Édition du 16 décembre 2025

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

À propos de ce qui se joue au Venezuela... en ce mois de janvier 2026

Voilà que le 3 janvier dernier le Venezuela a été attaqué par les troupes étatsuniennes, puis kidnappé et exfiltré aux USA son président, Nicolas Maduro ; le tout avant que quelques heures plus tard en conférence de presse Donald Trump —le visage flétri par une nuit de veille— bombe le torse et joue au fier à bras devant la planète entière. De quoi assurer que les Etats-Unis « dirigeraient » le Venezuela jusqu’à ce qu’une transition politique « sûre » puisse avoir lieu, tout en précisant qu’il pourrait « envoyer des troupes sur le terrain si besoin » et qu’il "autoriserait les compagnies pétrolières américaines à se rendre au Venezuela pour exploiter ses réserves de brut." [1] Et cerise sur le sundae, en menaçant ouvertement pour la suite des choses, la Colombie du Président Gustavo Petro et l’ile de Cuba du Président Miguel Diaz-Canel !

Ainsi en infraction à toutes les législations internationales patiemment construites depuis la fin de la 2ième guerre mondiale, le gouvernement de Trump a renoué brutalement avec cet impérialisme sans fard qui a si souvent caractérisé la politique états-unienne dans le passé, faisant dire à beaucoup que les USA étaient en train de réactualiser la doctrine Monroe, revampée désormais en doctrine "Donroe", et née en 1823 du désir du jeune état états-unien de l’époque de considérer l’Amérique latine toute entière comme son arrière-cour privilégiée (« l’Amérique aux Américains »).

Il s’est donc agi, avec cette attaque et cet enlèvement (qui auraient fait au moins près d’une trentaine de morts du côté des forces défendant Maduro), d’un acte de piraterie internationale digne du pire État voyou qui soit, et symbole même de ce terrorisme d’Etat tant de fois dénoncé par le passé. Un acte de piraterie ne débouchant, qui plus est, sur aucun plan annoncé de transition démocratique assurée.

Pourtant, et c’est là une première source d’étonnement, bien des gouvernements occidentaux à l’instar du gouvernement canadien, ont cherché à en minimiser la portée, mettant l’accent sur le caractère clairement dictatorial du gouvernement Maduro et se rabattant sur des dénonciations bien tièdes touchant à l’illégalité de l’intervention étatsunienne, quand ce n’est pas en se félicitant de la capture d’un tel tel tyran. [2]

Ce n’est aucunement une bonne nouvelle !

Et peut-être —au-delà de tout ce qui a été déjà dit sur le sujet— est-ce sur quoi il faut insister aujourd’hui ?

On ne peut en effet considérer l’enlèvement du président Maduro comme étant une bonne nouvelle, et cela y compris pour les quelques 8 millions d’exilés Venezueliens qui ont dû quitter leur pays suite aux difficultés économiques et persécutions qu’ils ont rencontrées sous la gouverne maduriste. Car aujourd’hui, ce qui politiquement définit l’horizon des bonnes comme des mauvaises nouvelles, en particulier pour tous les citoyens-nes des Amériques, c’est d’abord et avant tout le retour en force de la politique de la canonnière de la plus puissante nation de la planète ; une politique qui désormais ne se cache plus et qui, au-delà des rodomontades d’un Trump ubuesque, s’appuie sur la nouvelle politique de sécurité nationale formalisée par l’anticastriste et désormais secrétaire d’État américain Marco Rubio : « Après des années de négligence, les États- Unis réaffirmeront et appliqueront la doctrine Monroe afin de restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental ».

Il n’ y a donc aucune bonne chose à retirer de cette intervention, et je le dis d’autant plus facilement que je me suis toujours appliqué dans le passé à faire ressortir les pratiques grandissantes à la fois autocratiques et néolibérales de Nicolas Maduro, si néfastes pour la gauche comme pour les classes populaires [3] ! Mais là, dans le cas qui nous occupe, il ne faut jamais oublier que les dérives tyranniques de ce dernier n’ont pas été endiguées par un mouvement populaire ou par des forces démocratiques. Elles l’ont été par un État impérialiste qui ne rêve que de se réapproprier, soit par le rapine soit en profitant des lois du soi-disant marché libre capitaliste [4], les plus importantes réserves pétrolières du monde. Et dans cet contexte, le choix offert aux classes populaires vénézuéliens, ressort bien plutôt d’un choix entre la peste et le choléra.

Et d’autres pays pourraient suivre !

Et cela d’autant plus que tout laisse à penser que pour l’instant l’administration Trump cherchera —plutôt qu’à le remplacer— à faire plier l’actuel gouvernement maduriste de Dercy Rodriguez, l’ex vice présidente du Venezuela sous Maduro, devenue présidente.

