Édition du 9 juin 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

À la découverte de la stratégie de l’extrême droite visant les féministes en Amérique latine

Depuis 2019, les gouvernements d’extrême droite d’Amérique latine, du Brésil au Salvador en passant par l’Argentine, ont suivi un scénario bien rodé – un ensemble de mesures, de stratégies et de discours communs – pour s’attaquer aux droits des femmes et aux communautés LGBTQ+, et pour restreindre l’accès aux soins de santé reproductive.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Aujourd’hui, un autre dirigeant d’extrême droite est arrivé au pouvoir dans la région : José Antonio Kast au Chili, dont le père, d’origine allemande, était membre du parti nazi. Depuis que Kast a entamé son mandat de quatre ans en mars 2026, les groupes féministes se préparent à l’éventualité que le nouveau président adopte des réformes juridiques et des politiques susceptibles de remettre en cause des droits durement acquis.

Kast, dont le gouvernement marque le plus grand glissement vers la droite depuis la fin de la dictature militaire chilienne en 1990, a déjà laissé son empreinte. Voici ce à quoi il faut s’attendre d’autre de sa présidence.

Évolution de l’éducation sexuelle à l’école

Kast entend modifier l’éducation sexuelle dispensée dans les établissements scolaires. Lors de sa première campagne présidentielle en 2017, Kast avait proposé de supprimer les programmes scolaires et les contenus pédagogiques qui, selon lui, « constituent de la propagande ou un soutien à l’avortement et aux idéologies de genre  », et l’année dernière, il s’était engagé à «  garantir une éducation sans idéologies ».

Cela contraste fortement avec la position du prédécesseur de Kast, le président de gauche Gabriel Boric, dont le gouvernement a relancé en janvier 2026 un projet de loi visant à élargir l’éducation sexuelle, suscitant l’opposition des législateurs/législatrices d’extrême droite qui l’ont qualifié de « motivé par des considérations idéologiques ». Approuvé par une commission parlementaire chargée de l’éducation en mars, le projet de loi a progressé mais doit encore franchir plusieurs étapes législatives avant de devenir une loi.

La vision de Kast fait écho au mouvement brésilien «  École sans parti  » (Escola sem partido), promu par l’ancien président d’extrême droite du Brésil Jair Bolsonaro (2019-2022), qui cherchait à restreindre l’éducation sexuelle en la qualifiant de « sexualisation précoce » des enfants ou d’«  idéologiquement biaisé ».

Au Salvador, le président Nayib Bukele, au pouvoir depuis 2019, a restreint l’éducation sexuelle dans les écoles. En 2022, le ministère de l’Éducation a retiré les supports pédagogiques relatifs à l’éducation sexuelle, à la prévention de la violence sexiste et à l’orientation sexuelle destinés aux élèves du secondaire.

Violence numérique

La violence numérique, telle que les insultes en ligne et les discours de haine, est utilisée comme un outil par les mouvements d’extrême droite et certains gouvernements. Au Chili, Martín de la Sotta, directeur de Chile Necesita ESI, une organisation qui milite en faveur de l’éducation sexuelle, affirme que les attaques sur les réseaux sociaux se sont intensifiées depuis la campagne présidentielle de Kast l’année dernière, dans le but de réduire au silence et de censurer les militant·es.

Il a lui-même été la cible d’un harcèlement numérique coordonné. « Ils [les groupes d’extrême droite] m’ont pris en photos lors d’une fête et les ont diffusées en ligne en disant : « Voici le pédophile qui veut toucher vos enfants, et des choses de ce genre  », a déclaré M. de la Sotta.

Emilia Schneider, la première députée chilienne ouvertement transgenre, réélue l’année dernière, a également été victime de harcèlement en ligne. Des photos d’elle datant d’avant sa transition ont circulé sur Internet. « Elle s’appelle Emilia, et ils ont publié des photos en indiquant « Emilio » », a déclaré de la Sotta.

Féministes en exil

Les menaces ont contraint des femmes journalistes et des voix féministes à quitter leur pays d’origine lorsqu’elles écrivent sur les questions de genre, dévoilent des scandales et remettent en cause les politiques des gouvernements d’extrême droite.

La journaliste argentine Luciana Peker affirme que le harcèlement en ligne à son encontre s’est intensifié après la publication d’un article sur la hausse des féminicides dans le pays en 2022, ce qui lui a valu des menaces de mort. En décembre 2023, dix jours après l’entrée en fonction du président d’extrême droite Javier Milei en Argentine, elle a été contrainte de quitter le pays. « La violence provenait de milieux liés aux personnes qui ont intégré le gouvernement [de Milei], et il n’y avait donc plus les conditions de sécurité nécessaires pour s’exprimer, écrire, vivre ou travailler  », a-t-elle déclaré.

