Édition du 14 septembre 2021

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Mali

Une intervention au-dessus de tout soupçon…

L’intervention militaire française au Mali semble jusqu’ici faire consensus, dans ce pays comme dans le reste du monde. Cela n’enlève rien à son caractère d’aventure néocoloniale. Comment expliquer un tel paradoxe ?

(tiré du journal La nation)

La guerre déclenchée par l’exécutif français constitue à ce jour un succès auprès des gouvernements étrangers et de l’opinion publique française et internationale. Les arguments mesurés mais généralement bien construits avancés par quelques opposants à cette guerre (Dominique de Villepin, Jean-Luc Mélenchon, Noël Mamère…) ne parviennent pas à juguler, dans les médias français, le flot ininterrompu de louanges adressées au « président Hollande, chef des Armées » et à son gouvernement partis « sauver le peuple malien ». La parole de ces opposants n’est répercutée dans les grands médias de l’Hexagone que pour perpétuer le mythe d’une authentique démocratie. Qui, en dehors de ces quelques voix, ose encore critiquer l’exercice solitaire du pouvoir par François Hollande qui a déclenché cette guerre sans en référer au Parlement ? Mais il ne s’agit là que de l’aspect formel du problème.

Peut-on cependant réduire ce succès auprès des opinions publiques à une pure mystification ? A un pur produit du matraquage médiatique ? Au résultat d’une propagande massive et systématique ? Cela est peu probable. Le conditionnement de l’opinion publique en faveur de la guerre date de longtemps. Il apparaissait clairement aux yeux de tous que le président Hollande voulait sa guerre au Mali. Mais ce conditionnement reposait, en partie, sur un fond de vérité, sur une réalité objective qui passe au premier plan en ce début de conflit et qui donne une consistance à cette dernière intervention du gendarme français de l’Afrique. Il s’avèrera impossible d’entamer un travail de déconstruction du discours dominant français – soutenu et relayé par les « amis africains » – en faveur d’une intervention militaire au Mali si l’on ne prend pas en considération la réelle adhésion d’une grande partie des Maliens à cette ingérence de l’Hexagone.

Le peuple malien pare au plus pressé

C’est le président Malien par intérim qui a formellement et explicitement demandé aux troupes françaises d’intervenir directement dans son pays. Confronté à l’avancée des groupes armés islamistes (Ançar Eddine, Mujao, Aqmi…) qui avaient franchi le fleuve Niger séparant le Sud du pays encore sous autorité de Bamako du Nord passé sous la domination de la rébellion, Dioncounda Traoré a appelé Paris au secours. Les va-t-en guerre justifient d’ailleurs le lancement des opérations militaires par cet artifice juridique formel.

Il n’en demeure pas moins qu’un consensus apparaît au sein de la société malienne. Aucune force politique significative, aucune fraction de ce qui subsiste de l’armée malienne ne s’est opposée frontalement à cette intervention. Nous n’avons pas affaire ici – contrairement à ce que nous avons connu dans un passé lointain ou proche avec les Mobutu, Bokassa et autres Ouattara… – à une demande formulée par un pouvoir qui appelle ses maîtres impérialistes à venir mater sa propre population. Il apparaît au contraire que la majorité du peuple malien, au Sud, se sent soulagée par l’intervention française qui lui épargne de subir la domination des groupes armés islamistes. Il semble par ailleurs que la population du Nord, qui vivait depuis près d’une année sous le joug de ces mêmes groupes, se sente libérée par leur départ des grandes villes (Tombouctou, Kidal, Gao).

Tous les Maliens seraient-ils soudainement devenus aliénés à l’ancienne puissance coloniale qui continue pourtant à exploiter et dominer leur pays dans un cadre néocolonial ? Seraient-ils politiquement aveugles et sourds en ne saisissant pas les motifs réels de cette intervention ? Cela est peu probable. Les Maliens savaient très bien que leur Etat s’était effondré et qu’il ne disposait pas de moyens d’autodéfense suffisants pour enrayer la conquête du Sud de leur pays par les groupes islamistes venus de l’Azawad. Quant à une éventuelle reconquête du Nord par une armée en pleine décomposition, elle relève tout simplement, pour l’instant, du domaine de l’impossible.