Avec sans doute à la clef toutes les méthodes de chantage ou les menaces d’intervention militaire US plus musclée, facilitant des accords commerciaux juteux pour les entreprises pétrolières américaines. Et cela, sans pour autant à avoir à affronter —de manière coûteuse— l’armée bolivarienne toujours bien en place aux côtés de ses milices civiles. Le Venezuela devient ainsi le premier laboratoire de cette politique impérialiste réactualisée à la mode Trump. Et si on se fie à Marco Rubio, d’autres pourraient bientôt de suivre : Cuba, la Colombie, sans oublier le Groenland. et.... jusqu’au Canada.

En fait, de tels actes de piraterie permettent en même temps de tester les réactions des potentiels opposants –États comme peuples. Et si ceux-ci, plutôt que s’y opposer fermement, préfèrent faire profil bas, se taire ou rester dans le déni, il y a tout à parierque leur tièdeur encouragera les Trumpistes et leurs alliés d’extrême-droite à aller plusloin encore. C’est en ce sens qu’il faut voir d’un bon oeil la déclaration commune signée par le Brésil, le Chili, le Mexique, la Colombie, l’Uruguay et l’Espagne et dénonçant sans ambiguité aucune l’enlèvement de Nicolas Maduro tout en appelant à une solution pacifique et démocratique à la crise. Puisse-cette initiative redonner aux peuples de ce sous-continent l’élan nécessaire pour se mobiliser massivement et lutter pied à pied contre la trumpisation en marche de l’Amérique latine !

N’est-ce pas depuis ce 3 janvier 2026, ce que l’on ne peut que souhaiter de tout coeur ?

Pierre Mouterde

Québec, le 5 janvier 2026


[1Selon l’AIE, le sol du Venezuela renfermait en 2023 environ 303 milliards de barils, soit environ 17% des réserves mondiales.

[2Voir la déclaration mi chair mi poisson du premier ministre Mark Carney : Le gouvernement canadien accueille favorablement l’opportunité qui s’offre au peuple vénézuélien d’accéder à la liberté, à la démocratie, à la paix et à la prospérité. (…) Le Canada soutient depuis longtemps un processus de transition pacifique, négocié et mené par le Venezuela, respectueux de la volonté démocratique du peuple vénézuélien (...). » Voir aussi, le jour de l’attaque, la déclaration du Président français Emmanuel Macron : le « peuple vénézuélien est débarrassé de la dictature de Nicolás Maduro et ne peut que s’en réjouir ». Voir aussi la prise de position du premier ministre britannique Keir Starmer, qui, tout en rappelant que tous les pays devaient respecter le droit international, affirme : « Nous considérons Maduro comme un président illégitime et nous ne verserons pas de larmes sur la fin de son régime ».

[3Voir de Patrick Guillaudat et Pierre Mouterde, Hugo Chavez et la révolution bolivarienne, promesses et défis d’un processus de changement social, M éditeur, Montréal, 2012 (274 pages). Voir aussi l’article https://www.pressegauche.org/Comprendre-la-crise-au-Venezuela-de-Maduro ainsi que l’article de Patrick Guillaudat : https://www.pressegauche.org/Du-chavisme-au-madurisme-crise-d-un-projet-de-reforme-anti-neoliberale ?

[4Il faut rappeler que lors de la découverte d’importantes ressources pétrolières dans les années 1930 au Venezuela (notamment aux abords du lac Maracaibo), les entreprises pétrolières américaines, ont pu, grâce à la complicité du dictateur d’alors Vicente Gomez et aux nombreux passes-droit qui leur conferra, faire des profits considérables et amasser au fil des décennies des richesses fabuleuses excédant, ainsi que le rappelle Eduardo Galeano (Las veinas abiertas de America latina, p. 273), les richesses que les Espagnols usurpèrent à Potosi et les Anglais à l’Inde. Il ajoute que la première convention nationale des économistes rappelle que les profits réels engrangés par ces entreprises pétrolières avaient cru en 1961 pour atteindre les 38% en 1961 et les 48% en 1962, alors qu’elles ne déclaraient officiellement que des taux de 15 et 17 % » . Il est bon d’ajouter ici aussi que les nationalisations de ces entreprises qui ont été effectuées une décennie plus tard par le gouvernement social-démocrate de Carlos Andres Perez en 1976, l’ont été avec indemnisations et rachats par le gouvernement vénézuélien, selon toutes les règles de l’art du monde des affaires capitalises. En 2001, Hugo Chavez n’a fait que s’assurer que les revenus de la PDSVA reviennent intégralement à l’État et ne tombent pas dans les mains demultiples intermédiaires corrompus. Ce qui lui a valu une tentative de coup d’État, auquel s’était activement associé Maria-Corrina Machado, prix Nobel de la paix 2025. Voir https://www.pressesgauche.org/Maria-Corina-Machado-vous-avezd-it-le-prix Nobel-de-la-Paix-2025

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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