Au Brésil, après la victoire de Bolsonaro à l’élection présidentielle de 2018, un schéma similaire d’intimidation a poussé Debora Diniz, éminente spécialiste des droits reproductifs, à quitter le pays. Diniz affirme avoir reçu à plusieurs reprises des messages de harcèlement en ligne et des menaces de mort de la part de groupes d’extrême droite à la suite de son témoignage devant la Cour suprême du Brésil en faveur de la dépénalisation de l’avortement.

Diniz a déclaré à Fuller que le genre est au cœur de la stratégie de l’extrême droite. « Contrôler les femmes – quand, comment et avec qui elles ont des enfants – revient à contrôler la reproduction de la vie sociale et, en fin de compte, la reproduction du pouvoir », a-t-elle déclaré.

Des dynamiques d’intimidation similaires ont également été observées au Salvador sous le régime de Bukele. Selon Cristosal, une organisation locale de défense des droits humains, le gouvernement autoritaire de Bukele a contraint des dizaines de militantes et de femmes journalistes à quitter le pays.

Les obstacles à l’accès à l’avortement

Kast a appelé à un retour à l’interdiction totale de l’avortement, même en cas de viol, affirmant que cela « défend la vie de la conception à la mort naturelle  », un point de vue partagé par les membres de l’Église catholique au Chili et ses partisan·es évangéliques.

Suite à la réforme législative de 2017, l’avortement au Chili n’est actuellement autorisé que dans trois cas : danger pour la vie de la femme, viol ou grossesse non viable. Environ 80% des Chilien·nes sont favorables à l’avortement dans certaines circonstances au moins.

Un projet de loi proposé sous le précédent gouvernement de Boric, visant à permettre aux femmes d’avorter jusqu’à 14 semaines de grossesse, progresse lentement au Congrès. Mais il se heurte à des obstacles majeurs au sein des commissions dirigées par les partisan·es de Kast. «  Il a peu de chances d’être adopté », déclare Anamaría Arriagada, présidente du Colegio Médico de Chile, l’association médicale nationale.

Les militantes préviennent qu’il pourrait devenir plus difficile pour les femmes chiliennes d’avorter. Avant même l’arrivée au pouvoir de Kast, dans les cas d’avortement suite à un viol, près de la moitié des professionnel·les de l’obstétrique travaillant dans les hôpitaux publics se sont déclaré·es objecteurs/objectrices de conscience en 2023.

« Sous un gouvernement autoritaire et hostile aux droits, il est fort probable que les personnes opposées à l’avortement se sentent plus libres d’exprimer leur refus », a déclaré Ingrid Narbona, avocate au sein du Réseau chilien des professionnel·les pour le droit de décider. Elle a ajouté : « Lorsque les droits sont restreints, les femmes n’en ont pas moins besoin d’avorter ; elles se tournent alors vers des solutions dangereuses ou illégales. »

Au Salvador, Bukele a adopté un discours similaire à la position de Kast sur la «  vie dès la conception  » dans un pays où l’avortement est totalement interdit. Autrefois partisan de l’avortement dans des circonstances limitées, Bukele a adopté une position fermement anti-avortement, le qualifiant de « grand génocide ».

Des années de campagne menées par des groupes de défense des droits des femmes ont contribué à obtenir la libération de 81 femmes emprisonnées en vertu de la loi stricte du pays sur l’avortement. Pourtant, signe d’un environnement de plus en plus oppressif, le Groupe citoyen pour la dépénalisation de l’avortement du Salvador a annoncé sa dissolution légale en février.

L’expansion du fondamentalisme chrétien

Selon Giselle Carino, directrice de Fòs Feminista, une organisation mondiale de défense des droits sexuels et reproductifs, l’expansion progressive, et souvent discrète, de l’influence anti-genre et religieuse au-delà des sphères du pouvoir et au sein d’autres instances institutionnelles constitue un élément clé de la stratégie de l’extrême droite en Amérique latine.

« Cela s’étend aux conseils médicaux nationaux et aux commissions de bioéthique, où la gouvernance technique peut être remodelée pour s’aligner sur les programmes conservateurs », a-t-elle déclaré.

