Édition du 21 juin 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Interview avec Amira Osman, militante féministe soudanaise

En mai 2022, l’équipe de Sudfa est allée à Paris à la rencontre d’Amira Osman, membre du parti communiste soudanais et une des grandes figures des mouvements féministes au Soudan. Dans cette interview, elle partage son point de vue sur les enjeux liés à la place des femmes dans le mouvement révolutionnaire actuel et dans le champ politique au Soudan en général.

Tiré du blogue de l’auteur. Photographie d’Amera Othman, Al-Sudan, via : réseaux sociaux, Wafaa Talgedin.

Qui est Amira Osman ?

Amira Osman Hamid est une militante féministe, membre du Parti communiste soudanais et lauréate du prix « Frontline Defender » en 2022. Elle est présidente de l’initiative "Non à l’oppression contre les femmes", un mouvement indépendant qui s’est créé contre la Loi sur l’ordre public établie par le précédent régime islamiste pour opprimer et limiter le rôle des femmes dans tous les aspects de la vie : sociale, économique politique. La loi sur l’ordre public est une loi qui a été appliquée au Soudan depuis 1996 et qui criminalise les comportements personnels en contrôlant notamment la façon dont les femmes agissent et s’habillent en public.

Elle était candidate du Parti communiste soudanais aux élections locales en 2010. En 2010, elle a participé à des conférences de l’Union africaine en Gambie où elle a présenté un rapport contre la loi sur l’ordre public. Elle a également rédigé un rapport sur la question des femmes dans le programme du Parti communiste soudanais en 2015.

Elle est membre du comité de résistance de son quartier.

Par ailleurs, elle est athlète professionnelle, membre de l’Union soudanaise de tir, et médaillée d’or en tir au championnat national depuis plusieurs années.

Amira Othman a été arrêtée et condamnée pour infraction à la loi sur l’ordre public à plusieurs reprises. Elle a été arrêtée pour la première fois en 2002, puis lors de manifestations organisées par le mouvement : « NON à l’oppression des femmes ». En juin 2012 elle a été détenue pendant 52 jours par les forces de sécurité, et torturée. Elle est comparue devant la justice pour infraction à la loi sur l’ordre public en 2013, suite à une plainte portée contre elle par le procureur général. Elle a à nouveau été détenue pendant une période de près de deux mois en 2013. Heureusement, à la suite de la révolution soudanaise de 2018, la loi sur l’ordre public a été abrogée.

Au début de l’année 2022, à cause de ses activités politiques, une trentaine d’hommes armés masqués, en civil et armés de kalachnikovs, ont fait irruption chez elle, terrorisant sa famille et l’emmenant vers une destination inconnue pendant plus de deux semaines.

Êtes-vous affiliée à un parti politique spécifique ?

Je suis membre du parti communiste soudanais.

Pouvez-vous nous présenter l’initiative « Non à l’oppression des femmes » dont vous faites partie ?

« Non à l’oppression des femmes » est un mouvement politique qui défend les droits des femmes et s’oppose à toutes les lois et les politiques qui oppriment les femmes, qu’elles soient économiques, sociales, culturelles, etc.

C’est un mouvement composé de personnes des deux sexes et de toutes les couleurs de l’échiquier politique soudanais, à l’exception du Congrès national et populaire.

Quels sont les apports historiques des mouvements de femmes au Soudan ?

Le mouvement féministe soudanais est un mouvement organisé et ancien qui bénéficie d’un grand héritage. Ses réalisations ont été pionnières à l’échelle de cette région du monde et des peuples voisins. Dans les années 1960, les femmes soudanaises ont obtenu de nombreux droits : le droit d’être élues en 1964 (la première femme soudanaise à entrer au Parlement était Fatima Ahmed Ibrahim en 1965, NDLR), l’égalité des salaires en 1969, le droit à l’allaitement durant les heures de travail, le droit à l’éducation, et le droit à occuper des postes dans les domaines exécutif et judiciaire.

Quel rôle a joué l’initiative "Non à l’oppression des femmes" dont vous faites partie, dans le mouvement révolutionnaire depuis 2019 ?

L’initiative "Non à l’oppression des femmes" a joué un rôle essentiel dans le mouvement révolutionnaire porté par la rue soudanaise. Avant la révolution de décembre [2018], nous organisions des rassemblements de protestation. Nous avons également été l’une des premières associations de femmes à avoir rejoint et signé la charte de la Déclaration des libertés et du changement [en 2019].

Quels sont les autres organisations féministes qui existent en dehors de l’initiative "Non à l’oppression des femmes" ?

Il y a beaucoup d’organisation féministes au Soudan, je ne veux pas me limiter à en mentionner certaines et à en ignorer d’autres, mais il existe de nombreuses organisations de la société civile. L’organisation la plus impliquée dans le travail politique est l’Union des femmes soudanaises, et les groupes de femmes « Mansim ». Il existe également de solides organisations de femmes dans les différentes régions du Soudan, comme le « Forum des femmes du Darfour ». Les étudiantes ont également leurs propres organisations féministes. De plus, des mouvements de femmes ont commencé à apparaître aux côtés des comités de résistance.

