Édition du 21 juin 2022

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Féminisme

À l’École polytechnique de Montréal, un « attentat antiféministe »

Le 6 décembre 1989, un homme armé d’une carabine semi-automatique entre dans les locaux de l’École polytechnique de Montréal et tue 14 étudiantes. Considéré comme le premier meurtre antiféministe de masse, « Poly » a bouleversé les Québécois et les Québécoises, et marqué un tournant dans l’histoire du pays.

Tiré de La Déferlante (Médiapart).
photo Massacre of 14 women in Montreal remembered – RCI | EnglishMassacre of 14 women in Montreal remembered – RCI | English
rcinet.ca

C’était la dernière journée du semestre à Poly. […] L’après-midi se termine lorsque Marc Lépine fait irruption dans une classe d’ingénierie mécanique au deuxième étage, armé d’une carabine. Il ordonne à l’assistance de cesser toute activité et il tire un coup de feu en l’air. Il sépare les hommes et les femmes, et enjoint aux premiers de sortir. Puis, il explique aux étudiantes regroupées dans un coin qu’il est là parce qu’elles sont de futures ingénieures ; parce qu’elles sont des féministes. « J’haïs les féministes », déclare-t-il.

Dans l’espoir de raisonner le tireur, Nathalie Provost proteste : « On n’est pas des féministes », avant d’être interrompue par une première salve meurtrière. Lépine vide son chargeur sur les neuf étudiantes rassemblées devant lui. « C’est très rapide. J’ai tourné la tête. J’ai vu les yeux d’une de mes consœurs mourir », relate Provost. Trois balles l’atteignent : deux à la jambe, une au front. Six femmes sont tuées sur le coup. Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier et Annie St-Arneault.

Après l’assaut, Lépine déambule dans l’école en tirant sur les femmes qu’il croise sur son chemin – et seulement sur les femmes. Il abat d’abord Maryse Laganière alors qu’elle tente de se réfugier dans son bureau, puis Barbara-Maria Klucznik-Widajewicz, Geneviève Bergeron et Anne-Marie Edward dans la cafétéria, entre dans une autre salle de classe, où il vise et tue Maud Haviernick, Michèle Richard, Annie Turcotte et Maryse Leclair, avant de se suicider 1. C’était le 6 décembre 1989.

En dix-neuf minutes, il a fait 14 victimes. Quatorze jeunes femmes qui se destinaient à être ingénieures. Quatorze jeunes femmes qui, à l’aube des années 1990, incarnaient la promesse d’un Québec moderne et égalitaire. L’onde de choc sera immense dans la société québécoise, société qu’on se plaît alors à dire « tricotée serrée ». Au Québec, rien ne semblait pouvoir freiner l’émancipation des femmes, souvent montrée en exemple.

Un manifeste misogyne que la police refuse de diffuser

Dans les heures qui suivent la tuerie, on peine à affirmer que ces femmes ont été visées par le « tireur fou » de l’École polytechnique parce qu’elles étaient des femmes. Le lendemain, le premier ministre du Québec, Robert Bourassa, ainsi que les représentants de l’opposition déplorent à l’Assemblée nationale la mort tragique des victimes, sans mentionner leur genre.

Pourtant, les motivations du tueur n’auraient pas pu être plus claires. Non seulement Lépine a exprimé, ce jour-là, sa haine des féministes avant d’ouvrir le feu, mais la police révèle qu’il a laissé une lettre en forme de manifeste misogyne, accompagnée d’une liste de 19 femmes considérées comme féministes, parmi lesquelles des personnalités politiques ou médiatiques, qu’il comptait par ailleurs abattre. Les autorités policières refusent de la diffuser mais dévoilent le nom des personnalités visées par Lépine.

Parmi elles se trouve la journaliste Francine Pelletier, qui tente sans succès d’en obtenir une copie. Ce n’est qu’en novembre 1990 qu’elle recevra chez elle une enveloppe anonyme, dans laquelle se trouve une photocopie de la lettre, que le quotidien La Presse publie. Lépine y précise que ce n’est pas le désespoir économique qui a motivé son geste, mais bien des raisons politiques : « J’ai décidé d’envoyer ad patres les féministes qui m’ont toujours gâché la vie. » Le texte est empreint d’une violence antiféministe inouïe. En assassinant les étudiantes de Polytechnique, Lépine voulait rappeler à l’ordre toutes les femmes qui empruntaient la voie de l’émancipation.

