Édition du 16 avril 2019

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États-Unis

Une élection municipale historique à Chicago La vieille garde est à la sortie, le futur progressiste de cette ville sous les projecteurs

Les résultats en disent long sur la progression de la conscience raciale et de classe sur la soif de changement à Chicago.

Kari Lydersen, In These Times, premier mars 2019
Traduction, Alexandra Cyr

Sa population noire s’est réduite d’environ un quart de millions depuis 2000, alors que les Latinos dépassent maintenant les Afro-Américains.es dans la 2ième ville (du pays) quant à la démographie. Il est donc remarquable que des 14 candidats.es à la mairie le 26 février dernier, 6 étaient noirs.es. Deux femmes noires, Mmes Toni Preckwinkle et Lori Lightfoot, sont arrivées aux 2 premiers rang à la mairie et devront en passer par un 2ième tour le 2 avril prochain.

Un nombre importants de candidats.es progressistes se sont présentés.es aux postes de conseillers.ères dont plusieurs personnes de couleur. Beaucoup ont gagné ou ont poussé leurs adversaires au 2ième tour.

Les résultats en disent long sur la progression de la conscience de classe et raciale comme sur la soif de changement à Chicago, après 8 ans de règne du maire Rahm Emanuel, surnommé le maire du 1%. Cette élection peut aussi être vue comme le rejet de ce qui a été la toute puissante machine démocrate de la ville, un vaste système de patronage politique de la dynastie Daley puisque que Bill Daley a été défait. Il est le fils de Richard J, Daley et frère de Richard M. Daley qui à eux deux ont régné (sur la ville) pendant 43 ans. Et le rejet d’un Conseil municipal accoquiné avec le maire autocrate R. Emanuel et son style corporatif de gouvernance.

Bill Daley est arrivé 3ième après avoir dépensé 8,65 millions de dollars pour sa campagne presque le double de ce qu’a dépensé l’adversaire suivant.e. Plusieurs voient en Mmes Lightfoot et Preckwinkel des agentes de réformes, de justice sociale et d’un leadership plus diversifié.

Les critiques contre R. Emanuel ont beaucoup porté sur son intérêt envers les banlieues riches de la ville et les personnes gravitant autour du pouvoir pendant qu’Il ignorait ou sous estimait celles où les pauvres et la classe ouvrière noire et latina sont plus concentrés. Il a fermé presque 50 écoles, des cliniques publiques de soins psychiatriques, pratiqué des réductions d’emplois municipaux qui étaient traditionnellement liés à la population noire et des mises à pied d’enseignants.es qui ont surtout touché des noirs.es et des latinos.as. Et ses problèmes ont empiré quand il a été mis à jour que son administration avait dissimulé le meurtre par la police, d’un jeune noir, Laquan McDonald. À l’automne 2018, il a annoncé qu’il ne se représenterait pas.

Bill Daley, ancien Secrétaire au Commerce et chef de cabinet à la Maison blanche était probablement le candidat qui ressemblait le plus à R. Emanuel avec ses liens dans le secteur financier et à Washington. Le multimillionnaire Ken Griffin et son fond d’investissements ont donné 2 millions de dollars à la campagne Daley. K. Griffin était un supporter clé de R. Emanuel. Les électeurs.trices ont aussi rejeté nombre d’autres candidats.es, figures importantes des élites dont Gery Chico et Paul Vallas dirigeants des écoles publiques, Garry McCarthy, ancien surintendant de police et Jerry Joyce, fils d’un puissant personnage politique de la machine démocrate (de Chicago).

Mme Lightfoot était procureure fédérale et avait été nommée par R. Emanuel pour superviser la réforme policière après la mort du jeune McDonald. Elle a ouvertement critiqué R. Emanuel. Plusieurs, dont les résidents.es du quartier North Side, où la population blanche domine, la voient comme une réformiste qui ne fait pas de compromis avocate de la bonne gouvernance. Mais, beaucoup de militants.es sont préoccupés.es de ses liens avec les forces policières et pensent qu’elle aurait dû être plus déterminée dans sa tâche de supervision du service de police. Si elle gagne, elle sera la première lesbienne à arriver au pouvoir à Chicago.

Mme Preckwinkle est présidente du conseil de comté. Elle a longtemps mis l’accent sur la justice raciale et la réforme du système de justice, dont la suppression des dossiers de justice des mineurs.es et la fin des « cash bail », (système qui vous traine obligatoirement devant les tribunaux en cas de non paiements de dettes. N.d.t.). Ses opposants.es ont souligné ses liens avec la machine démocrate et avec Ed. Burke qui fait face à des accusations au niveau fédéral pour tentative d’extorsion. Cela n’a pas semblé décourager les électeurs.trices qui l’ont soutenue, spécialement dans les quartiers noirs du South et West Sides. Mais elle a quand même été doublée par celui qui arrive 4ième, Willie Wilson un riche homme d’affaire noir et chanteur de gospel qui a fait une campagne populiste en demandant plus d’emplois dans les banlieues noires.

