Tiré du blogue de l’auteur.
L’histoire du pouvoir taliban est celle d’une succession de phases segmentées par les conflits. Fondé en 1994 par le mollah Mohammad Omar à Kandahar, dans un contexte de guerre civile, les talibans dirigent le pays entre 1996 et 2001. Ils entrent ensuite en lutte armée ou sont contraints à l’exil suite à l’intervention américaine.
En 2013, Mohammad Omar meurt. Longtemps dissimulée et sujette à de nombreuses théories du complot, cette disparition à un tournant stratégique de la guerre contre la coalition internationale déclenche la première d’une longue liste de tensions autour de la gouvernance du groupe. Son successeur, Akhtar Mohammad Mansoor, est reconnu par la plupart des membres, mais des dissensions persistent. Elles subsistent jusqu’à aujourd’hui malgré un retour en force des Talibans après le retrait américain en 2021.
Un groupe multi-factionnel
L’influence au sein des talibans se structure autour de plusieurs pôles concurrents. Au sommet se trouve le chef suprême, Hibatullah Akhundzada. Installé à Kandahar, il incarne la ligne la plus rigoriste du mouvement. Son entourage contrôle le système judiciaire, l’institution chargées de la “prévention du vice” et du respect des normes religieuses et morales, ainsi que des postes clés dans l’appareil sécuritaire.
Ce courant est à l’origine de certaines des politiques les plus largement dénoncées par la communauté internationale, notamment les restrictions quasi-totales sur la liberté d’expression, de circulation, d’association, d’accès aux soins et bien d’autres imposées aux femmes et aux filles.
Face à lui, un courant plus pragmatique — la “faction Doha” — s’articule autour d’Abdul Ghani Baradar, cofondateur du mouvement et figure centrale des négociations avec les États-Unis qui ont abouti à l’accord de Doha de février 2020. Ses partisans apparaissent plus favorables à une forme d’ouverture internationale, même si leur influence reste limitée.
Un troisième pôle gravite autour de Mohammad Yaqoob, fils du mollah Omar et actuel ministre de la défense. Fort du prestige de son nom, il bénéficie d’un soutien important au sein des forces militaires et est perçu par certains comme une figure de compromis.
Enfin, exerçant un rôle parallèle mais puissant, le réseau Haqqani, dirigé par Sirajuddin Haqqani, conserve une autonomie significative. Solidement implanté dans les réseaux insurgés et historiquement lié au Pakistan, il contrôle le ministère de l’intérieur et a joué un rôle déterminant dans la reconquête du pouvoir. Cette position indépendante l’a parfois placé en tension avec d’autres factions.
Des incidents révélateurs
Malgré les démentis officiels, de nombreux indices témoignent de fractures internes. Des désaccords opposent régulièrement les dirigeants de Kandahar à ceux installés à Kaboul, notamment sur la gouvernance, la politique étrangère et les relations internationales.
Ces divisions ne sont pas uniquement idéologiques. Elles s’inscrivent aussi dans des dynamiques ethniques et tribales. Les rivalités entre sous-groupes pachtounes, comme les Achakzai et les Nurzai, ainsi que les tensions avec des combattants non pachtounes, compliquent la répartition du pouvoir.
Ces tensions se traduisent parfois par des incidents concrets. Lors de la chute de Kaboul en août 2021, des unités du réseau Haqqani seraient entrées dans la ville sans coordination préalable. Des altercations entre hauts responsables ont été signalées, notamment entre Baradar et Sirajuddin Haqqani. Dans plusieurs provinces — Badakhshan, Panjshir, Takhar ou encore Sar-e-Pul — des différends liés aux nominations ont alimenté l’instabilité.
Les remaniements internes illustrent également ces rivalités. Plusieurs responsables, dont Abdul Baqi Haqqani ou Mawlawi Kabir, ont été écartés ou déplacés, tandis que d’autres figures ont renforcé leur emprise sur des secteurs économiques stratégiques, notamment les ressources minières. ;
Un contexte sous pression
Les pressions extérieures aggravent ces tensions. La crise économique, les sanctions internationales et la suspension de l’aide fragilisent la gouvernance du régime. Par ailleurs, les relations avec le Pakistan, longtemps allié clé, se sont récemment tendues, avec des assauts terrestres passés relativement inaperçus dans le contexte de la guerre en Iran.
Malgré tout, certains facteurs continuent de préserver l’unité du mouvement. La légitimité religieuse du chef suprême demeure un élément central, tout comme la conscience que toute fragmentation pourrait mettre en péril leur pouvoir. En période de crise, les loyautés tribales tendent à s’effacer au profit de la cohésion.
Plusieurs scénarios se dessinent à présent pour l’avenir. Les talibans pourraient maintenir un équilibre fragile en gérant leurs différends internes. Une montée en influence des factions pragmatiques pourrait également conduire à des ajustements limités, notamment pour obtenir une reconnaissance internationale et faire baisser l’opprobre lié aux violations des droits humains.
Cependant, le potentiel d’une fragmentation plus profonde demeure. Si les rivalités s’intensifient, certaines factions pourraient s’autonomiser, affaiblissant le pouvoir central. À l’inverse, un durcissement du leadership pourrait accentuer l’isolement du pays.
Une chose est certaine : ces divisions internes reflètent des désaccords fondamentaux sur la gouvernance, l’idéologie et l’avenir de l’Afghanistan, et continueront de façonner sa trajectoire, voire de menacer l’existence future du pouvoir taliban.
Noorwali Khpalwak est un journaliste et éditeur afghan avec plus de dix ans d’expérience. Anciennement délégué aux médias puis directeur de cabinet de la Commission Électorale Indépendante afghane, il supervise ensuite la stratégie média de l’Assemblée Nationale comme Directeur de l’Information.
En tant que journaliste, il produit et présente des programmes politiques pour Spogmai Radio et Kabul News TV, la première chaîne d’information en continu du pays. Il fuit l’Afghanistan en 2021, après la chute de la capitale, et arrive en France. Il y développe depuis son podcast, ‘Kabul Podcast’, pour continuer à offrir une information indépendante et un espace d’expression aux Afghans.
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