Édition du 18 juin 2019

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Environnement

Le capital et ses laquais contre le bien commun : bref commentaire sur le projet GNL

15 mai 2019

Le projet de gazoduc et de construction d’un complexe de liquéfaction du gaz naturel à Port Saguenay s’inscrit dans un contexte d’urgence environnementale causée par les changements climatiques. Comme d’habitude, l’industrie concernée fait miroiter les avantages de son projet en termes de retombées pour l’emploi, la fiscalité, le développement de nouvelles infrastructures, tout en minimisant ses effets négatifs du point de vue environnemental. De leur côté, les élu.e.s, tant au niveau fédéral que provincial et municipal, et les chambres de commerce pour lesquelles la vue de quelques billets de banque suscite d’agréables réactions physiologiques difficiles à réfréner, songent bien davantage aux retombées immédiates qu’aux conséquences désastreuses à long terme. Pour citer le personnage d’Elvis Gratton dans le premier film de la série, « Du gaz, on va en vendre en tabarnak ! »

Pour bien faire avaler la pilule, on nous présente le gaz naturel liquéfié (GNL)
comme « énergie de transition », en prétendant qu’il pollue beaucoup moins que les autres hydrocarbures, en attendant de passer à des énergies peu ou non polluantes.

La multiplication des études sur le sujet au cours des dernières années a pourtant démontré la fausseté des prétentions de l’industrie. S’il est effectivement prouvé que la consommation de gaz naturel pollue moins que celle du pétrole, on ne peut en dire autant de sa production et de son transport. Le gaz naturel est composé à 95% de méthane. Selon diverses études, ce dernier constitue un gaz à effet de serre jusqu’à 86 fois plus puissant que le CO2[ii]. Or, une partie du méthane s’échappe des puits d’où on l’extrait. Avec des fuites minimales de l’ordre de 1,22%, les effets positifs de l’utilisation des GNL seraient presque complètement annulés[iii]. Si l’Agence de protection environnementale des États-Unis (EPA) évaluait ces fuites à 2,4% en 2009, des études plus récentes indiquent plutôt des chiffres situés entre 4 et 9%[iv]. En y ajoutant les fuites provenant des gazoducs, le pourcentage oscillerait entre 6 et 11%. Cela signifie que l’exploitation des GNL (production, transport et consommation) produit des effets encore pires que celle du charbon[v], que l’on prétend vouloir remplacer sur le continent européen. On est manifestement loin d’une « énergie de transition ». Dans un tel contexte, la stratégie consistant à procéder à des évaluations environnementales segmentées plutôt que globales – en séparant le Québec des autres provinces, en évaluant les retombées de la production sans tenir compte de l’extraction et de l’acheminement, etc. – devient facile à comprendre. Il s’avère toutefois plus difficile d’expliquer que des chercheurs reconnus pour leur expertise en environnement prêtent leur concours à une telle manipulation de l’opinion publique…

À l’argument environnemental s’ajoutent ceux de nature économique.

L’augmentation de la production de GNL dans le monde – et notamment en Russie avec le mégaprojet Yamal dans l’Arctique – aura pour effet d’accroître considérablement l’offre d’hydrocarbures. Une telle situation, dans la mesure où n’existe aucune planification à l’échelle mondiale, ne se traduira pas par un jeu à somme nulle, dans lequel une quantité quelconque de GNL remplacerait une quantité équivalente de pétrole. Le système économique qui est le nôtre est basé sur la concurrence entre des entreprises privées mues par la recherche du profit. Une augmentation de l’offre aura pour conséquence une diminution relative des prix, entraînant avec elle une demande accrue de la part de nouveaux secteurs qui chercheront à se développer à partir d’une énergie disponible à peu de frais. La tendance à l’émission de gaz à effet de serre s’en trouvera accentuée.

On nous dit que le projet devrait entraîner la création de 250 à 300 emplois directs. Cet argument ne peut évidemment pas être pris à la légère dans une région où la dépendance atteint un niveau élevé comme au Saguenay-Lac-St-Jean. La privation de travail et de moyens matériels pour vivre en toute autonomie constitue un motif d’inquiétude bien compréhensible. Mais la conscience environnementaliste ne saurait être réduite à un rôle antiéconomique. La disparition de certains secteurs entraîne le développement de nouveaux. Un rapport de l’Organisation internationale du Travail, qui regroupe des représentants patronaux et syndicaux, conclut dans une étude élaborée que le passage à une économie verte, loin de faire disparaître les emplois à la manière d’une bactérie mangeuse de chair, résultera en une création nette d’au moins 18 millions de nouveaux emplois dans le monde, dont 3 millions dans les Amériques.[vi] Pour en bénéficier, nous devons impérativement, tant à l’échelle régionale que nationale, réduire notre dépendance à l’économie extractive et forcer les gouvernements à accélérer ce passage. La région du Saguenay-Lac-St-Jean produit déjà l’énergie la moins polluante et dispose d’une main-d’œuvre qualifiée dans différents domaines. Notre électricité pourrait servir à bien d’autres choses qu’à se brunir dans le gaz naturel. Une politique concertée pourrait faire émerger des projets beaucoup plus intéressants du point de vue environnemental et pour le développement de technologies de pointe. Pensons à l’électrification des transports ou à la production de panneaux solaires. D’ailleurs, quelle sera la part des fonds publics dans la réalisation du projet GNL[vii] ? Les mêmes sommes ne pourraient-elles pas être utilisées à meilleur escient ? Une mobilisation en ce sens aurait un impact infiniment plus positif que la pétition d’un larbin de vaudeville.