En janvier, la commission nationale argentine de bioéthique a été officiellement restructurée sous l’égide du ministère de la Santé. Selon Mme Carino, cette mesure s’inscrit dans une tendance plus large où « les éthicien·nes [personne dont le jugement sur l’éthique et les codes d’éthique est reconnu par une communauté spécifique – NdT] indépendant·es ont été écarté·es et remplacé·es par des acteurs/actrices plus proches des réseaux religieux », ce qui soulève des inquiétudes quant à la manière dont l’accès à l’avortement pourrait être interprété dans la pratique.

Carino établit également des parallèles entre ce manuel de l’extrême droite latino-américaine et la montée en puissance du mouvement MAGA de Donald Trump aux États-Unis, soulignant un alignement régional plus large autour de politiques nationalistes et anti-genre.

Au Brésil, Bolsonaro s’est fortement appuyé sur les églises évangéliques et les pasteurs pour mobiliser les électeur/électricess, utilisant une rhétorique chrétienne pour s’opposer à l’avortement et aux droits des personnes LGBTQ+. Les législateurs évangéliques de son parti continuent de faire pression contre les droits reproductifs des femmes.

Au Salvador, Bukele invoque fréquemment le langage chrétien pour justifier ses politiques, affirmant un jour que Dieu lui avait parlé. Dans un message publié sur les réseaux sociaux, il a exprimé son opposition à l’avortement et au mariage entre personnes de même sexe et a souligné le rôle du «  soutien de Dieu » dans la création de ce qu’il décrit comme un « pays plus juste ».

Kast, membre du mouvement Schönstatt, un réseau catholique ultraconservateur, n’est pas en reste. Il a axé sa politique sur les valeurs catholiques conservatrices, déclarant en 2017 : « Je crois en Dieu, je crois en la patrie, je crois en la famille. » Depuis son entrée en fonction, il a fait passer le nombre de messes célébrées au palais présidentiel chilien, La Moneda, de une à quatre par semaine.

Kast a déjà clairement affiché sa position vis-à-vis des droits LGBTQ+. Au cours de sa deuxième semaine au pouvoir, en avril, il s’est abstenu de signer une déclaration régionale sur les droits LGBTQ+ à l’Organisation des États américains.

Réductions budgétaires dans le domaine des droits des femmes

Kast a entamé son mandat en proclamant un «  gouvernement d’urgence  » axé sur la sécurité, les migrations et l’économie. Afin de maîtriser les dépenses publiques, il s’est engagé à réduire le budget de l’État de 6 milliards de dollars.

« Il est impossible d’envisager des coupes budgétaires massives sans que cela n’affecte la santé et les droits reproductifs », a déclaré Arriagada.

Au Chili, Luz Reidel, directrice adjointe du plaidoyer chez Miles, une organisation de défense des droits sexuels et reproductifs, a déclaré : « [Kast] présente son gouvernement comme un “gouvernement d’urgence”, ce qui permet aux autorités de reléguer certains services au second plan, donnant ainsi l’impression que l’avortement et la santé sexuelle sont moins urgents. »

C’est un schéma récurrent dans toute la région. En Argentine, dans le cadre des mesures d’austérité mises en œuvre par Milei, au moins 13 programmes liés au genre ont été supprimés. Des programmes spécialement conçus pour soutenir l’inclusion des personnes transgenres ont également été interrompus.

Sous Milei, le financement des programmes de lutte contre la violence sexiste a également chuté de 89% entre 2023 et 2024. Le programme argentin Acompañar, qui soutient les victimes, a vu son budget réduit de 90%, tandis que le nombre de personnes bénéficiant d’une aide est passé de plus de 100 000 en 2023 à seulement 434 en 2024.

Langage interdit

Les dirigeants d’extrême droite au Salvador, en Argentine et au Brésil ont tous pris des mesures pour supprimer ou restreindre l’utilisation de termes et de catégories liés au genre, à la sexualité et à l’identité, affirmant qu’ils ne correspondaient pas aux positions officielles de leur gouvernement.

En 2024, le gouvernement Milei en Argentine a interdit le «  langage inclusif » visant à inclure les personnes LGBTQ+ et non binaires dans les documents officiels et l’administration publique, les qualifiant de « distorsions idéologiques ».

Au Salvador, Bukele a publié un décret similaire l’année dernière, interdisant le langage inclusif dans les écoles publiques et les documents gouvernementaux, le qualifiant d’« espagnol incorrect » et d’«  idéologie de genre ». Un reportage d’El Faro, qui a obtenu un guide stylistique interne du ministère de l’Éducation, montre que la directive interdit des termes tels que «  féminisme », « féministe », « inclusion », « masculinités », « nouvelles masculinités », « sexualité », « orientation sexuelle », ainsi que les mots faisant allusion à la communauté LGBTQ+ et au changement climatique.

