Édition du 3 décembre 2019

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Afrique

Tunisie : Après la défaite de la gauche : que dire, que faire ?

La gauche est clairement laminée. Après la débâcle du premier tour des présidentielles, viennent les tristes résultats des législatives. Toutes les gauches confondues sont aujourd’hui discréditées par les urnes : les radicaux, les modérés et les pragmatiques, toutes les voies, toutes les niches choisies par les militants progressistes n’ont servi à rien.

photo et article tirés de NPA 29

La gauche partisane mais aussi civile ont toutes deux failli à trouver une voie pour capter des électeurs lors de deux derniers scrutins nationaux, pour les convaincre et gagner leurs cœurs leur confiance, et par la suite, leurs voix.

Une gauche dévastée a fini par être sanctionnée par ses propres électeurs qui sont allés chercher ailleurs et ses sympathisants potentiels qui ne croient plus en elle. Des leaders peu audibles et déchirés par des querelles non justifiées ont fini par subir les douleurs d’un harakiri public. Tel est le constat tel qu’il est et tel que nous devons l’affronter, sans se voiler la face, si nous, militants de toutes les générations de la gauche, nous voulons nous rendre utiles pour notre pays.

Le temps nous est nécessaire pour mieux comprendre, analyser et débattre à froid sans rejeter les responsabilités mais en les assumant. Car face à un tel tournant, surgit le devoir d’honnêteté pour se donner la possibilité de comprendre pourquoi et comment nous en sommes arrivés là.

Par ailleurs, continuer à redonder une langue de bois désuète, archaïque et dépassée ne mène à rien. La dictature du prolétariat ne fait pas un programme d’action politique, d’autant plus que les luttes sociales de nos jours en Tunisie et dans le monde ne sont plus seulement des luttes ouvrières, mais elles sont aussi celles des marginalisés, des exclus, des oubliés, des dominés, de minorités, des jeunes, des femmes etc…

Le modèle pris pour penser l’aliénation, l’exploitation et la domination doit changer. Les offenses du néolibéralisme sont tellement agressives qu’elles touchent des larges strates de la société et qu’elles sont globales et envahissantes.

En s’acharnant à mettre la main sur toutes les formes de notre vie sociale, elles s’obstinent à nous déshumaniser. Celles et ceux qui ne le voient pas se trompent de combat. Les colères populaires grondent depuis des années, avant même 2011.

Chez nous, chez nos voisins et de par le monde, les émeutes populaires continuent. Le libéralis-me est en crise et il n’a pas de réponse pour la planète, pour les sociétés et pour le choc de civilisations, menaçant ainsi la paix mondiale. Un sentiment collectif est largement partagé mondialement : ‘’Il est impossible de continuer à gouverner le monde et la planète ainsi.‘’

Le cri de la société d’en bas qui a fait chuter dans notre pays la tête du régime retentit encore et toujours au fond de la population des oubliés : dans les « favelas », dans les régions, sur les lieux de travail, dans les stades et dans les espaces de contestation et à travers les différentes formes d’expressions artistiques « underground ».

Il est porté par les jeunes qui développent leurs propres et nouvelles manières de sociabilité et de politicité, ainsi que de nouvelles formes d’engagement spontanées, horizontales et distan-ciées. Une partie de cette jeunesse s’auto-immunise contre l’extrémisme violent, contre les tentations de prendre les embarcations de la mort et du départ. Elle résiste contre le désespoir et elle cherche désespérément une gauche politique qui s’assume et qui résonne avec son cri. Elle ne la voit pas, hélas.

Embrasser les luttes contre les inégalités sociales
La gauche tunisienne telle qu’elle est aujourd’hui, très attachée à juste titre à ses valeurs humanistes et libertaires, est perçue comme une gauche perdue et enlisée dans un discours exclusivement moderniste dominant qui ne la distingue ni de la droite libérale ni d’un modernis-me autoritaire d’un autre âge.

Partant d’une vision globale qui interroge fondamentalement la relation entre l’économie et la société, et qui ne se contente pas de dénoncer les inégalités des revenus et des chances par des phrases et par des mots creux mais qui nomme les vrais responsables de cette injustice, à savoir les oligarchies, les classes dominantes et des corrompus parmi les technocrates qui défendent leurs avantages et leurs privilèges, ainsi que les barons de l’économie informelle et des marchés parallèles.

