Édition du 24 mai 2022

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La guerre en Ukraine - Les enjeux

Russie-Ukraine : la finance comme arme

En gelant les avoirs de la Banque centrale russe, Américains et Européens ont institué une nouvelle forme de guerre, où les monnaies et la finance sont érigées en arme contre l’ennemi. Cette mesure sans précédent nourrit la contestation de l’hégémonie du dollar. Les plaques tectoniques de l’ordre monétaire international se sont mises en mouvement.

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« Un point de rupture » , « un basculement du monde », « une nouvelle ère ». Sept semaines après l’invasion de l’Ukraine et l’imposition des sanctions contre la Russie, les économistes et les observateurs cherchent encore leurs mots pour définir la situation. À ce stade, ils avouent avoir du mal à évaluer les conséquences des mesures financières décidées en représailles par les Occidentaux. Mais tous partagent la même impression, le même sentiment : quelque chose d’irréversible sans doute est advenu. Les plaques tectoniques de l’ordre financier international se sont mises en mouvement.

Une nouvelle forme de guerre s’est installée où les monnaies, la finance se sont transformées en armes contre l’ennemi. Dans les couloirs du pouvoir américain, l’expression « choc et effroi » (shock and awe), utilisée par le gouvernement de George Bush au moment de la guerre en Irak en 2001, a réapparu. Le président américain Joe Biden ne s’en cache pas : il s’agit d’utiliser tous les moyens financiers disponibles pour faire du régime de Vladimir Poutine un paria mondial, pour défaire financièrement la Russie afin de la contraindre à arrêter la guerre, voire renverser le pouvoir. « C’est un débranchement aussi agressif que possible du système financier commercial russe », explique un ancien responsable de la Maison-Blanche, Juan Zarate, cité par le Financial Times.

Même si les États-Unis au cours des dernières décennies ont abondamment utilisé le système des sanctions contre des pays ennemis (Iran, Soudan, Venezuela ou, plus récemment, Afghanistan), jamais des sanctions financières aussi fortes n’avaient été imposées à un pays de la taille de la Russie.

Au matin du 26 février, Américains et Européens ont annoncé l’isolement complet du régime de Vladimir Poutine. Les banques russes ont été coupées du système d’échange interbancaire Swift, toute une liste d’oligarques réputés proches du président russe ont vu leurs avoirs gelés. Et surtout, les 643 milliards de dollars de réserves extérieures de la Banque centrale de Russie placés dans les autres banques centrales du monde ont été gelés. Une mesure inimaginable il y a encore quelques semaines.


Joe Biden avec le président européen Charles Michel au siège de la Commission européenne le 24 mars © @ASEM VAN DER WAL / ANP via AFP

Dans ses préparatifs de guerre contre l’Ukraine, le gouvernement russe n’avait pas anticipé de telles représailles. Depuis l’invasion de la Crimée en 2014, la Banque centrale russe avait méthodiquement diversifié ses réserves extérieures et fait tomber la part du dollar à 20 %, au profit de l’or, de l’euro, du yuan, afin d’échapper à d’éventuelles sanctions américaines au nom des lois d’extraterritorialité liées à l’usage de la monnaie américaine. Mais elle n’avait pas prévu que celles-ci puissent toucher l’ensemble de ses réserves extérieures.

« La banque de Russie n’avait pas vu venir les sanctions en dehors des États-Unis. Elle n’a pas imaginé le gel de l’ensemble de ses réserves extérieures [en dehors du yuan – ndlr] », dit l’économiste Nicolas Véron, membre de l’institut Bruegel, et chercheur au Peterson Institute for International Economics. « Personne n’aurait pu pronostiquer cela, que les réserves de la Banque centrale seraient gelées, a d’ailleurs reconnu le ministre russe des affaires étrangères Sergueï Lavrov. C’est tout simplement du vol. »

« Ce sont effectivement des mesures sans précédent contre un pays membre du Conseil de sécurité de l’ONU, du G20, et de la banque des règlements internationaux, relève Nicolas Véron. D’autant que, à la surprise générale, les sanctions ont été appliquées instantanément par tous les pays dont les monnaies sont convertibles, y compris la Suisse, le Liechtenstein ou Monaco. »

La repolitisation de la monnaie

De fait, rarement des politiques de sanctions ont fait une telle unanimité, d’autant plus qu’elles touchent un domaine normalement réservé aux banques centrales, celui de la monnaie. Mais cette fois, cependant, ce sont les États et les gouvernements qui ont pris la décision. Les banques centrales n’ont été que les exécutantes de cette politique.

