Édition du 15 juin 2021

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Alter sommet d’Athènes

A Athènes, l'« altersommet » veut poser les bases d'une autre Europe

Le long d’une esplanade de béton écrasée par le soleil, entre des installations monumentales, l’Altersommet a pris ses quartiers pendant deux jours, les 7 et 8 juin. Ici une piscine pleine d’eau verdâtre, là un préau à l’architecture futuriste complètement désert… L’Altersommet ne pouvait choisir meilleur endroit s’il voulait évoquer la déroute grecque : en 2004 s’est tenue ici une partie des épreuves des Jeux Olympiques, ces jeux qui ont tant contribué à la bulle économique et au gonflement de la dette, avant que la récession ne vienne brutalement frapper le pays, dès 2008.
Mais le sujet n’est pas là : la crise grecque, pour les acteurs de l’Altersommet, ce n’est plus qu’une manifestation parmi d’autres d’une crise européenne et capitaliste... Le constat est unanime, et on le retrouve, d’une discussion l’autre, au cours des différentes tables rondes.

09 JUIN 2013 | Mediapart.fr

 Pourquoi la Troïka a-t-elle mis en place cette politique d’austérité qui s’est avérée un échec complet ?, s’interroge l’économiste portugaise et membre de Bloco de Esquerda (Bloc de Gauche), Marianna Mortagua. Est-ce par incompétence ? Ou par volonté idéologique ? Je penche surtout pour la deuxième interprétation. » Ce ne sont pas les récents aveux du FMI qui vont la contredire, l’institution de Washington ayant concédé avoir commis de lourdes erreurs dans la mise en route des programmes d’austérité en Grèce.

Le FMI a pourtant pris soin de rappeler les objectifs : l’institution financière n’exclut pas de nouvelles mesures budgétaires en 2015-2016. Que l’on se rassure, les prévisions de la Commission européenne, tombées le mois dernier, indiquent un retour à la croissance l’an prochain… Le gouvernement grec table lui aussi une timide reprise. L’OCDE en revanche prévoit une nouvelle année de recul du PIB en 2014, à -1,2 %.

Sur les stands de l’Altersommet, ces prévisions font plutôt sourire. Ce que les militants ont en tête, c’est surtout un taux de chômage record de 27 %, une population dont plus du tiers n’a plus aucune couverture santé, la progression vertigineuse de la pauvreté… La politique européenne est pointée du doigt : ce n’est pas tant l’euro qui est responsable de cette crise que la politique européenne,« ultralibérale et antidémocratique ». « Le principe de l’Union européenne n’était-il pas de créer un espace de libre-échange, et donc de privilégier les marchés privés sur le secteur public ? L’austérité est par principe au cœur des institutions actuelles de l’UE », assure l’économiste Ivan Ayala, membre de Econonuestra, un collectif d’économistes espagnols formé dans le sillage des Indignados.
Mais si les interlocuteurs s’accordent sur l’analyse de la crise, l’objectif, pour les 189 syndicats et mouvements sociaux présents sur le forum, est surtout de bâtir une alternative : transformer l’Union européenne, réguler l’économie financière, et pour cela, organiser la mobilisation internationale.

À l’horizon, les élections européennes de 2014

Pour cela, tout un travail a été effectué en amont : l’Altersommet, qui puise ses sources dans les forums sociaux européens nés à Florence en 2002, et dont la dernière édition s’est tenue à Istanbul en 2010, s’est doté d’une structure différente pour éviter les travers passés. Plutôt que d’organiser des discussions qui ne débouchent sur aucune conclusion, l’Altersommet a voulu recentrer le débat : toutes les organisations présentes se sont ainsi mises d’accord sur un « Manifeste des peuples ».

C’est le premier texte programmatique jamais établi à l’échelle européenne depuis le début des cures d’austérité. Il s’agit d’un ensemble de propositions concrètes (ce texte est à lire ici), où l’on retrouve par exemple la taxation des mouvements financiers, l’annulation des plans d’austérité entérinés en Europe avec la Troïka, la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales, l’arrêt de la privatisation des services publics (dont le processus est déjà bien entamé en Grèce, lire ici et également là), le rétablissement des conventions collectives et du droit du travail… C’est la première fois depuis les mouvements des Indignés il y a deux ans, que différents courants opposés à l’austérité en Europe convergent, et ce, bien au-delà de l’Europe du Sud.

