Édition du 24 novembre 2020

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec solidaire

10 ans de Québec solidaire

Après la fête… les tambours seront-ils lourds ?

L’anniversaire des dix ans de vie fêtés par Québec solidaire au Club Soda de Montréal le samedi 28 mai a été une indéniable réussite. Sur fond de musiques et de poèmes et au fil des témoignages qui n’ont cessé de se succéder dans un florilège parfois extrêmement touchant, on ne pouvait que constater que QS avait pris du galon, acquis une notoriété, gagné un véritable succès d’estime, et surtout qu’il était désormais entouré —chaleureusement, aurait-on envie d’écrire— d’un réseau d’artistes, d’intellectuels, de professionnels, de personnalités et de militants de la société civile d’une immense richesse, ayant même su jeter des passerelles jusqu’à l’étranger. Impossible de ne pas le voir ! L’intervention de Noam Chomsky —pourtant de tendance libertaire— est là pour en témoigner sans équivoque !

Il n’en demeure pas moins, comme rappelle le proverbe haïtien « Apré bal bambou lou » (Après la fête les tambours sont lourds), que bien des défis restent pour Québec solidaire plantés à l’horizon des années à venir.

À preuve les difficultés rencontrées pendant le congrès lui-même autour de la résolution sur la constituante. Ou encore autour des modifications censées être apportées à ses orientations économiques ou écologiques, mais nous ramenant invariablement au statu quo. Ou encore autour de déclarations d’intention si générales —comme celles par exemple que QS sera au pouvoir dans 10 ans— qu’on ne voit guère comment elles pourraient dans l’état actuel des choses se réaliser.

Comme s’il y avait à penser à une nouvelle étape dans la vie du parti ; comme s’il y avait à imaginer une transcroissance de celui-ci, mais qui n’allait pas de soi. Loin de là !

De formidables acquis

Il faut cependant le dire d’emblée : comparé aux mille et une difficultés que connaît la gauche un peu partout ailleurs (pensez à la crise qu’elle traverse en Amérique latine ou à la fragmentation que ses forces connaissent en France), QS pourrait apparemment faire figure de cas exemplaire. N’y est-on pas parvenu à réunir dans une même organisation des militants d’univers très différents (indépendantistes, socialistes, sociodémocrates, féministes, écologistes, autochtones, etc.) et à les faire militer ensemble avec un relatif succès ? Et n’est-on pas arrivé ainsi —au fil des différentes échéances électorales— à s’insérer chaque fois plus dans la réalité politique du Québec, faisant de Québec solidaire avec ses 3 députés, ses 10% d’appui régulier dans les sondages, ses 10 000 membres, son réseau d’appuis et de complicités dans les mouvements sociaux, une indéniable force politique de questionnement : la mauvaise conscience des forces néolibérales dirigeant le Québec.

Il est vrai que par souci de démocratie et d’inclusivité, mais aussi par pragmatisme, on a préféré à QS, bien souvent, passer par dessus des questions ou problèmes ne faisant pas consensus ou provoquant des irritants jugés majeurs. On a choisi souvent d’aller au plus pressé, mettant le gros des forces d’abord dans la bataille électorale, oubliant ou négligeant le volet plus social de son intervention. On n’a pas non plus complètement échappé à une série de difficultés nées tant de l’héritage syndical (le formalisme stérilisant du code Morin) ou communautaire (la survalorisation de l’approche éthique), qu’aux contraintes propres à l’ère contemporaine (le poids de la logique communicationnelle ou des contraintes bureaucratiques).

Résultats : on se trouve aujourd’hui à Qs devant une série d’obstacles nouveaux qu’on ne peut plus se permettre d’ignorer ou de minimiser, si l’on désire ne pas faire du surplace, mais au contraire prendre un véritable envol.

Aussi en guise de conclusion à cette fête, vous trouverez ci-dessous la tentative de repérer quelques-uns de ces obstacles, en espérant qu’en les parcourant, vous puissiez les compléter, les nuancer, les enrichir, les contester… en somme intervenir dans le débat…

Manière de parvenir à ce qu’après cette fête si prometteuse et stimulante, les tambours au petit matin soient un peu moins lourds… à porter…