Les Maliens ont donc paré au plus pressé. Les dirigeants qui sont partie prenante du système de domination néocolonial ont appelé la France à intervenir afin de préserver leurs intérêts et leur position politique dominante. Les opposants et le reste du peuple soutiennent activement ou passivement cette intervention pour faire échec à leur ennemi principal du moment qui menaçait de placer tout le pays sous sa botte et d’asservir l’ensemble du peuple malien. Paris s’appuie d’ailleurs sur ce « consensus » malien pour légitimer, aux yeux de sa population et des « gouvernements amis » son intervention armée. Hollande et Fabius tentent de leur côté de convaincre les peuples africains qu’ils sont les seuls amis du peuple malien.

La responsabilité politique immédiate des islamistes

L’apparente légitimité de l’intervention française basée sur un consensus sans doute provisoire, mais actuellement indubitable, au sein de la population malienne met en lumière la nature des groupes armés islamistes. Contrairement à l’image que le gouvernement français, ses amis africains et les médias internationaux tentent de répandre au sein de l’opinion publique, les groupes armés qui se sont emparés du Nord et qui menaçaient de conquérir le Sud ne sont pas des « groupes terroristes criminels, trafiquants et contrebandiers ». Ils recourent certainement à la terreur, au crime, aux trafics en tout genre et à la contrebande. Mais cela n’enlève rien au fait qu’il s’agit de groupes dotés d’une idéologie (l’islamisme), d’un projet politique (l’instauration d’un régime théocratique ou, à tout le moins, l’imposition de la charia) et de moyens militaires pour le porter.

Or, loin de se révéler être d’authentiques mouvements de libération du peuple malien vis-à-vis de la domination néocoloniale française et de ses valets locaux qui participent au pillage des richesses de leur propre pays et à l’exploitation et à la domination de leur propre peuple, ces groupes rebelles islamistes sont venus asservir encore davantage la population malienne pourtant déjà largement musulmane. Ignorant superbement la misère dans laquelle vit la majorité des Maliens du Nord, ne portant aucune attention à leur situation de marginalisation culturelle et politique imposée par Bamako, méprisant totalement leurs coutumes et mode de vie et ne cherchant surtout pas à répondre à la soif de gestion de leurs propres affaires par ces mêmes populations dominées, les rebelles islamistes n’ont cherché qu’à imposer à une population civile sans défense leur vision étroite, rigide et autoritaire de l’islam et leur ordre moral réactionnaire. Comme si le port du voile pour les femmes, l’interdiction de boire et de fumer pour tous, l’abolition de la mixité, l’instauration d’une justice d’exception et de châtiments corporels et la destruction de mausolées abritant les dépouilles mortelles de quelques saints locaux constituaient des revendications de la population et un programme pour en finir avec le chômage, la misère, la sous-administration, l’absence de politique sérieuse en matière de santé et d’éducation…

L’oppression renforcée exercée sur une population sans défense, l’indigence politique des islamistes et la menace de conquête de tout le Mali pour y instaurer un régime théocratique ont représenté le meilleur argument en faveur du soutien, même passif, à une intervention militaire étrangère au Mali. Voilà le résultat concret et immédiat de la politique menée par Ançar Eddine, le Mujao et Aqmi. Cela confirme que l’islamisme, en tant que courant politico-idéologique, n’a rien d’un courant émancipateur au service des peuples et qu’il représente au contraire une terrible régression par rapport aux mouvements de libération nationale qui essaimaient sur le continent, comme à l’échelle du monde arabe et de l’Asie, il y a plus de soixante années de cela !

La vraie question

L’islamisme porte ainsi la responsabilité politique immédiate de la nouvelle opération du gendarme français de l’Afrique. Il joue le rôle de facteur déclenchant. Mais l’islamisme ne constitue en aucun cas la cause fondamentale de cette intervention. Il ne représente qu’un effet de la crise structurelle de l’Etat malien et, plus globalement, de la crise conjointe qui frappe les régions du Sahel et du monde arabe. Il prospère sur cette crise et sur l’incapacité des forces politiques traditionnelles à apporter des réponses satisfaisantes aux maux dont souffrent les peuples.
La question politique fondamentale qui se pose aujourd’hui au Mali n’est pas celle de l’islamisme. La véritable question est : pourquoi l’Etat malien s’est-il effondré ? Comment peut-il être menacé par des groupes rebelles formés de quelques milliers de combattants ? Les stratèges et autres « experts en terrorisme international » nous expliquent que cela constitue une conséquence directe de la guerre en Libye. Cela est notoirement faux.

