Édition du 21 juin 2022

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Afrique

Société. Droit à l’avortement : les décisions américaines vont avoir des répercussions jusqu’en Afrique

Les États-Unis sont suspendus à la remise en cause du droit à l’avortement, mais l’Afrique l’est tout autant, affirme “The Continent”. En effet, des associations américaines pourraient conditionner l’aide financière fournie à certains États africains à des mesures antiavortement.

Tiré de Courrier international. Article publié à l’origine dans The Continent.

Selon un document de travail de la Cour suprême qui a fait l’objet d’une fuite récemment, les États-Unis se préparent à remettre en question le droit à l’avortement. Ce projet de loi veut revenir sur la décision de la Cour suprême de 1973 connue sous le nom de “Roe vs Wade”, qui empêche actuellement les États d’interdire l’avortement.

Si ce document est voté en juin ou en juillet, l’abrogation de Roe vs Wade sera la consécration d’une campagne soigneusement orchestrée pendant plusieurs dizaines d’années par les conservateurs américains afin de restreindre le droit à la contraception et à l’avortement.

Un mauvais signe pour l’Afrique

C’est également mauvais signe pour l’Afrique. “Nous sommes malheureusement tout à fait conscients des effets pernicieux que peuvent avoir les décisions américaines sur les droits des femmes à disposer de leur corps au-delà des frontières américaines”, s’inquiète Kylie Harrison, directrice de la communication de l’ONG MSI Reproductive Choices.

Cette organisation, présente dans une vingtaine de pays, fournit des contraceptifs et aide les femmes à avorter dans de bonnes conditions. Kylie Harrison n’est pas la seule à penser que cette charge contre l’avortement aux États-Unis va inciter les groupes antiavortement à s’étendre à l’échelle internationale.

Les présidents américains républicains ont créé la global gag rule [“règle du bâillon”] et fait du bâillonnement des associations internationales une spécificité de leurs administrations depuis 1984. Cette règle interdit le financement public d’organisations étrangères qui réalisent des avortements ou qui font la promotion de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) à l’étranger, même si ces associations sont financées par d’autres mécènes.

L’abrogation de Roe vs Wade ne changera pas la politique extérieure américaine officielle. Toutefois, elle mettra fin à un projet de loi soumis en ce moment au Congrès, qui vise à empêcher de manière permanente les États-Unis d’imposer des conditions, par exemple la règle du bâillon, à l’aide financière accordée aux autres pays.

Une catastrophe, alors que de plus en plus de pays africains sont en train de faciliter l’accès à l’avortement. Si le continent est plutôt conservateur sur le sujet, les pays africains ont progressivement assoupli les restrictions sur l’IVG ces dix dernières années. [Plusieurs pays], dont le Bénin et la République démocratique du Congo, ont récemment pris des mesures pour assurer un meilleur accès à l’IVG. Le Bénin, l’Éthiopie, le Rwanda, la Zambie et l’Afrique du Sud autorisent l’avortement [notamment] si la mère n’a pas les moyens d’élever son enfant.

Dans la plupart des pays, l’IVG est légale si la grossesse menace la santé de la femme enceinte, et dans de nombreux pays, elle est tolérée en cas de viol ou d’inceste, selon des données du Centre sur la contraception et l’avortement.

Bâillon financier

Sur le continent africain, seuls 6 pays sur 54 [selon le Centre sur la contraception et l’avortement] interdisent totalement l’IVG. Alors que plus de la moitié des États américains vont sans doute interdire l’avortement une fois qu’il n’y aura plus de loi fédérale pour les en empêcher.

Encouragés par une législation plus restrictive sur le sol américain, les futurs présidents républicains vont sans doute durcir encore plus la règle du bâillon, afin de priver de toute aide financière américaine les pays qui veulent assouplir la législation sur l’avortement.