Dans le mouvement des femmes, c’était l’état de choc, se souvient Manon Massé, députée de Québec solidaire (gauche), qui à l’époque militait dans les milieux féministes. « Rapidement, on s’est fait bâillonner, comme si la lettre dans la poche de Marc Lépine n’énumérait pas toutes les figures féministes de l’époque, et on nous a même accusées de récupérer l’événement. » Elle rappelle aussi le contexte : quelques mois auparavant, la Cour suprême du Canada avait reconnu aux femmes le droit d’interrompre une grossesse même si le géniteur s’y opposait […]. Ce dossier avait généré des débats houleux, révélant une animosité envers les féministes.

L’émancipation des femmes remise en cause

Ainsi, dans les médias comme dans la classe politique, on s’acharne à gommer la dimension politique de la tuerie. Mélissa Blais, professeure au département des sciences sociales de l’université du Québec en Outaouais, a analysé l’empressement à effacer les mobilisations et les discours féministes entourant la tuerie de Polytechnique. Ses recherches démontrent qu’au lendemain de l’attentat, on observe « un décalage entre l’ampleur et la diversité des mobilisations féministes et le peu de couverture médiatique qui leur est accordée ».

Aux féministes qui définissent cette tuerie comme un féminicide de masse, on oppose le respect pour la mémoire des victimes, et c’est la thèse apolitique du « tireur fou » qui s’impose. On donne par ailleurs très peu la parole aux groupes de femmes œuvrant auprès des survivantes de violences masculines. Le champ est laissé libre à l’expression d’un ressentiment virulent : si la société québécoise refuse d’écouter les féministes, les forces masculinistes, elles, ont bien entendu le cri de ralliement lancé par Marc Lépine. Soudain, il devenait acceptable de se demander haut et fort si, au fond, l’émancipation des femmes n’était pas allée trop loin.

Quelques mois après la tuerie, le Parlement du Canada vote en faveur d’une autre loi restreignant à nouveau sévèrement le droit à l’avortement. Elle ne sera finalement pas adoptée, mais l’ambiance est au retour de bâton. Dans le mouvement des femmes, se souvient la députée Manon Massé, même si l’on vient de vivre un féminicide de masse, la question des violences patriarcales n’est pas centrale – le traumatisme était peut-être trop vif. « Il a fallu attendre la Marche mondiale des femmes de l’an 2000 pour qu’on parle de lutter contre la pauvreté et les violences faites aux femmes. On comprenait comment ces enjeux étaient liés, et chaque organisation faisait sa part, dans son coin. Mais ça a été long avant que le mouvement s’unisse autour des questions de violence. »

Le 6 décembre 2014, aux environs de 16 heures, une foule se rassemble au sommet du Mont-Royal, près de l’École polytechnique, à l’occasion du 25e anniversaire de la tuerie. Le maire de Montréal, le premier ministre du Québec, les familles des victimes, des personnalités politiques et médiatiques rendent hommage aux victimes, tuées parce qu’elles étaient des femmes. Quatorze faisceaux lumineux illuminant le ciel sont installés. Ce jour-là, à l’Assemblée nationale, les députées se lèvent tour à tour pour lire un texte dans lequel elles dénoncent la persistance des violences faites aux femmes, partout dans la société, et évoquent les 1 500 femmes tuées par leur conjoint depuis 1989 et les 1 200 femmes autochtones disparues ou assassinées. L’émotion est palpable. Lorsque le président de l’Assemblée nationale remercie les parlementaires pour leur discours, sa voix tremble d’émotion.

Ainsi, en un quart de siècle, le déni a laissé place à une sorte de consensus. « Il s’agit d’un des seuls événements dont les commémorations se font annuellement, sans aucune remise en question, au sein même de l’Assemblée nationale », remarque Véronique Hivon, députée du Parti québécois (parti indépendantiste, centre-gauche), active depuis plusieurs années sur la question des violences sexuelles et conjugales.

De la « tragédie » à l’attentat « antiféministe »

Lorsque se profile le 25e anniversaire de Poly, en 2014, le Québec vient d’être secoué par une vague de témoignages d’agressions sexuelles, à travers le mot-dièse #AgressionNonDenoncée, lancé à la suite d’allégations visant un ex-animateur de la chaîne de télévision CBC, Jian Ghomeshi. La colère féministe gronde – et, cette fois, la société tend l’oreille –, teintant forcément les commémorations.