Dans les débats se pose toutefois la question des stratégies à adopter. Et là, les solutions avancées divergent. Une table ronde organisée avec les Économistes atterrés fait émerger ainsi plusieurs perspectives : créer une économie bimonétaire avec la mise en place de monnaies nationales en parallèle de l’euro ; relancer les dépenses publiques pour créer de l’emploi ; ou encore annuler la dette comme cela a été fait par exemple en 1953 pour 60 % de la dette allemande… Des syndicalistes ne cachent pas les difficultés de s’accorder sur une stratégie commune : « En fait, il s’agit de construire un mouvement social européen, résume Julien Réroir, syndicaliste FSU. Or nous avons des réalités nationales souvent désynchronisées, des agendas sociaux et politiques différents. »

En Grèce, les manifestations organisées chaque année par la Confédération européenne des syndicats, par exemple, n’ont jamais fait le plein : comment mobiliser à l’échelle européenne, sur des enjeux qui dépassent l’horizon quotidien ? C’est l’objectif de cet Altersommet : dégager une campagne à l’échelle du continent et non plus se cantonner à des rencontres et des échanges.

« L’agenda austéritaire est désormais évident en France, et les réseaux militants ont bien saisi depuis longtemps l’aspect européen de cette crise. Mais la mobilisation est encore faible », constate Julien Réroir. Pour Felipe Van Keirsbilck, l’une des têtes pensantes de l’Altersommet, par ailleurs secrétaire général du syndicat belge CNE, le manifeste marque toutefois une avancée importante : « Sa force réside dans sa taille : un texte court, qui se résume en une douzaine de propositions, pour gagner en efficacité. Certes, les propositions, prises séparément, ne sont pas très originales, certaines sont déjà formulées depuis des années, mais l’originalité tient à notre consensus. »

À un an des élections européennes, ces propositions pourraient bien faire du chemin et alimenter la campagne électorale l’an prochain. Le Parti de la gauche européenne (PGE), qui regroupe notamment le Front de Gauche, Syriza et Die Linke – et, au total, 27 formations politiques sur le continent – est d’ailleurs signataire du manifeste. Son président, Pierre Laurent, était présent à l’Altersommet aux côtés d’Alexis Tsipras, lui-même vice-président du PGE. Une manière de se préparer collectivement pour le prochain scrutin ?
Le leadership du mouvement Syriza

« Le Parti de la gauche européenne partage entièrement les objectifs fixés par le manifeste, explique celui qui est aussi secrétaire général du PCF. Les listes que nous allons mettre en place pour les élections européennes porteront ces propositions alternatives. » Et dans cette campagne, Syriza aura un rôle évident. « Leur succès nous inspire : c’est le signal qu’un refus déterminé de l’austérité, accompagné d’une stratégie de rassemblement unitaire, peut conduire à des succès importants », dit Pierre Laurent.
Avec la perspective, peut-être, de pousser Alexis Tsipras à prendre le leadership de cette campagne ? « Nous sommes traversés par le débat sur la présentation, ou pas, d’un candidat à la présidence de la commission européenne. Si le parti se décide à le faire, alors que nous sommes très critiques sur cette institution, il y a évidemment beaucoup de monde qui espère voir Tsipras à cette place – ce qui paraît légitime, au regard de la force symbolique de Syriza »,ajoute Pierre Laurent. Mais le principal intéressé ne s’est pas encore prononcé : ce sera tout l’objet des discussions des prochains mois, qui se concluront lors du congrès du PGE en décembre à Madrid.

Pour les militants en tout cas cette question du leadership est toute théorique : « Tsipras a déjà une figure de leader au niveau européen, estime Dimitris Papanikolopoulos, militant des jeunesses du parti et chercheur en sciences politiques. Les autres gauches européennes peuvent s’inspirer du travail de Syriza, notamment son implication dans l’émergence de collectifs alternatifs et son soutien aux mouvements de solidarité. »

Natacha Theodorakopoulou, membre du bureau exécutif de Syriza, se veut plus prudente : « Il est certain que Syriza suscite beaucoup d’espoir pour les autres formations européennes, mais il n’est pas question de reproduire ce qu’a fait Syriza ici. Les réalités nationales sont différentes. Ce que nous nous fixons comme objectif, c’est de faire progresser la gauche partout, de convaincre les peuples que la gauche peut gouverner, qu’il y a une alternative possible. » Objectif : faire du PGE un véritable interlocuteur politique européen, « alors que ce rôle est jusqu’à présent confisqué par le PSE et le PPE », ajoute Pierre Laurent. 2014 sera une année cruciale pour cette gauche en progression.

Amélie Poinssot

Après des années de correspondances en Pologne puis en Grèce, expérience qui l’a amenée à travailler pour des médias aussi divers que La Croix, RFI, l’AFP... et Mediapart, elle rejoint la rédaction de Mediapart en février 2014.

https://www.mediapart.fr/biographie/amelie-poinssot

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