Certes, deux figures tutélaires du système financier international, Janet Yellen, ancienne présidente de la FED et aujourd’hui secrétaire américaine au Trésor, et Mario Draghi, ancien président de la Banque centrale européenne (BCE) et aujourd’hui président du Conseil en Italie, ont été les maîtres d’œuvre de cette politique de sanctions. Dans une longue enquête, le Financial Times raconte comment les deux responsables, liés par une longue confiance et une estime mutuelle nouée notamment pendant la crise de l’euro, se sont concertés pendant de longues heures pour mettre au point les sanctions prises contre la Russie. L’accord s’est élaboré entre eux deux et a été avalisé par la suite par la Maison-Blanche et la présidence de la Commission européenne. Mais dans ce moment dramatique, l’actuel président de la FED, Jerome Powell, et la présidente de la BCE, Christine Lagarde, semblent avoir été relégués au second plan.

« Cela fait un moment qu’il y a une réelle dissonance entre le statut des banques centrales et leurs actions. Depuis la crise financière de 2008, le dogme de l’indépendance n’a cessé de se craqueler de partout. Mais là, cela devient vraiment visible. Quand les gouvernements intiment à leur banque centrale de suspendre des avoirs d’un pays ennemi, on peut plus s’abriter derrière le mythe de l’indépendance », analyse Laurence Scialom, professeur d’économie à Paris X Nanterre. « Ce à quoi on assiste c’est à une repolitisation de la monnaie », relève-t-elle.

« Ce qui est édifiant dans cette nouvelle phase de déglobalisation financière est que les États sont tout à fait en capacité d’intervenir dans la finance. J’avais, comme tant d’autres, fini par théoriser leur impuissance face au monde financier. Cet épisode nous démontre qu’ils ne sont ni impuissants ni désarmés. Ils sont tout à fait en capacité d’intervenir pour désintégrer financièrement un ennemi », constate de son côté l’économiste Jézabel Couppey-Soubeyran, spécialiste d’économie financière et monétaire à Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

L’une comme l’autre estiment que cet épisode ne peut qu’ouvrir le débat ultérieur sur tant de questions qui ont été balayées ces dernières années, au nom de l’indépendance des banques centrales. « Les questions de leur gouvernance, de l’orientation de leur politique monétaire, au bénéfice de qui, des inégalités qu’elles ont alimentées ne peuvent que se reposer », constate Laurence Scialom. « Tout cela ne peut qu’interroger sur l’absence de lutte contre les paradis fiscaux notamment », enchaîne Jézabel Couppey-Soubeyran. « Les États nous apportent la démonstration qu’ils interviennent là où ils veulent intervenir », poursuit-elle en pointant le fait que les sanctions visent certains oligarques russes, mais que les États se sont bien gardés de remettre en cause les pratiques financières des îles Caïmans, de Panamá, de Jersey, de Chypre et de Malte et tant d’autres qui servent de bases arrière pour les fortunes russes et autres. Des absences entourées par un silence assourdissant de la part des responsables politiques.

La fin du privilège exorbitant du dollar  ?

Ces derniers jours, le président américain Joe Biden a mis tout son poids diplomatiquepour tenter de convaincre le premier ministre indien Narendra Modi de se rallier aux sanctions occidentales contre la Russie – à l’ONU, l’Inde, comme le Brésil, la Chine ou l’Afrique du Sud, s’est abstenue de voter contre l’exclusion de la Russie –, et surtout de ne signer aucun accord d’achat de pétrole russe.

Les discussions en cours entre les deux pays mettent Washington sur le qui-vive. Non seulement le gouvernement indien, profitant des prix bradés offerts par Moscou pour écouler son pétrole en dehors des États-Unis et de l’Europe, a acheté des centaines de barils, permettant ainsi à la Russie de contourner les sanctions. Mais les deux gouvernements sont en grande négociation pour formaliser des contrats d’approvisionnement d’énergie comparables à ceux déjà signés entre la Russie et la Chine, payables en rouble, en roupie, voire en troc. Bref, tous les moyens sont étudiés pour échapper au dollar et aux sanctions américaines.