Quels sont les problèmes des femmes soudanaises aujourd’hui, au niveau politique ou social ?

Les problèmes des femmes soudanaises aujourd’hui se situent aussi bien au niveau politique que social. Je pense que les deux sont inséparables l’un de l’autre, car la situation sociale limite la participation des femmes au travail politique.

Par exemple, nous entendons toujours dire que le travail politique n’est pas une affaire de femmes, mais une affaire d’hommes. Pour cette raison, nous organisons actuellement des séminaires dans les trois États de Nyala, Kassala et Damazin, pour convaincre de la nécessité et l’importance de la participation des femmes à la vie politique. Nous essayons de renforcer la capacité des femmes à prendre et à mettre en œuvre des décisions, à développer des projets et mettre en place des programmes, que ce soit au sein des partis politiques ou des comités de résistance, et aux niveaux local et national.

Quelle est la situation des femmes dans les zones rurales par rapport aux femmes dans les villes ?

Au Soudan, la situation des femmes dans les campagnes diffère d’une région à l’autre. Il y a des régions où le statut des femmes est un peu meilleur que d’autres. Par exemple au Darfour, les femmes ont un meilleur statut en termes de répartition du travail et d’accès à la propriété, mais d’un autre côté, à cause de la guerre, elles sont soumises à des violences extrêmes, telles que le viol et le déplacement forcé. Les femmes de l’État du Nil Bleu connaissent également ces problèmes de guerres, de déplacement, d’asile et de camps. Mais l’État soudanais est pauvre en termes de capacités, surtout dans le domaine de la santé, il est incapable de mettre en place une protection contre les dangers auxquels les femmes sont confrontées, comme le harcèlement et le viol. Dans ces régions, la violence généralisée aggrave la situation des femmes, mais malgré cela, les femmes soudanaises ne renonceront pas à réclamer leurs droits. Dans la région du Nord, les femmes travaillent dans l’agriculture et dans d’autres secteurs, mais elles sont absentes de la scène politique malgré leur influence au sein des familles. C’est une des régions où la participation des femmes au travail politique est la plus faible.

Existe-t-il un conflit au sein des sociétés soudanaises concernant le droit des femmes à travailler et à étudier, ou autour de la volonté de contrôler l’apparence des femmes, et comment pouvons-nous résoudre ou surmonter ce conflit ?

Selon moi, il n’y a pas de conflit dans la société soudanaise concernant ces différentes questions, mais le conflit est principalement entretenu par les gouvernements. Les problèmes liés au travail et à la situation économique des femmes sont largement dus à la mauvaise gestion de l’État, qui mène une politique d’appauvrissement de la population. Le Soudan est encore un pays pré-industriel où la majorité des femmes travaillent dans l’agriculture et le pâturage, [et cela est dû à l’absence totale de politiques de développement du pays.]

Quant à l’accès des femmes aux études, il y avait des obstacles autrefois, mais maintenant les perspectives sur l’éducation en général et sur l’éducation des femmes en particulier, sont en train de changer, notamment du fait des politiques de la Banque mondiale et l’augmentation du soutien du gouvernement à l’éducation.

En ce qui concerne le contrôle de l’apparence femmes, il faut noter qu’il existe de nombreuses modes au Soudan et des différences de normes en matière de beauté [selon les régions et les milieux sociaux]. Mais ce n’est pas vraiment un problème dans la société soudanaise en elle-même. Les problèmes que nous avons rencontrés à ce sujet étaient surtout liés au gouvernement d’islam politique [sous le précédent régime], et sa tentative de contrôler l’apparence des femmes s’inscrivait dans sa volonté de domestiquer la société toute entière au profité de son idéologie.

Quels sont les problèmes liés aux violences sexuelles et familiales ?

Les mutilations génitales féminines, les mariages précoces, la violence domestique et le harcèlement sont des problèmes réels auxquels nous sommes toujours confrontées. Ils nécessitent des efforts médiatiques et éducatifs pour sensibiliser l’opinion publique, ainsi que des lois qui protègent les femmes, interdissent ces actes et punissent les auteurs de ces crimes.

Considérez-vous la religion comme un obstacle à la réalisation des aspirations des femmes ?

Ce n’est pas la religion n’est pas un obstacle, c’est son instrumentalisation qui l’est. Notamment quand il s’agit d’utiliser la religion comme une arme pour entraver les droits humains. Mais quand la révolution gagnera et amènera le changement radical, les juristes religieux seront réduits au silence, toutes ces idioties disparaîtront et les politiques iront dans le sens des intérêts du peuple.

