Édition du 26 mai 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Santé

AMM et maladie mentale ? C’est vouloir ramoner la cheminée avant d’installer le poêle !

« Parler de l’Aide médicale à mourir - l’AMM - pour la maladie mentale ? Ç’est un peu comme vouloir ramoner la cheminée avant même que le poêle ne soit bien installé dans la maison ! »

Voilà ce que je disais récemment à un ami boomer « rescapé » comme moi de la psychiatrie parfois si abusive et haïssable des années 70. Des séjours en clinique (pour dépression atypique sévère) dans mon cas, marqués par des électrochocs en séries, des semaines de comas à l’insuline et une pharmacopée aussi lourde qu’incapacitante. Le bonheur dans la molécule, quoi !

Prendre tout le temps nécessaire…

Non mais, sérieux ! Question d’acceptabilité sociale et d’enrichissement du débat, la ministre de la Santé Diane Mc Cann a agi très sagement en mettant sur pause le projet d’une extension de l’AMM pour la maladie mentale à certaines conditions. D’ailleurs, on n’a qu’à regarder l’affaire du procès qui secoue aujourd’hui la Belgique, où comparaissent des médecins qui ont accordé l’euthanasie volontaire à Tine Nys, une jeune femme de 38 ans souffrant de divers troubles mentaux, pour comprendre qu’il peut y avoir toutes sortes de nuances de gris, même dans le plus « noir » des cas.

Qui plus est, comme le soulignait récemment et avec justesse la psychologue et chercheuse en santé mentale Georgia Vakras, elle-même en rémission depuis vingt-ans d’une dépression sévère, en allant de l’avant, on aurait eu droit à un fameux brouillage de message entre l’AMM (l’euthanasie volontaire) et les campagnes de prévention du suicide, où l’on répète à satiété que le suicide n’est pas une option. « Avant de parler de la mort, renchérissait la professeure, il faut aussi soigner la vie ». Et elle avait bien raison là-dessus !

Cela dit, en élargissant le débat sur l’AMM, l’équipe ministérielle de la CAQ n’aura plus le choix de se prêter au jeu. Ainsi, on pourra beaucoup moins se dérober aux échanges et aux thématiques de fond sur la maladie mentale que l’opposition parlementaire réclamait à cors et à cris, il y a quelques mois, sous forme d’états généraux. Partant, on devrait pouvoir accoucher de propositions intéressantes, qui transcenderont, souhaitons-le, un humanisme exempt de chichi et de partisannerie politique. Le travail de la Commission québécoise des soins de fin de vie, est assez exemplaire là-dessus.

Entendez-vous la rumeur qui gronde ?

Et vous savez quoi ? Il était grand temps qu’on prenne un tel virage ! Non mais… L’entendez-vous, madame Mc Cann, cette rumeur qui monte et qui gronde au Québec, depuis des décennies ? Ce bruit de fond des foules en colère qui sourd partout à l’extérieur des officines et des salons politiques feutrés ?

Tous ces gens, des centaines de milliers, en burn out, déprimés, suicidaires, qui n’ont pas accès aux services de psychothérapie gratuite, et qui moisissent sur les listes d’attente des CLSC exsangues ? Tous ces gens, des centaines de milliers aussi, désaffiliés-du-réseau et laissés- pour-compte qui croupissent en silence dans des logements miteux, aux abords des viaducs et des soupes populaires ? Tous ces gens, des centaines de milliers encore, souffrant de schizophrénie, de bipolarité et de toxicomanie, qui encombrent les urgences et les toilettes des édifices publics, faute de « lieux de répit » ? Tous ces parents, ces amis-es, qui n’ont pas accès au dossier de l’être aimé « malade », et qui se rongent les sangs en appréhendant n’importe quel désastre imminent ? Tous ces gens encore et encore, des dizaines de milliers, les sans-nom, sans-statut, les ex-psychiatrisés-es, en tutelle ou curatelle, qui végètent dans des ressources non institutionnelles (RNI) un peu délabrées ; des endroits tristes et défraîchis, où le personnel est mal payé, et où l’on regarde le temps filer en écoutant un vieux Séraphin à la télé ? Tous ces gens, finalement, des dizaines de milliers, qui œuvrent dans le réseau public ou communautaire, et qui n’ont pas les moyens physiques ou financiers (ou les deux) d’accomplir efficacement et sereinement leur tâche ? Tous ces gens-là, cette foule grouillante qui n’en peut plus d’endurer, l’entendez-vous, madame la ministre ?

Fini les paroles creuses !

Madame Mc Cann, ce ne sont plus seulement Les fous qui crient au secours ! C’est la famille, c’est l’entourage, c’est la communauté, c’est le Québec en entier ! *
Fini les paroles creuses, les miroirs aux alouettes, les bons sentiments, les mille et unes réformettes et les Plans d’Action en Santé Mentale (PASM) qui n’aboutissent pas !

Les solutions aux problèmes sont connues. Il faut juste le courage et la volonté politique pour remplir le poêle et réchauffer la maisonnée.

On verra après pour la cheminée !

Gilles Simard
Journaliste et Pair-aidant en Santé mentale
* Les livres de Jean-Charles Pagé Les Fous crient au secours (1961) et Sadia Messaili, Les fous crient toujours au secours (paru chez Écosociété-2020).

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