De même, au Brésil, l’ancien président Bolsonaro a rejeté le langage non genré, affirmant qu’il était «  préjudiciable aux valeurs traditionnelles » et qu’il « corrompait les enfants ».

En tant que législateur, Kast a également critiqué le langage inclusif sur X, en écrivant : Arrêtons ces absurdités. Exigeons que les Chiliens s’expriment correctement et cessent de copier les mauvaises idées venues de l’étranger ».

« Bien qu’il n’existe actuellement aucun précédent formel concret pour une telle mesure, cela reste dans la lignée de ce à quoi on peut s’attendre de la part de ce gouvernement », a déclaré Reidel, de l’organisation chilienne Miles.


Démantèlement des institutions chargées des questions féminines

Sous le gouvernement de Kast, le ministère des Affaires étrangères a jusqu’à présent démis de leurs fonctions les responsables d’une division chargée de promouvoir une politique étrangère féministe. Le choix de Kast pour diriger le ministère des Femmes et de l’Égalité des genres a suscité des inquiétudes, suite à la nomination de Judith Marin, une évangélique qui milite depuis longtemps contre l’avortement. « Elle n’a aucune expérience des questions liées au genre. C’est évidemment décevant  », a déclaré Reidel.

En Argentine, Milei a dissous en 2024 le ministère des Femmes, des Genres et de la Diversité, l’agence gouvernementale chargée de traiter les questions d’égalité des genres, y compris la violence sexiste.

Les militantes affirment que ces mesures s’inscrivent dans un effort plus large – à la fois symbolique et concret – visant à faire reculer l’égalité des genres par le démantèlement des institutions publiques promouvant les droits des femmes. « Ce qui peut sembler être des actions sans lien entre elles est en fait lié ; elles font toutes partie du même scénario  », a déclaré Carino.

Au Brésil, le ministère chargé des questions féminines a été rebaptisé et réorganisé par Bolsonaro en 2019, pour devenir le ministère des Femmes, de la Famille et des Droits de l’homme. Selon Reidel, le remplacement du terme «  genre » par « famille » dans la dénomination institutionnelle marque un glissement symbolique mais politiquement significatif, s’éloignant des cadres d’égalité pour se tourner vers les «  rôles sociaux traditionnels ».

Au Salvador, en 2024, l’Assemblée législative a supprimé plusieurs commissions législatives spécialisées, dont la commission sur les femmes et l’égalité des sexes, en place depuis 2009.

*-*

Les militantes des droits des femmes à travers l’Amérique latine montrent qu’il est possible de contrer les stratégies de l’extrême droite. Au cours des dernières décennies, les mouvements de défense des droits des femmes ont réussi à lutter contre la violence sexiste et à étendre les droits reproductifs grâce à des manifestations, des actions en justice, des recours constitutionnels et des campagnes sur les réseaux sociaux.

Le mouvement populaire argentin Ni una menos (« Pas une de moins  »), fondé en 2015, a vu le jour en réponse aux taux élevés de féminicides dans le pays. Depuis lors, le mouvement a mobilisé des millions de personnes pour manifester dans les rues, tout en inspirant des actions similaires contre la violence de genre, du Pérou à l’Uruguay et au-delà de la région.

Le mouvement argentin Marea Verde (vague verte), mené par des féministes, a également donné lieu à des manifestations de masse depuis le début des années 2000. Il a joué un rôle déterminant dans la légalisation de l’avortement en Argentine en 2020 et a contribué à inspirer des réformes juridiques similaires dans toute la région, notamment en Colombie et au Mexique.

Plus récemment au Chili, trois jours seulement avant l’entrée en fonction de Kast, environ 500 000 personnes ont participé aux manifestations de la Journée internationale des femmes, les plus importantes depuis le début de la pandémie. Comme l’a expliqué María Francisca Di Biase, avocate chilienne et militante pour l’égalité des sexes qui a rejoint la marche : « Nos droits ne sont jamais garantis. Ils dépendent de notre capacité à faire entendre notre voix. Je dois continuer à me battre et à manifester. »

Sous la direction d’Anastasia Moloney et Charlie Brinkhurst-Cuff
https://www.fullerproject.org/editions/far-right/far-right-latin-america-feminists-womens-rights-playbook/
Traduit par DE
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