Quelles sont les revendications des femmes dans le mouvement révolutionnaire actuel ?

Les revendications des femmes dans le mouvement révolutionnaire ne diffèrent pas des revendications générales pour une vie décente, pour la sécurité et un meilleur niveau d’éducation pour tous, en plus de l’accès à la santé et des politiques qui protègent les citoyens sur le plan économique, contre l’appauvrissement continu de notre pays.

Une fois ces demandes satisfaites, nous pourrons réclamer plus que cela, notamment l’établissement d’une politique budgétaire stable et une amélioration de la situation économique qui prenne en compte les intérêts des femmes, ce qui sert d’emblée l’intérêt de toute la famille. Enfin, nous demandons l’abrogation des lois qui sont discriminatoires à l’égard des femmes.

Quel est le niveau de sensibilisation des femmes soudanaises aujourd’hui ?

Honnêtement, le niveau de sensibilisation des femmes soudanaises est très élevé, surtout en ce qui concerne leurs droits et leur capacité à diriger des mouvements et être à l’initiative pour avancer dans les rangs des organisations politiques et gagner. Malheureusement, une fois qu’elles ont pris la tête de mouvements politiques, elles sont confrontées à des difficultés pour mettre en œuvre des projets, et c’est sur ce point que nous cherchons à les soutenir et les renforcer.

En termes de politique, quel changement souhaiteriez-vous voir pour les femmes et les filles au Soudan ?

Les femmes sont devenues plus fortes et plus courageuses pour revendiquer leurs droits. Le changement que j’espère voir dans la sphère politique est que les femmes occupent des postes décisionnels et élaborent les politiques économiques, la justice, les médias, les politiques culturelles et sociales. J’espère également les voir élaborer les programmes des partis politiques. Nous sommes des sujets agissants, pas des objets.

La participation des femmes à la révolution de décembre était-elle satisfaisante pour vous en tant que dirigeante d’un mouvement, au-dessus ou en-dessous de vos attentes ?

La participation des femmes à la révolution est grande et efficace, mais le défi auquel les femmes sont confrontées, c’est d’arriver à être à une position de dirigeante dans le monde politique. Les femmes ont peur d’entrer officiellement en politique, c’est le résultat de la pauvreté de la vie politique des dernières années au Soudan et du manque d’expérience. Nous constatons que les femmes représentent plus de 60% des manifestant-e-s, mais leur présence dans les bureaux pour faire le travail d’organisation est beaucoup plus faible. Cela est dû à de nombreux facteurs : par exemple, les réunions ont souvent lieu à des heures tardives et parfois dans des quartiers excentrés ou peu sécurisés. [NDLR : la participation des femmes est dès lors rendue difficile par le fait que les transports sont très chers ou inexistants. Alors qu’il est socialement accepté et facile pour un homme de dormir hors de chez lui, c’est plus compliqué pour les femmes qui ont plus d’obligations familiales, ou bien parce qu’elles ont des enfants dont elles doivent s’occuper à la maison, ou bien parce que leur famille contrôle plus leur mobilité.]

En tant qu’homme, comment puis-je participer au soutien et à l’autonomisation des femmes au Soudan, ce qui relève de notre devoir et de notre responsabilité ?

La question des femmes est une question de société qui doit être traitée par les femmes et les hommes, et c’est la base pour créer une famille décente et une société saine, et c’est pourquoi c’est l’affaire de chaque être humain.

Je ne veux pas que les questions féministes ne mobilisent que des groupes de femmes, et que seules les femmes soient responsables de résoudre les questions qui les concernent, car cela nous conduit à l’isolement. Nous ne voulons pas un modèle de lutte qui reproduise une division : une salle pour les hommes d’un côté, et une salle pour les femmes de l’autre. La question des droits et de la place des femmes doit être une question de société, à laquelle toute la société participe.

Vous avez reçu le prix « Frontline Defender Award ». Quelle est pour vous la signification politique de recevoir un tel prix ?

Le fait que j’aie reçu ce prix est un moyen de transmettre la voix des femmes soudanaises, ainsi que la voix du peuple soudanais et de sa révolution, qui est un réveil pour le monde entier. Ce prix, pour moi, honore l’ensemble des luttes des femmes soudanaises.

Sur le plan politique, je souhaite personnellement que le fait que nous, les femmes soudanaises de la révolution, ayons remporté ce prix, donne l’occasion à des acteurs internationaux comme le Parlement européen ou les Nations-Unies de réfléchir différemment aux enjeux de la révolution soudanaise. J’espère que cela les motivera à soutenir le peuple soudanais dans sa demande pour une vie digne sur cette planète, au lieu de soutenir les gouvernements militaires contre lesquels nous nous battons, comme le fait l’ONU jusqu’à maintenant.

Une interview par Rifat SheikhEldeen Ismail

Traduction : Equipe de Sudfa

Amira Osman

Militante féministe du Parti communiste du Soudan.

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