Édition du 30 novembre 2021

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Afrique

Scrutin à hauts risques en Afrique du Sud

Cette campagne électorale est courte, terne et les électeurs ne semblent pas avoir une envie folle d’aller aux urnes. Les espoirs trop longtemps déçus d’une « vie meilleure pour tous » et la violence qui ravage le pays depuis les émeutes du mois de juillet ne sont pas des facteurs propices à un scrutin serein.

Tiré du blogue de l’auteure.

C’est la première fois dans sa courte vie démocratique que l’Afrique du Sud va déployer 10 000 soldats pour assurer la tenue d’élections. Le chef de la police, Bheki Cele a d’ores et déjà classé quatre provinces dans la zone rouge : le Gauteng ; le Kwazulu Natal ; Le Cap occidental et le Cap oriental où les forces de police seront renforcées.

Ce renfort des forces de police et le déploiement de l’armée sont jugées nécessaires dans les villes où des meurtres politiques ont récemment eu lieu comme celui de Tshepo Motaung, un conseiller municipal de l’Anc à Mobapane dans la province de Gauteng. Au Kwazulu Natal les meurtres politiques n’ont jamais cessé depuis la guerre fratricide entre ANC et Inkhata Freedom Party qui remonte aux années 1990. Entre 2015 et 2020, 103 assassinats politiques, ont eu lieu dans la province, soit plus de la moitié de tous les crimes politiques commis dans tout le pays.

La région du Cap occidental, en particulier la métropole du Cap est ravagée par la guerre des gangs et le crime organisé qui a la haute main sur les entreprises de sécurité privée qui font la loi dans les casinos, boîtes de nuit et autres lieux de la vie nocturne de la « ville-mère ». Les liens entre pègre, police et politiciens sont notoires et ne datent pas d’hier. « C’est un fait bien connu que sous l’apartheid, les politiciens et la police faisaient équipe avec les gangsters pour obtenir des informations sur ceux qu’ils percevaient comme leurs adversaires. A leur tour, leurs adversaires anti-apartheid ont sans aucun doute utilisé les gangsters pour obtenir des renseignements. Tout cela brouillent les démarcations entre l’état, le personnel politique et les criminels » Caryn Dolley, est spécialiste du monde interlope sud-africain, auteure de The Enforcers (2019) et plus récemment To the Wolves.

La ministre des armées, Thandi Modise, a mis en garde sur les tentatives d’intimidation pou empêcher les électeurs d’avoir accès aux bureaux de vote et/ou sur les menaces proférées à l’encontre des candidats. Retenue en otage avec deux de ses collègues par de prétendus anciens de la lutte armée, sur les 53 personnes arrêtées, 13 étaient des criminels avec des dossiers judiciaires très chargés dont des condamnations pour meurtre, kidnapping, viol, vols à mains armées. Ces vétérans ne sont pas non plus étrangers aux attaques régulières contre les poids lourds et les pillages et incendies du mois de juillet qui ont fait plus de 300 morts et des millions de rands de dégâts.

Le sentiment que « tout s’écroule » est bien décrit par Raymond Suttner, un ancien militant anti apartheid qui a passé plusieurs années en prison. « Il y a de nombreux signes en ce moment de désintégration de l’ordre social et politique sud-africain. Cela se manifeste par un non respect de la loi généralisé, la violence, les assassinats, les attaques sur les lignes de chemin de fer, les agressions, les vols d’armes dans les commissariats de police, les explosions qui endommagent les sources d’énergie, et toute une gamme d’actions, parfois décrites comme « inexplicables » sur des infrastructures importantes. Tout cela arrive au moment d’une crise économique qui crée chômage et faible croissance et où de plus en plus de gens ont faim ».

Face à ce délitement, la réaction de ceux qui ont le pouvoir, en particulier le Président Ramaphosa, semble bien timide pour ceux qui sont victimes de cette gabegie tous les jours. Aussi ne faut-il pas s’étonner des panneaux de la Commission électorale indépendante qui posent la question « Irez-vous voter ? ». Deux récents sondages indiquent que l’ANC aura du mal à dépasser les 50% des votants ce lundi 1er novembre. Mais plus ou moins de votants est-ce que cela changera vraiment la vie quotidienne de ceux qui n’ont pas accès à l’eau potable, à l’électricité ou à un système d’assainissement qui fonctionne pour leur éviter de patauger dans la fange ?

Jacqueline Dérens

Blogueuse sur le site de Mediapart (France). Ancienne militante contre l’apartheid, fondatrice de l’association RENAPAS - Rencontre nationale avec le peuple d’Afrique du Sud.

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