Cette lutte prendra ainsi une allure avant tout économique et sociale. Cette lutte se fait nécessairement au nom et avec les démunis, les exclus et les dominés, les jeunes des régions intérieures et des périphéries de plus en plus abandonnés à leur colère.

Prenons conscience que la pauvreté multidimensionnelle touche selon les chiffres de l’INS de 2014, 28,87 % de nos concitoyens (dont 16,88% en zone urbaine et 54,34% en zone rurale), et s’ajoutent les blessures morales du déni et du mépris, cette colère ne peut que gronder et prendre des dimensions nouvelles.

Les classes populaires ont le sentiment de subir une triple peine, d’abord économique, mais aussi symbolique et politique.

Résister contre les diktats de la mondialisation néolibérale
La révision de nos relations économiques avec l’Europe en premier lieu pour un partenariat plus équitable et juste, la décolonialité et la protection de notre économie nationale sont des axes de mobilisation qui donnent à la gauche une voix audible et qui l’inscrivent dans une résistance mondiale contre la domination des marchés dérégulés.

Il est maintenant nécessaire pour la gauche de montrer à tous que c’est cette mondialisation néolibérale, prônée par les conservateurs américains, qui a enfanté ce nouveau conservatisme sociétal, nationaliste, identitaire et xénophobe partout dans le monde, sur lequel surfent les vagues de populismes de droite en Occident même.

Chez nous, c’est ce diktat qui nous plombe, qui nous a enfoncés dans une crise économique, puis sociale et aujourd’hui politique. L’ALECA qui nous a été proposé et avec la manière dont il nous a été proposé, n’en est que la dernière preuve. Continuer à justifier le néolibéralisme, c’est aussi continuer à subir l’extrémisme conservateur religieux et le repli identitaire chez les populations le plus touchées par les aléas de cette mondialisation violente.

Mobiliser les jeunes, les acteurs civils et politiques, les syndicats, les agriculteurs et les militants altermondialistes de tout bord autour des lignes de mobilisation hostile à cette globalisation financière et spéculative, faisant des marchés les seules instances capables et efficaces pour attribuer des ressources.

Une telle globalisation qui n’a fait qu’accentuer les inégalités et le développement inéquitable doit été montrée du doigt et décriée. Un discours clivant, engagé et fondé sur des arguments et des faits sur le coût social, écologique et culturel de la globalisation qui donne la parole aux sans-voix et pas seulement au ‘’ savants et experts’’.

Les nouveaux mouvements sociaux se multiplient, se propagent et diversifient les méthodes d’expression contre cette globalisation décriée. C’est à la gauche de leur donner un sens anti-capitaliste et anti-colonial.

Le Sud est en train de se révolter contre la domination du Nord impérial. Ce combat est le nôtre.

Oui il est possible de combattre les inégalités ici est ailleurs et en totale solidarité avec les peuples du monde entier : aujourd’hui aussi bien la compréhension du monde que la force pour le changer ne peuvent plus être l’apanage de l’Occident.

Défendre les libertés, pas la société des individus
Dans notre propre contexte tunisien, nous nous félicitons toujours de nos avancées en matière de droits de femmes, des réformes sociétales et des acquis des libertés individuelles. Sur cette question, nous sommes fiers, confiants et intransigeants. Notre combat continue pour garantir les libertés individuelles et fondamentales et l’égalité homme-femme, le chemin ainsi que le combat reste rude, long et pénible, et nous le poursuivrons.

Il est primordial pour la gauche de notre pays de défendre un renouveau des rapports sociaux et de solidarité qui portent l’attention nécessaire aux vulnérabilités et souffrances des autres. Nous dirons à la fois que toute atteinte à la liberté est en soi une injustice, et que si les intérêts privés de quelques-uns (riches, élites sociales, détenteurs de pouvoir symbolique) servent de principe d’organisation sociale dans le déni total des droits d’autrui, alors la justice est nécessairement menacée.

Ce qui est intolérable pour les jeunes c’est autant les inégalités économiques que les frontières spatiales, sociales et symboliques qui attisent la frustration d’appartenir à deux Tunisie : l’une souffrante et martyre et l’autre protégée.

En conclusion, la gauche est certes mal représentée depuis ce matin sur la scène politique et institutionnelle, néanmoins, son poids électoral ne reflète pas son poids social réel. (Extraits)

Maher Hanine 10 Oct 2019
http://nawaat.org/

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