronter.

Saurons-nous en être à la hauteur ?

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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