Plus discrètement, la Chine et l’Arabie saoudite ont aussi passé des accords d’approvisionnement pétrolier qui devraient être libellés en yuan pour échapper également au dollar. Pour Washington, cet accord constitue une alerte : Riyad a toujours été jusque-là un allié indéfectible. Et après la première crise pétrolière de 1973, ses énormes excédents pétroliers ont servi d’assise à la monnaie américaine sortie du cadre de Bretton Woods depuis 1971 : les pétrodollars étant recyclés par la finance américaine pour alimenter l’ensemble du système financier mondial.

Cela fait des années que des pays, à commencer par la Chine et la Russie, contestent la suprématie du dollar comme seule monnaie de réserve internationale, comme seule référence dans les échanges commerciaux mondiaux. Plusieurs coups de semonce ont déjà été donnés dans les dernières années. Mais les spécialistes monétaires cette fois s’inquiètent sérieusement. Avec les sanctions sans précédent imposées contre la Russie, les États-Unis eux-mêmes ne sont-ils pas en train d’ébranler l’ordre monétaire international qu’ils avaient constitué depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale et qui leur a tant profité. Le dollar est-il en train de perdre son « privilège exorbitant » selon les mots de Valéry Giscard d’Estaing ?

« Je ne vois pas en quoi cela porte un coup à l’ordre monétaire international et au statut du dollar. Je ne vois aucun signe de délitement du dollar », assure Nicolas Véron. Tous sont loin de partager cette vision optimiste. Pour beaucoup, les conséquences des sanctions sans précédent prises contre la Russie laisseront des traces, et portent en elles des risques de dédollarisation du monde.

Peut-on encore faire confiance au dollar et aux États-Unis ?, s’interrogent déjà certains pays. C’est en tout cas la question qu’agite avec insistance l’ancienne vice-présidente de la Banque de Chine, Zhang Yanling. « Les sanctions ne peuvent qu’entraîner une perte de crédibilité des États-Unis et miner l’hégémonie du dollar sur le long terme », a-t-elle indiqué récemment, en expliquant que la Chine devrait aider le monde à « se débarrasser de l’hégémonie du dollar ».

« Nous assistons déjà dans certains pays à des renégociations pour savoir dans quelque devise ils vont payer leurs échanges commerciaux », constate de son côté Gita Gopinath, cheffe économiste au Fonds monétaire international (FMI). Dans une récente étude du FMI intitulée « L’érosion furtive de la domination du dollar », des économistes notent que la part du dollar dans les réserves internationales n’a cessé de chuter depuis le début du siècle, tombant de 72 % à 60 % au profit de l’euro, du yen, un peu du yuan et d’autres devises étrangères.

Cette tendance ne peut que s’accélérer, pronostiquent certains. Pourquoi les pays en rivalité ou en conflit ouvert avec les États-Unis placeraient-ils leurs réserves en dollars, alors qu’ils savent désormais que les avoirs ne sont plus inviolables, que Washington peut les geler à tout instant ?, demandent-ils. « Une fois que les règles ont changé, elles changent la finance internationale pour toujours », met en garde Mitu Gulati, professeur de droit à l’université de Virginie dans le Financial Times.

Il n’y a pas d’alternative ?

Les interrogations se portent naturellement sur ce que va faire la Chine. Le gouvernement chinois recycle depuis des années ses immenses excédents commerciaux en dollars et en bons du Trésor américains. Les avoirs chinois sont estimés à plus de 3 000 milliards de dollars. Impossible, selon les uns et les autres, pour le gouvernement chinois de sortir du jour au lendemain du dollar et de vendre sa montagne d’avoirs.

« De toute façon, il n’y a pas d’alternative au dollar », tranche l’historien économique Adam Tooze dans son blog. Aucune monnaie, explique-t-il, n’est capable de se substituer au dollar, d’offrir la liquidité et la sécurité de la monnaie américaine. Le yuan, en dépit de la taille de l’économie chinoise, n’est pas capable de rivaliser avec la monnaie américaine dans les échanges internationaux : il n’est que partiellement convertible et toujours placé sous le contrôle étroit des autorités chinoises.

« Il faudrait plutôt dire qu’il n’y a pas encore d’alternative au dollar. Que nous le voulions ou non, nous sommes entrés dans une nouvelle ère monétaire qui interroge le rôle du dollar. La position de la Chine dans cette affaire va être déterminante », analyse Laurence Scialom.