L’Afrique du Sud, dont la législation sur l’IVG est l’une des plus progressistes au monde, a été l’un des cinq pays les plus touchés par le renouvellement par Trump de la règle du bâillon. Trump (dont la base électorale la plus fidèle se compose de chrétiens nationalistes qui militent en faveur de changements de législation, comme l’abrogation de Roe vs Wade) a élargi le périmètre de ce règlement draconien, ce qui a engendré une baisse de presque 20 % des sommes allouées aux pays d’Afrique par le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme.

Alors que les précédents présidents républicains s’en étaient tenus aux organisations directement financées par les États-Unis, la règle du bâillon de Trump s’est également attaquée aux plus petites organisations, qui ne touchent pas d’argent des États-Unis mais sont liées à de plus grands organismes financés par l’État fédéral américain.

Dans un monde où Roe vs Wade ne ferait plus jurisprudence, “cette disposition pourrait devenir plus ou moins restrictive, selon le bon vouloir du Parti républicain”, explique Brian Honermann, directeur adjoint des politiques publiques à la Fondation pour la recherche contre le sida. “Difficile de ne pas être pessimiste quand on voit les attaques sur les droits des femmes qui ont lieu en ce moment, et les personnes à la tête du Parti républicain.”

Pour devancer le conditionnement de l’aide américaine à des mesures antiavortement, Honermann conseille aux pays de se protéger dès maintenant. “Les pays peuvent consolider et protéger les droits de leurs citoyens en prenant des mesures adéquates pour faire respecter le droit à la contraception et à l’avortement, notamment en passant des lois sur le consentement éclairé et la protection de l’avortement, assure-t-il. Il est très compliqué pour le gouvernement américain d’ordonner à des gens de faire du prosélytisme pour des services qui vont à l’encontre du droit.”

Pourtant, en dehors du circuit officiel du droit et des politiques publiques, il peut se passer beaucoup de choses. Aux États-Unis comme en Afrique.

La fin de Roe vs Wade est ainsi l’aboutissement de décennies de manœuvres législatives et juridiques mises en place par les conservateurs, notamment la nomination de juges acquis à leur cause dans les cours de justice. Des entreprises du même ordre ont lieu hors des frontières des États-Unis.

Vague conservatrice en Afrique

Selon une enquête publiée en 2020 par OpenDemocracy, les coalitions conservatrices américaines ont déjà dépensé des millions de “fonds secrets” pour soutenir les opposants à l’avortement et aux droits des homosexuels dans le monde entier. En Afrique, ils ont dépensé plus de 50 millions de dollars [47 millions d’euros] entre 2009 et 2019.

Leur victoire sur le sol américain devrait les encourager à redoubler leurs efforts sur le plan international. En Afrique, leur zèle antiavortement risque d’être combattu avec moins de résistance qu’aux États-Unis, où le mouvement associatif tient les conservateurs à distance depuis 1973. “Les États-Unis sont un pays où les gens peuvent défendre leurs idées. La société civile est très active, souligne Boniface Ushie, chercheur au Centre de recherches sur la démographie et la santé en Afrique. Ce n’est pas le cas dans les pays africains, où les lois et les régimes sont souvent répressifs.”

Si les conservateurs américains veulent inverser la tendance actuelle du continent vers l’assouplissement de l’avortement, ils pourraient aggraver le problème de la mortalité maternelle, dont les taux sont déjà inquiétants.

Et Boniface Ushie de rappeler :

  • “C’est un fait : partout où l’IVG est illégale, le nombre d’avortements ne baisse pas. En revanche, les avortements dans des conditions sanitaires désastreuses augmentent.”

Dans les pays en développement, selon l’OMS, il y a 220 morts pour 10 000 avortements clandestins et, selon une estimation datant de 2012, 7 millions de femmes y ont été hospitalisées à cause de complications liées à un avortement clandestin. Il ne faut pas que cette situation empire.

Laura López González

Laura López González

Journaliste pour The Continent.

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