De toute évidence, nos dirigeants – et nos dirigeantes – ne semblent pas avoir réellement pris conscience de l’ampleur des problèmes environnementaux. En agissant de manière à faciliter la réalisation du projet, tous ces gens-là se font les complices d’une détérioration accrue des écosystèmes à l’échelle globale. En dépit de tous les avertissements lancés par la communauté scientifique mondiale et repris par l’ONU, pour qui « le changement climatique est l’enjeu le plus important de notre époque[viii] », force est de constater que les lobbies de l’industrie exercent, avec une facilité déconcertante, une influence considérable sur les personnes dont la tâche officielle consiste à représenter la population et un certain « intérêt général ». Je ne suis évidemment pas assez naïf pour croire à l’indépendance véritable des élus par rapport aux classes dominantes. Néanmoins, un mouvement se dessine à l’échelle mondiale avec pour objectif de combattre les changements climatiques. Cela se vérifie notamment aux États-Unis, dont la vie politique ne se résume pas aux tweets de Donald Trump. Ce mouvement trouve sa force dans les villes et les États, telle la Californie. Les villes, c’est bien connu, se sentent particulièrement menacées du fait qu’elles subissent le plus durement les conséquences de tout ce qui arrive. Ce n’est pas pour rien que l’Union des municipalités du Québec (UMQ) vient de lancer un appel aux gouvernements afin de disposer des ressources financières nécessaires pour faire face aux changements climatiques[ix]. Et pendant ce temps-là, nos élu.es de Saguenay font la sourde oreille, à commencer par la mairesse elle-même, dont le discours ressemble à la novlangue du roman 1984, de George Orwell[x].

En définitive, d’un point de vue citoyen, la nouveauté la plus remarquable depuis le départ de Jean Tremblay réside dans l’élévation du niveau de politesse et un certain raffinement dans les méthodes d’exercice de l’autorité. Pour paraphraser le mot d’esprit du regretté Coluche sur la différence entre la dictature et la démocratie, on peut comparer la précédente administration municipale avec l’actuelle de la façon suivante : sous Jean Tremblay, c’était « Ta gueule ! ». Sous Josée Néron, c’est « Cause toujours. » Les mêmes forces sociales demeurent solidement accrochées au pouvoir en dépit du remplacement du personnel politique. Le véritable changement reste donc encore à faire.

Notes

[i] L’auteur tient à remercier Pierre Gilbert pour les références scientifiques.
[ii] Voir notamment : Xinrong Ren et al., « Retraction : Methane Emissions From the Marcellus Shale in Southwestern Pennsylvania and Northern West Virginia Based on Airborne Measurements, Journal of Geophysical Research : Atmospheres, 123, 2, 2018, p. 4640. « https://agupubs.onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/2016JD026070 Page consultée le 14 mai 2019.
[iii] Shakeb Afsah et Kendyl Salcito, « Shale Gas : Killing Coal without Cutting CO2 », CO2 Scorecard, 2 décembre 2013. https://co2scorecard.org/home/researchitem/28 Page consultée le 14 mai 2019.
[iv] Jeff Tollefson, « Methane leaks erode green credentials of natural gas », Nature, 2 janvier 2013. http://www.nature.com/news/methane-leaks-erode-green-credentials-of-natural-gas-1.12123 Page consultée le 14 mai 2019.
[v] Studies Say Natural Gas Has Its Own Environmental Problems », The New York Times, 11 avril 2011. https://www.nytimes.com/2011/04/12/business/energy-environment/12gas.html?_r=3&partner=rss&emc=rss&pagewanted=all Page consultée le 14 mai 2019.
[vi] Organisation internationale du travail, « Une économie verte et créatrice d’emplois », Emploi et questions sociales dans le monde, 2018, p. 37 et 46. https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—inst/documents/publication/wcms_638147.pdf Page consultée le 14 mai 2019.
[vii] « GNL Québec demande l’appui financier de l’État », Le Devoir, 14 mai 2019. https://www.ledevoir.com/societe/environnement/554279/gnl-quebec-veut-obtenir-l-aide-de-quebec-pour-son-projet-energie-saguenay?fbclid=IwAR30nla-ErY1CURSwEzL9O1QRR1WbZ–XcELd9yW9mfs8aWV_GufDZpB9sg Page consultée le 14 mai 2019.
[viii] https://www.un.org/fr/climatechange/ Page consultée le 14 mai 2019.
[ix] « L’Union des municipalités du Québec se mobilise contre les changements climatiques », Radio-Canada.ca, 11 mai 2019. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1169274/umq-municipalites-quebec-changements-climatiques Page consultée le 14 mai 2019.
[x] On peut en juger par cet extrait d’une interview de la mairesse : « Moi, ce que je dis, ma position, c’est que le ciel qu’on a au-dessus de nous, ce n’est pas cloisonné. Si, comme communauté, on peut mettre en place des industries qui permettent d’offrir ailleurs dans le monde des énergies plus vertes, on se doit de le faire. La Terre, c’est un seul univers. C’est en ce sens que j’appuie GNL ». « Le manque de financement freine la lutte aux changements climatiques, dit la mairesse de Saguenay », Radio-Canada.ca, 12 mai 2019. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1169381/josee-neron-gnl-quebec-environnement-changements-climatiques Page consultée le 15 mai 2019.

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