Édition du 7 avril 2020

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Afrique

Révisionnisme post-apartheid

En 1973, l’Assemblée générale des Nations unies adoptait une résolution qualifiant la politique d’apartheid de l’Afrique du Sud de crime contre l’humanité. F.W de Klerk en déclarant le 14 février 2020 que l’apartheid, bien que regrettable, n’était pas un crime contre l’humanité, a provoqué l’indignation dans ce pays où les blessures du passé sont loin d’être cicatrisées.

Tiré du blogue de l’auteure.

Le choix de la date pour faire cette déclaration n’est pas anodin. Comme tous les anciens présidents encore en vie, F.W de Klerk était invité au Parlement sud–africain pour le discours sur l’état de la nation (State of the Nation Address, SONA) et il avait choisi deux jours avant ce moment important de la vie politique du pays pour faire son coup d’éclat. Ce qui a permis à Julius Malema, le responsable du parti des Combattants de la liberté de faire le sien en demandant l’expulsion de cet indésirable président. Il a fallu attendre plus d’une heure que le calme revienne pour que le Président Ramaphosa puisse faire son discours et parle de l’avenir du pays.

Le plus étonnant dans cette confusion bien orchestrée, est l’extraordinaire revirement de FW de Klerk qui a reconnu son erreur et présenté ses excuses pour "la confusion, la colère et la douleur" que ses propos ont pu susciter. De Klerk avait déclaré au moment où l’Afrique du Sud commémorait le 30ème anniversaire de la sortie de prison de Nelson Mandela, que l’apartheid, tout en étant condamnable, n’était pas un "crime contre l’humanité" et que cette définition était de la propagande soviétique relayée par l’ANC et son allié le SACP, le parti communiste d’Afrique du Sud. Des propos dignes du temps de la guerre froide.

Un crime contre l’humanité, selon la définition est "une attaque systématique sur une population civile en toute connaissance de cause". Les déplacements forcés : 3,5 millions de personnes déplacées pour atteindre les objectifs du « grand apartheid » avec un découpage géographique selon la couleur de la peau : townships pour les actifs, bantoustans pour « les appendices inutiles » ; des milliers de morts ; des prisonniers torturés ; des arrestations arbitraires ; des assignations à résidence ; la censure de la presse ; des milliers d’enfants mort de malnutrition ou de maladies infantiles ; etc, sont à mettre au compte de l’apartheid.

Les réactions se sont multipliées dans la presse pour rafraichir la mémoire défaillante du dernier représentant de l’Afrique du Sud blanche. Terry Bell, auteur du livre Unfinished Business : South Africa, Apartheid and Truth (non traduit en français) qui pointait les silences de La Commission Vérité et Réconciliation sur des atrocités commises au nom de l’apartheid revient sur le rôle joué par FW de Klerk au sein du gouvernement dès les années 1980. Mais c’est le rôle joué par de Klerk pour une tuerie dans ce qui était encore le bantoustan du Transkei, en octobre 1993, qu’il met en avant dans un article du Daily Maverick. https://www.dailymaverick.co.za/opinionista/2020-02-18

Le gouvernement avait décidé d’éliminer un groupe de combattants de l’APLA, mouvement armé du Pan African Congress (PAC). L’exécution en fut confiée à un commando de la Special Branch qui en une opération de 27 minutes tua « cinq terroristes ». Les cinq terroristes étaient de jeunes garçons de 17, 16 et 12 ans. Criblés de balles par erreur. Quand Nelson Mandela fut mis au courant de ce massacre, il déclara que De Klerk avait « du sang sur les mains « et qu’il « n’avait pas même eu la décence de s’excuser ». La presse resta silencieuse à l’exception du journal New Nation, indépendant et anti–apartheid. La presse internationale refusa tout net toute allusion à cette tuerie car comme le dit le correspondent de l’époque de la BBC à Terry Bell « qui voudrait foutre en l’air un conte de fée ? » En 1994 De Klerk et Nelson Mandela recevait conjointement le prix Nobel de la paix.

De Klerk a aussi une lourde responsabilité dans l’enlèvement et le meurtre des « Cradock Four », quatre militants de l’ANC dont les corps n’ont jamais été retrouvés. Cette affaire est sur la liste de la vingtaine de cas que la Truth and Reconciliation Commission (TRC) a soumis au procureur général en demandant l’ouverture d’une nouvelle procédure judiciaire. Les Cradock Four ont été « définitivement enlevés de la société » en 1985 par un commando de la Security Branch en 1985. Ces commandos opéraient sur ordre du conseil de sécurité de l’état (State Security Council) où De Klerk a régulièrement siégé. Si le cas était réexaminé, l’ancien président devrait alors comparaitre devant la justice.

En Octobre 1988, une bombe explosait au siège du Conseil sud africain des églises. Interrogé à ce sujet, il préféra botter en touche et dire « Adrian Vlok (alors Ministre de l’Ordre et de la loi) est dans une meilleure position que moi pour répondre s’il a été informé ou pas de cette action ». Quant à son implication dans la violence qui a ravagé le Kwazulu Natal et les affrontements entre l’ANC et l’Inkatha de Buthelezi, la commission Goldstone a largement montré qu’il ne s’agissait pas d’affrontements Noirs contre Noirs, mais d’une entreprise de sabotage payée par le gouvernement d’apartheid pour faire capoter les négociations qui avaient commencé en mai 1990.

Dans la séance parlementaire qui a suivi le SONA, le Président Ramaphosa a consacré quelques instants à répondre au propos indignes de FW de Klerk « L’apartheid était fondamentalement un crime contre l’humanité… Ce régime était si immoral dans sa conception et si dévastateur dans son exécution qu’il n’y a pas un Sud-Africain qui aujourd’hui ne soit pas touché par cet héritage » et d’ajouter « J’irai même jusqu’à dire que nier cela est de la trahison ».

Cette polémique qui ravive des souvenirs douloureux pour des milliers de familles victimes de l’apartheid intervient à un moment crucial où l’Afrique du Sud traverse de graves difficultés économiques, où le racisme s’exprime toujours ouvertement, où les bouffées de xénophobie font des ravages. Comment oublier que les « architectes de l’apartheid » se sont largement inspirés des théories nazies de la suprématie de la race blanche, que des membres du Parti National ont été condamnés pour collaboration avec l’ennemi pendant la seconde guerre mondiale ?

F.W de Klerk n’est pas le cavalier blanc qui a mis fin à l’apartheid, mais un mythe crée de toute pièce par une agence de communication, Bell Pottinger, qui n’était pas à son coup d’essai puisqu’elle avait conseillé Margaret Thatcher tout au long de sa carrière. Dans la déclaration d’excuses du 17 février, publiée par la Fondation FW de Klerk on retrouve cette image du libérateur : « Le 24 avril, sous ma direction, tout le cadre juridique de l’apartheid a été démantelée et la voie a été ouverte pour l’adoption de notre actuelle constitution démocratique et non-raciale », ce qui est une réécriture hardie et mensongère de l’histoire de la période des négociations. Ce n’est pas FWde Klerk qui a mis fin à l’apartheid, mais la lutte acharnée du peuple sud-africain pour avoir le droit de vivre librement dans une démocratie, unie, non raciale et non sexiste comme le proclame la constitution signée par Nelson Mandela en Décembre 1996 à Sharpeville, lieu symbolique du crime contre l’humanité qu’a été et reste le régime d’apartheid.

Jacqueline Derens

Collaboratrice au site de Mediapart (France).

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