Mais même à ce moment, on ne parle pas explicitement d’un attentat antiféministe. Il faudra attendre le 30e anniversaire de la tuerie, en 2019, pour qu’une telle qualification soit officiellement admise. La plaque commémorative installée à l’entrée de l’École polytechnique est alors changée : elle rappelle désormais que 14 femmes ont été assassinées le 6 décembre 1989 lors d’un « attentat antiféministe ». Un changement notamment initié par les chercheuses Diane Lamoureux (université Laval) et Mélissa Blais, du Réseau québécois en études féministes. Auparavant, il n’était question que d’une « tragédie ».

Peut-on tendre un fil entre Polytechnique, la fin du déni entourant l’attentat et le mouvement #MoiAussi (#MeToo en anglais), en 2017 ? « Peut-être que, avec la mémoire de Poly, nous étions plus préparé·es, ou plus disposé·es, à transformer cette indignation en quelque chose de constructif », remarque Véronique Hivon, qui demeure cependant réservée. « Par contre, cela ne nous a pas empêché·es de vivre très intensément #MoiAussi, ce qui pousse à se demander : avions-nous fait le nécessaire, comme société, pour lutter contre la violence faite aux femmes ? » La réponse semble évidente.

Il est vrai que #MoiAussi a permis, au Québec, l’ouverture d’un chantier de réflexion sur le traitement judiciaire des violences sexuelles et conjugales. En 2020, le comité d’expert·es mandaté par le gouvernement du Québec a formulé 190 recommandations pour mieux accompagner les survivantes de violences de genre tout au long du processus judiciaire. Puis, en septembre 2021, le ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette, a déposé un projet de loi prévoyant la création d’un tribunal spécialisé en matière de violences sexuelles et conjugales – un projet porté d’abord par Véronique Hivon, qui fut la première à en faire la proposition.

Reste que les statistiques révèlent une sombre réalité. Durant les dix premières semaines de 2021, presque autant de femmes ont été assassinées par un conjoint ou ex-conjoint que sur toute l’année 2020. Il s’agit d’un nombre record de féminicides en si peu de temps. La crise sanitaire a fait exploser les demandes auprès des maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence, lesquelles dénoncent leur sous-
financement chronique depuis des années. Et bien sûr, il reste à éclairer les angles morts : de qui parle-t-on, au juste, lorsqu’on se penche sur les violences faites aux femmes ?

Genre, racisme, colonialisme et pauvreté

Alexandra Pierre milite dans le mouvement des femmes au Canada depuis plusieurs années. Elle était enfant au moment de l’attentat de Polytechnique, mais elle en garde un souvenir clair : « Il y a trois événements politiques qui ont marqué mon enfance : la chute du régime Duvalier en Haïti pour des raisons familiales, la chute du mur de Berlin et Polytechnique. » Aujourd’hui, elle constate la place particulière qu’occupe Poly dans l’imaginaire féministe, mais aussi ce que la mémoire de cet événement semble laisser de côté. « Lorsqu’on réfléchit à la violence faite aux femmes, on en parle comme des violences essentiellement fondées sur le genre. Si Poly a montré que toutes les femmes pouvaient être victimes de violence dans une société patriarcale, on omet encore, dans la réflexion sur les solutions à apporter, tout un ensemble d’expériences de la violence qui ne se fondent pas seulement sur le genre. »

L’exemple des femmes et des filles autochtones est particulièrement évocateur. Elles sont en général plus susceptibles d’être victimes de violence que l’ensemble de la population, et deux fois plus susceptibles d’être agressées sexuellement au cours de leur vie que les femmes non autochtones – un risque qui s’accroît lorsqu’elles sont en situation de pauvreté 2.

Or, selon le rapport de L’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (2019), 40 % des adultes des Premières Nations au Québec vivent dans la pauvreté. Ce risque accru participe à la « chaîne historique d’effacement » des femmes autochtones 3. Le genre comme seul facteur de risque d’exposition à la violence ne permet pas de cerner ces dynamiques : il faut y voir aussi l’effet du racisme, du colonialisme, de la pauvreté. Ces multiples facteurs sont un écueil que la société québécoise semble avoir du mal à surmonter. « L’analyse et les actions sont encore trop étroites. Il y a de la bonne volonté, mais ce n’est pas encore intégré », conclut Alexandra Pierre.