Si la campagne libyenne des Etats-Unis, de leurs alliés européens et de leurs supplétifs et financiers arabes a indéniablement favorisé l’armement des groupes rebelles qui infestaient le Sahel, elle n’explique pas la faiblesse et la crise des Etats de cette zone, celle du Mali en premier lieu. Pourquoi ces groupes rebelles qui se sont approvisionnés en armes et en munitions diverses dans les rayons du supermarché libyen ne peuvent-ils déstabiliser un pays comme l’Algérie ? Ou le Maroc ? Voire même la Tunisie qui ne parvient pourtant pas à se stabiliser et qui traverse encore une situation révolutionnaire ? Pourquoi ne sont-ils toujours pas parvenus à renverser le régime de Bachar El Assad qui fait pourtant face à la révolte d’une partie de sa population sur laquelle est venue se greffer une grossière ingérence militaire des groupes téléguidés et/ou soutenus par l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie, sous l’œil bien veillant des puissances impérialistes (Etats-Unis, UE…) et le regard plus ou moins approbateur d’Israël ?
L’Etat malien vivait une crise structurelle depuis longtemps déjà. Les dirigeants impérialistes, leurs relais médiatiques et leurs « amis africains » tentent justement de détourner l’attention des peuples de cette question essentielle. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’ils sont les premiers responsables de cette crise.

La domination impérialiste, première responsable de l’effondrement de l’Etat malien

Les dirigeants français et leurs médias nous assurent que le temps de la Françafrique est désormais clos, qu’il a expiré avec la disparition de Jacques Foccart et de ses réseaux. Durant près d’un demi-siècle, cet ancien « Monsieur Afrique » des locataires de l’Elysée joua directement ou indirectement un rôle d’interface semi-officiel entre les dirigeants français et leurs homologues corrompus et soumis d’Afrique de l’Ouest et du Centre.

On prétendit que Nicolas Sarkozy mit fin à ces réseaux d’amitiés un peu particulières. Il ne fit en réalité que remplacer Foccart par son ancien collaborateur Robert Bourgi. Hollande est désormais présenté comme le président de la rupture avec le temps de la Françafrique. Il n’en est rien.

On connaît la célèbre sentence attribuée à Confucius : « Quand le sage désigne la lune, l’idiot regarde le doigt ». Les politiques de droite et de gauche qui président aux destinées de l’impérialisme français nous prennent pour des simples d’esprit en cherchant à fixer notre attention sur le doigt (les réseaux Foccart) afin que nous ne nous occupions pas de la lune, c’est-à-dire des rapports de pillage et de domination néocoloniaux des pays africains par la France.

La suppression annoncée des réseaux Foccart ou Bourgi – en admettant qu’ils aient formellement disparu – aurait entrainé celle des rapports de domination néocolonial. Une telle affirmation est fausse. La France dispose de multiples moyens pour assurer la reproduction de sa domination sur le continent. Des moyens économiques avec la présence en position de dominance voire de monopole de ses grands groupes industriels (Total, Bouygues, Bolloré, Areva…), le rôle dominant de ses banques (BNP-Paribas, Société générale, Crédit agricole) sur le commerce des matières premières et des produits de base entre les deux continents, le rôle central de la Banque de France et du Trésor français dans la politique monétaire de pays de la zone du Franc CFA, le système d’endettement, la corruption des dirigeants… Des moyens militaires avec la présence de troupes françaises et le maintien très officiel de multiples bases militaires dans les pays d’Afrique de l’ouest et du centre (Gabon, Côte d’Ivoire, Centrafrique, Tchad…). Des moyens politiques avec l’appareil administratif et culturel français, la place de la France au Conseil de sécurité de l’ONU…

Les réseaux, Foccart, Bourgi ou autres, peuvent jouer un rôle très important à un moment donné, mais ne forment qu’un des aspects de la politique globale de l’impérialisme français dont il pourrait tout à fait se passer, si nécessaire.

Les rapports de pillage, d’exploitation et de domination néocoloniaux entre Paris et Bamako ainsi que les autres capitales africaines sont donc des rapports objectifs nullement déterminés par l’existence ou non de réseaux.