La question de l’indépendance
C’est là un premier tambour à porter…

Non pas que QS ne se soit pas dit indépendantiste. On en a d’ailleurs de nouveau voté au congrès le principe, et Amir Khadir et Françoise David sont amplement revenus là-dessus, chacun à leur manière, rappelant que c’est là une réalité essentielle du programme de QS. Mais cette fois-ci durant le congrès, alors que l’on voulait supprimer des ambiguïtés quant au statut de la constituante (de quel genre de constitution accoucherait-elle ?), on n’a finalement fait que maintenir le statu quo et son indétermination. Bien que tout de la conjoncture politique immédiate (notamment celle de la convergence proposée par le PQ) aurait nécessité qu’on fasse preuve de beaucoup plus de clarté en la matière. Pourquoi cela ? Parce que me semble-t-il, le débat a été mal mené —enfermé qu’il a été dans cette mécanique des amendements et sous-amendements et d’une trop grande possibilité de choix techniques ne nous conduisant pas à réfléchir sur l’essentiel. Et parce que, pour beaucoup de congressistes, la question était plus une question de principes et de valeurs (celle du pluralisme et de l’inclusivité) qu’une question politique réfléchie à l’aune d’une conjoncture concrète donnée. En fait, il a manqué à ce niveau toute une réflexion concrète —en prenant appui sur des expériences semblables menées ailleurs et en apportant des données précises sur le fonctionnement d’une constituante à la mode QS— ; une réflexion concrète qui aurait permis d’apporter toutes les nuances qui manquaient à cet exercice de réflexion collective, et ainsi de combiner sans les opposer « orientation indépendantiste » et la « perspective de démocratie participative ». D’où la nécessité d’un premier chantier à reprendre et à oser approfondir… en sachant que la question de l’indépendance nous obligera nécessairement —et c’est une bonne chose pour un parti— à penser les choses à travers une approche clairement stratégique [1]. Car on ne le dira jamais assez, il n’y a pas de politique de gauche qui tienne sans stratégie, c’est-à-dire sans la volonté d’organiser une puissance collective capable de faire bouger —dans un espace et un temps donné— les rapports de force structurant une société donnée.

La question du programme économique
C’est là probablement aussi un second tambour… à porter.

Parce que là aussi on a fait du surplace alors que tout de la situation générée par les politiques d’austérité exigeait qu’on soit capables de préciser notre démarche en la matière. D’autant plus que le parti a décidé de faire du développement économique une de ses préoccupations premières, notamment au cours de ses tournées dans les régions. Sans doute quelques formules ont été améliorées concernant les différents secteurs de la production (privé, public, domestique et social), mais l’on n’a pas été capables de clarifier les liens qui pourraient exister entre ces 4 secteurs et le système capitaliste lui-même, et par conséquent de penser leurs interrelations. Et cela est d’autant plus problématique que c’est là une des difficultés qu’a rencontrée la gauche ailleurs dans les dix dernières années, notamment en Amérique latine : alors que tout comme QS, elle avait mis beaucoup d’espoirs et d’efforts dans l’économie solidaire, elle est en train de s’apercevoir que cette dernière n’a pas été capable de rivaliser avec les entreprises capitalistes, mettant ainsi en évidence qu’on ne peut pas développer une économie du commun sans en même temps, pour le moins, contenir et réduire le pouvoir des propriétaires de capitaux. D’où cet autre chantier de réflexion qu’il faudrait de toute urgence lui aussi, approfondir sans avoir peur de revenir à des questions que la nouvelle gauche au pouvoir a eu tendance à pousser sous le boisseau : celles du droit de propriété.

La question des statuts et de la vie interne du parti :
c’est là un autre tambour à porter…

Sans entrer ici dans le détail des débats qui se sont donnés au congrès à propos des statuts et règlements, il faut cependant rappeler comment à travers eux, se régule la vie interne du parti. Et à ce niveau commencent à naître bien des inquiétudes chez certains militants et militantes de QS. Comme si l’on craignait —non sans raison tant ce phénomène a été observé souvent dans d’autres partis de gauche— de voir le parti perdre son caractère démocratique. Ou encore de voir la dimension « communicationnelle » et électoraliste prendre le pas sur toute autre perspective ou mode d’intervention politique, poussant inexorablement le parti vers le centre. Ou plus encore de ne pas parvenir à une véritable parité —et donc égalité— entre hommes et femmes, ou peut-être à une véritable intégration de tous ceux et celles qui veulent afficher leurs différences. Là encore il y a tout un chantier à approfondir —chantier qui est d’ailleurs en marche— et qui nécessiterait bien plus que des modifications formelles aux statuts et règlements, mais une réflexion en profondeur sur ce qui paralyse ou freine la participation de tous et toutes en dehors des périodes électorales, et sur ce qui au contraire pourrait la stimuler.

En voyez-vous d’autres ?

Pierre Mouterde
Sociologue et essayiste


[1C’est ce qui manque cruellement à la nouvelle brochure de QS Une colère juste, des espoirs permis, Pour un parti populaire. En effet tout en insistant avec raison sur le caractère populaire que doit revêtir le projet politique de QS, on ne fait pourtant par référence une seule fois à la question de l’indépendance. Comme si le radicalisme de la critique qu’on trouvait dans cette brochure ne pouvait jamais s’incarner dans une approche stratégique concrète arrimée à la vie même du Québec.

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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