Peut-on dresser un parallèle entre Poly et l’attentat islamophobe de la grande mosquée de Québec en 2017 ? Lorsqu’on lui pose la question, Alexandra Pierre relève une évidence pourtant difficile à articuler dans l’espace public québécois : « Ce sont deux tueries avec une intention politique, perpétrées par des individus incarnant plus qu’eux-mêmes, car ils étaient portés par des lames de fond sociales. » Dans le cas de Poly, un ressentiment à l’égard de l’émancipation des femmes dans la société. Dans le cas de la mosquée de Québec, un sentiment islamophobe attisé par une partie de la classe politique québécoise depuis le début des années 2000.

Le soir du 29 janvier 2017, c’est l’heure de la prière au Centre culturel islamique de Québec lorsque Alexandre Bissonnette, un étudiant âgé de 27 ans, admirateur de Dylann Roof et Elliot Rodger 4, mais aussi de Marine Le Pen et de Donald Trump, fait irruption dans la salle où sont rassemblés les fidèles. Il ouvre le feu et tue six hommes. Mamadou Tanou Barry, Ibrahima Barry, Khaled Belkacemi, Abdelkrim Hassane, Azzedine Soufiane et Aboubaker Thabti. Dix-neuf personnes sont blessées. Bissonnette se rend à la police le soir même. Il sera condamné à la prison à vie sans possibilité de libération avant 25 ans. Jamais il n’a démenti l’intention politique de son geste. Pourtant, la société québécoise a été très prompte à en faire fi.

Pour le premier ministre, l’islamophobie n’existe pas

Dania Suleman, avocate et autrice d’un essai consacré aux réconciliations possibles entre la foi religieuse et le féminisme (Les Malentendues. Foi 
et féminisme : des droits réconciliables, éditions du Remue-ménage, 2021), se souvient de l’immense douleur ressentie le 29 janvier 2017, puis d’un sentiment de trahison : « Jusque-là, la société québécoise prenait à la légère les attaques haineuses subies par les communautés musulmanes au fil du temps. Je croyais que la tuerie de la mosquée serait le wake-up call [la piqûre de rappel], mais on n’a pas su voir que le geste du tueur naissait de l’islamophobie ambiante. Très vite, ça a été le retour du “business as usual”. »

Près de deux ans après l’attentat de la mosquée de Québec, le premier ministre, François Legault (Coalition Avenir Québec, centre-droit et droite), refusait toujours de reconnaître l’existence de l’islamophobie au Québec. « Il n’y a pas de journée nationale contre l’islamophobie, parce qu’il n’y a pas d’islamophobie au Québec », a-t-il déclaré en juin 2019. Quelques mois plus tard, son gouvernement adoptait sa loi sur la laïcité de l’État, une législation restreignant l’accès à l’emploi dans le secteur public des femmes portant le voile, notamment en milieu scolaire. Une partie du mouvement féministe québécois s’est engagée en faveur de la loi sur la laïcité alors qu’elle représentait un obstacle direct à l’emploi des femmes musulmanes.

Selon Dania Suleman, ce manque de solidarité illustre bien l’incapacité de nommer les intrications des violences patriarcales et islamophobes. Il a fallu 30 ans pour que se constitue la mémoire de Poly, dans toutes ses nuances, et au-delà des ornières. La blessure ne se refermera jamais complètement. Les féministes savent pourtant bien que dans le sillage de la violence peut naître une intarissable force. Encore faut-il mettre cette force au service de toutes.

***

1. Selon la reconstitution du parcours de Marc Lépine par la journaliste Josée Boileau à partir du rapport du coroner (officier de police judiciaire), d’entretiens et d’archives, dans Ce jour-là. Parce qu’elles étaient des femmes, éditions La Presse, 2019.

2. Loanna Heidinger, La violence entre partenaires intimes. Expérience des femmes des Premières Nations, métisses et inuites au Canada, 2018, Juristat, Statistique Canada, no 85-002-X, 2019.

3. Annie Bergeron et Alana Boileau, Nanawig Mamawe Nnawind. Debout et solidaires. Femmes autochtones disparues ou assassinées au Québec, éditions Femmes autochtones au Québec, 2015.
 Les autrices décrivent le phénomène de « chaîne historique d’effacement » comme constitué de disparitions « directement liées aux politiques d’assimilation et d’effacement orchestrées par les gouvernements du Canada et du Québec ».

4. Dylann Roof est un suprémaciste blanc étatsunien, coupable du meurtre par fusillade de neuf paroissiens d’une église de la communauté noire de Charleston, en Caroline du Sud, en 2015.

Elliot Rodger, mû par sa haine des femmes, tue en 2014 six personnes et en blesse 14 à Isla Vista, en Californie, avant de se suicider.

Aurélie Lanctôt (La Déferlante)

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