Défendant depuis des années un rééquilibrage du système monétaire international mais convaincu que cela ne peut se faire que dans le temps, le gouvernement chinois ne cesse de poser des jalons pour favoriser cette évolution. Il a développé son propre système d’échanges interbancaires libellé en yuan, afin de concurrencer le système Swift et de se placer en dehors de l’orbite occidentale. Parallèlement, dans le cadre de son projet des routes de la soie, il a instauré un modèle d’échanges Bridge Project qui permet d’assurer le financement des infrastructures dans les pays choisis sans passer par le dollar et le système financier international.

Enfin, la Banque centrale chinoise est en train d’élaborer un système numérique pour organiser les échanges et les paiements entre les pays en dehors du dollar. Le système a vocation à ce stade à n’être que pour les échanges régionaux. Mais cela pourrait concerner beaucoup de pays : en 2020, la Chine a signé le plus grand accord de libre-échange avec quinze pays de la zone Asie-Pacifique, incluant notamment le Japon, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.

Infographie : Les montagnes russes du Bitcoin | Statista Vous trouverez plus d’infographie sur Statista

Pour échapper au dollar et aux sanctions, certains imaginent que la Russie pourrait avoir recours aux cryptomonnaies (Bitcoin, Ethereum, etc.) et qu’à plus long terme celles-ci pourraient servir d’actifs de réserve pour les banques centrales. Beaucoup ne croient pas du tout à cette possibilité. Les variations extrêmes que les cryptomonnaies peuvent connaître en quelques séances – en quelques semaines, le Bitcoin est passé de 70 000 à 30 000 dollars – empêchent de les considérer comme des placements sûrs. Plus que des monnaies, il faut les considérer comme des actifs financiers spéculatifs. « De plus, les cryptomonnaies sont antinomiques avec les banques centrales. Elles se sont créées pour justement échapper à tout contrôle, toute régulation des pays. Or la fonction première des banques centrales est de contrôler et de garantir la monnaie », relève Jézabel Couppey-Soubeyran.

« Les guerres bouleversent la domination des monnaies et servent à accompagner la naissance de nouveaux systèmes monétaires »
, assure de son côté Zoltan Pozsar, analyste au Credit Suisse. Considéré depuis la crise de 2008 comme un des meilleurs connaisseurs du système financier international, celui-ci a prédit, très vite après l’instauration des sanctions russes, l’arrivée d’un Bretton Woods III. Après le Bretton Woods de 1944, instituant la convertibilité du dollar en or, puis le Bretton Woods II, liant dollar et pétrole, un troisième Bretton Woods pourrait émerger, selon lui, basé sur l’or et les matières premières. Ce retour à des actifs réels ne convainc guère les acteurs financiers : il signerait la fin de la financiarisation et imposerait des contraintes drastiques à l’économie, comme au temps de l’étalon-or.

Un monde fragmenté

Plutôt qu’à une grande refonte du système monétaire international, beaucoup s’attendent à assister dans les années à venir à son émiettement. La guerre en Ukraine a accéléré la fragmentation du monde déjà à l’œuvre depuis plusieurs années. Les votes à l’Assemblée générale de l’ONU sont venus confirmer ces fractures. Alors qu’Américains et Européens s’attendaient à un large vote de soutien pour condamner l’invasion russe en Ukraine et exclure Moscou à l’ONU, ils n’ont pu que constater un effritement de la cohésion internationale. Sur les 193 pays membres de l’Assemblée générale des Nations unies, 93 pays ont soutenu la motion de condamnation et d’exclusion de Moscou, mais 53 pays se sont abstenus, 24 ont voté contre et 23 n’ont pas participé au scrutin.

« Je pense que nous allons vers un monde multipolaire, beaucoup plus instable, incertain, qui va se régionaliser  », dit Laurence Scialom. « On entre dans une logique de blocs », poursuit de son côté Jézabel Couppey-Soubeyran. Un bloc américain, un bloc chinois assurément. Un bloc européen ? Même si beaucoup veulent y croire, il est encore en cours de constitution.

« La globalisation telle que nous l’avons connue au cours des trente dernières années est achevée »,a prévenu Larry Fink, le puissant dirigeant du fonds BlackRock il y a quelques semaines. L’Organisation mondiale du commerce vient le confirmer. Depuis plusieurs années, les échanges commerciaux mondiaux stagnent. La pandémie et maintenant la guerre en Ukraine bouleversent le commerce mondial qui pourrait conduire, selon l’organisation, à une « fragmentation des échanges mondiaux en blocs géopolitiques distincts ». La guerre par finance interposée ne peut qu’accélérer ce mouvement.

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