Les emplois, les responsabilités policières et la violence armée ont été les enjeux les plus importants de cette campagne. Ils ont mis en lumière la colère contre la ségrégation et les inégalités qui ont longtemps prospéré à Chicago.

Presque tous les candidats.es ont pris des positions progressistes à propos de la justice criminelle et du travail de la police et presque tous et toutes ont réclamé la légalisation de la marijuana, une supervision étendue du service de police et l’arrêt de l’investissement de 95 millions de dollars dans une académie d’entrainement policier prévu par R. Emanuel.
C’est la candidate Amara Enyia qui a la proposition la plus détaillée d’investissements communautaires. D’origine nigériane, elle est une leader communautaire et une travailleuse indéfectible sur les politiques. Elle a appelé à la fondation d’une banque publique et d’une pléthore de coopératives et de trusts communautaires qui deviendraient propriétaires de terrains. Alors que des révélations sur ses propres difficultés financières sont venues embrouiller la dernière partie de sa campagne, l’importance qu’elle a gagné dont, le soutient de « Chance the Rapper » (Jeune rapper chanteur de 25 ans de Chicago) la mettait en phase avec l’humeur de beaucoup d’habitants.es de la ville.

Un certain nombre de courses (pour des postes de conseillers.ères) ont aussi été teintées par l’esprit de rébellion. La Démocrate socialiste originaire de Porto Rico, Rossana Rodriguez-Sanchez, à qui on attribue le titre de « future A. Ocasio-Cortez », passe au 2ième tour contre le conseiller sortant Deb Mell, qui a occupé le siège de Northwest Side après que son père l’eut quitté. Il est reconnu pour être lié à la machine démocrate.

Dans le Far North Side, district de Rogers Park, la militante de la base, Maria Hadden, a délogé l’occupant Joe Moore. Il a déjà été une voie dirigeante progressiste mais est devenu incroyablement impopulaire lorsqu’on l’a soupçonné de liens avec des développeurs et de connivence avec R. Emanuel. Il semble que Mme Hadden serait la première conseillère homosexuelle (de Chicago).

L’organisateur communautaire, Byron Sigcho-Lopez a mené une large campagne dans le très mexicain-américain 25th Ward. Le conseiller Danny Solis a annoncé en 2018, qu’il ne se représentait pas, Il a déjà été un militant chicano, mais il est devenu très proche de Ms. Daley et Emanuel. Peu après cette annonce, on a appris qu’il était mêlé à l’affaire Burke et qu’il était visé par des accusations de trafic d’influence en faveur du Viagra et d’affaires sexuelles. M. Sigho-Lopez fera face à Alex Acevedo, fils d’un ancien élu fédéral au 2ième tour.

Le conseiller Carlos Ramirez-Rosa, un autre démocrate socialiste a facilement gagné son élection. Tout comme Mme Sue Garza, une ancienne membre du syndicat des enseignants.es de Chicago. Elle avait délogé un élu de longue date il y a 4 ans.

Si cette élection semble la victoire de la diversité, de la responsabilité et d’un nouveau départ, elle révèle aussi que le cynisme et le racisme qui ont longtemps pesé sur Chicago ne sont toujours pas des choses du passé. Le conseiller Burke a été réélu malgré des accusations de tentatives d’extorsion auprès de propriétaires de restaurants minutes en utilisant ses pouvoirs politiques pour des gains personnels. Le conseiller John Arena, dans le Northwest Side à majorité blanche, a perdu son siège après une année tumultueuse où il a soulevé la fureur de résidents.es en soutenant les politiques de logement abordable. C’est le retour de vieilles batailles des années passées marquées par la question raciale.

Les 11 progressistes élus.es au Conseil municipal ne pourront atteindre la majorité de 26 même si tous et toutes les autres de cette étiquette qui sont au 2ième tour remportaient la victoire. Mais ce que nous voyons se produire à la Chambre des représentants avec des leaders comme A. Ocasio-Cortez, avec des rebelles qui gagnent en influence (pourra ici aussi) faire changer les termes du débat politique.

Il est clair que cette élection marque un moment historique à Chicago. La ville aura une première mairesse noire et un conseil beaucoup plus indépendant, progressiste et diversifié. Mais la participation au vote était extrêmement faible. Peu importe la nouveauté de leurs idées et la ferveur de leur engagement, les dirigeants.es qui arrivent vont avoir besoin de l’apport du public et de son énergie pour changer les choses durablement. Même si la tâche sera ardue pour la prochaine mairesse, l’enjeu est encore plus grand pour le public et les mouvements pour la justice sociale. Il faut saisir ce moment pour demander que la ville soit à la hauteur des besoins des résidents.es qui ont été oubliés.es par les administrations précédentes.

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