Ces rapports ont asservi l’économie du pays, qui dispose pourtant d’énormes potentialités, et ont affaibli progressivement l’Etat malien. Celui-ci a tenté, en 1962, de se dégager des rapports de domination que lui imposait l’ancien colonisateur en quittant la zone du Franc CFA. Il y reviendra en 1984. Les politiques néolibérales imposées au cours des années 1990 par le FMI fragiliseront encore davantage l’économie locale qui sera de plus en plus ouverte et soumise aux intérêts du capital international, français en particulier (privatisations, bradage…). Cette insertion croissante dans le marché mondial se traduira par une paupérisation générale de la population et une perte de substance de l’Etat : rétrécissement de la couverture administrative, contraction de la prise en charge des secteurs de l’éducation et de la santé puis, au final, des structures de sécurité du pays (police, armée, justice…). Les élites dirigeantes furent de plus en plus déconnectées des intérêts des couches sociales populaires et productives et le plus souvent cooptées par les grandes puissances, en dépit de l’instauration d’une démocratie formelle.
C’est dans ce processus qu’il convient de chercher la cause de l’incapacité de l’Etat malien à réagir et à résister aux groupes armés rebelles et non dans l’armement acquis par ces mêmes rebelles en Libye. La France, qui vient de dégager des moyens militaires et financiers colossaux, n’a jamais agi de la sorte pour aider les peuples africains lorsqu’ils étaient en situation de grand danger (famines, guerres civiles…). En cinquante années et plus d’indépendance, elle qui se targue d’être l’amie des peuples africains n’a pas réussi à aider l’un d’entre eux, à tout le moins, à sortir de sa situation de pays sous-développé. Elle leur a au contraire enfoncé encore davantage la tête sous l’eau.

Le Mali placé sous protectorat français

Rarement un dirigeant politique n’aura été aussi rapidement démenti par les faits. Il y a quinze jours à peine, François Hollande réagissait à l’avancée des rebelles qui menaçaient de renverser le président centrafricain François Bozizé à Bangui, en déclarant : « Si nous sommes présents, ce n’est pas pour protéger un régime, c’est pour protéger nos ressortissants et nos intérêts et en aucune façon pour intervenir dans les affaires intérieures d’un pays, en l’occurrence la Centrafrique »1. « Ce temps-là est terminé", avait-il précisé.

A la vue de ce qui se passe au Mali, de telles déclarations feraient sourire si le conflit malien ne provoquait pas souffrances, morts et catastrophes aux populations de ce pays.

Il est évident que la rapidité avec laquelle la France s’est portée « au secours » de Bamako aura un prix. Le Mali sera de plus en plus redevable vis-à-vis de Paris et l’Hexagone, faisons-lui confiance, n’hésitera pas à se faire payer rubis sur ongle. La porte des richesses sera grande ouverte aux grands groupes français qui renforceront la prospection et l’exploitation des richesses du sous-sol malien – pétrole, uranium et autres métaux rares… – au détriment du concurrent chinois. L’emprise financière de Paris sur Bamako en sortira renforcée et de nouvelles richesses (agricoles en particulier) pourraient être livrées à la rapacité des grands groupes et des banques du Nord. Quand à la présence militaire, elle risque tout simplement d’être permanente avec l’installation de bases multiples.

Il ne faut cependant pas exclure que la situation ne tourne pas aussi facilement à l’avantage de la France et de ses alliés et que l’on s’installe dans un scénario de conflit asymétrique de longue durée avec « bavures » à répétition frappant la population. Celle-ci pourrait alors se retourner contre ses « sauveurs » qui l’a arrachée des griffes des rebelles islamistes. Fera-t-elles alors appel à ces mêmes groupes islamistes ? Construira-t-elle plutôt de nouvelles organisations porteuses de projets émancipateurs ? C’est tout l’enjeu de la nouvelle période qui s’ouvre sous nos yeux.

1. Le Monde du 28 décembre 2012.

Hocine Belalloufi

Hocine Belalloufi vit et travaille à Alger. Journaliste, ancien coordinateur de la rédaction de l’Alger républicain de 2003 à 2008 et militant du Parti Socialiste des Travailleurs (PST), il est également l’auteur de deux ouvrages La démocratie en Algérie. Réforme ou révolution ? (Apic et Lazhari-Labter, Alger, 2012) et Grand Moyen Orient : guerres ou paix ? (Lazhari-Labter, Alger, 2008).

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