Édition du 16 avril 2019

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Amérique centrale et du sud

Après le Venezuela, la Bolivie ?

Les primaires pour la désignation des candidats à la présidence de la Bolivie ont eu lieu ce 27 janvier. Simple exercice d’intronisations partisanes marqué par un fort taux d’abstention, elles constituent un « aveu d’impuissance » qui n’augure rien de bon sur le plan démocratique pour les mois à venir, pronostique Guillermo Montano.

Tiré du site du journal Le Courrier.

Le pays du vivir bien, celui qui depuis 2005 a vécu une surprenante évolution 1, est entré dans une année électorale qui s’annonce rude et paradoxale. A neuf mois des élections présidentielles, la Bolivie vient de vivre les premières primaires de son histoire. Insuffisamment exploitées, réduites à des simples « intronisations » partisanes, elles n’ont malheureusement rien apporté aux débats internes. La Bolivie en a pourtant urgemment besoin car ceux qui verraient d’un bon œil le processus électoral en cours se transformer en dangereux dérapage insurrectionnel ont déjà commencé à placer leurs pions. La continuité ou l’interruption du processus de changement le plus audacieux de l’Amérique latine est en jeu.

Manœuvres indélicates et stériles

Le 27 janvier, quelque 495 000 citoyens boliviens se sont rendus aux urnes pour valider l’une ou l’autre des neuf candidatures inscrites pour les élections présidentielles du mois d’octobre. Soit 28,9% des militants habilités pour l’exercice. Ce chiffre particulièrement bas résulte du troublant appel au boycott lancé par l’opposition, mais aussi du fait que les partis en lice n’ont présenté que des candidatures uniques.

La seule formation qui est sortie du lot est le Mouvement vers le socialisme (MAS) du président Evo Morales, dont 45,5% des membres ont pris le chemin des isoloirs. Les partis d’opposition ont enregistré des taux de participation affligeants, allant de 8,3 à 3,7%. La proportion agrégée des votes nuls et blancs a atteint, quant à elle, une valeur globale de 11,7%. Là encore, le MAS se retrouve du bon côté de la moyenne. A l’autre extrême du paysage politique, les proportions de votes non valides sont terriblement élevées. Elles vont de 19,3 à 45,2%. Des pourcentages invraisemblables qui fragilisent davantage la valeur de la participation enregistrée 2.

De tels taux pourraient refléter le sentiment de dépit d’un électorat qui ne croit plus au sérieux des partis censés le représenter ; mais la faible fiabilité de ces données ne permet pas d’être aussi affirmatif. En effet, les appels de l’opposition à s’abstenir – en fort contraste avec la pression auprès des militants du MAS pour qu’ils n’oublient pas de voter – ont donné à ces élections une dimension exutoire qui s’est traduite par une faible utilisation des bulletins de vote. De plus, les erreurs au niveau des listes électorales, les accusations mutuelles d’infiltration et autres initiatives tendant à dénaturer le choix des citoyens font planer des doutes quant à exactitude et à la signification des décomptes finaux.

Malgré ce manque de crédibilité, chaque camp essaie tout de même de faire cracher aux chiffres des conclusions hâtives, frôlant parfois l’absurde. Des analystes proches de l’opposition, par exemple, affirment que plus du 59% des militants du MAS désavouent la candidature d’Evo Morales.

De leur côté, des membres du MAS se vantent d’avoir récolté 93% de votes valides. Tous savent parfaitement cependant que, dans l’insolite ambiance dans laquelle ces primaires se sont déroulées, ces calculs, arithmétiquement justes, sont politiquement fantaisistes et n’ont aucune valeur prédictive.

C’est finalement à travers une comparaison des attentes globales et des résultats généraux obtenus par les uns et les autres qu’un peu de clarté peut être obtenue. Le parti gouvernemental souhaitait faire une démonstration de force et aspirait à mobiliser entre 50 et 70% de sa militance. Il a tout fait pour y arriver et n’a pas réussi. Les partis d’opposition, quant à eux, ont activement cherché à empêcher la tenue de ce scrutin. Ces primaires ayant tout de même eu lieu, ils peuvent aussi se dire qu’ils ont échoué.

De plus, la manière peu élégante dont les partis boliviens ont investi ces primaires constitue un aveu d’impuissance qui ne laisse présager rien de bon pour les mois à venir. Le lamentable gaspillage d’une opportunité démocratique qui aurait pu être autre chose que ce qu’elle a été pourrait leur être facturée cash lors du vote crucial de cet automne. Pour l’heure, même s’ils ont tous réussi à valider leurs poulains, aucun d’entre eux n’a réussi à démontrer qu’il jouit de la sympathie spontanée de la majorité de la population.

Partis contraints au double jeu

Au-delà de ces échecs, la classe politique bolivienne peut tout de même faire état de quelques maigres consolations. Le MAS maintient dans la course un binôme considéré illégitime par ses adversaires et qui ne séduit plus de la même manière qu’en 2005 ; les partis d’opposition, quant à eux, sont en passe de réussir leur intrigant pari de décrédibiliser un processus électoral auquel ils participent pourtant massivement.

Il va sans dire que l’entêtement des uns et l’ambiguïté des autres font finalement le jeu des acteurs extérieurs qui préfèrent traiter avec un État instable et divisé qu’avec un pays souverain habité par un solide esprit de concertation.

En fuyant le territoire du débat et en s’alignant avec les logiques qui ont amené Juan Guaido à s’autoproclamer président du Venezuela, l’opposition bolivienne reprend avec enthousiasme l’attitude servile qui l’a toujours caractérisée. Vivre sous ingérence ne la dérange pas et ses appels de phare en direction du Nord deviennent fréquents et de plus en plus appuyés. En privilégiant la ligne dure lors de sa dernière recomposition ministérielle, le gouvernement montre pour sa part qu’il se prépare lui aussi à affronter des longs mois de provocations, hostilité et coups bas.

Si l’issue des votations d’octobre prochain reste pour l’instant très incertaine, il est clair qu’indépendamment du choix des électeurs, la période suivant la proclamation des résultats connaîtra des contestations violentes pouvant ouvrir en Bolivie une très longue et dangereuse phase d’agitation. Tout porte à croire que les principaux partis politiques boliviens, tout en participant au jeu électoral en cours, sont déjà maintenant en train de se préparer à des affrontements ultérieurs qui n’ont rien à voir avec le renforcement démocratique dont le pays a grandement besoin. Que la classe politique n’ait pas su proposer à la population de meilleures perspectives que celles-ci est très inquiétant.

D’ailleurs, après treize années de transformations historiques aujourd’hui inscrites dans une nouvelle constitution, comment comprendre que l’opposition n’ait toujours pas trouvé les moyens de se repenser dans le cadre des changements irréversibles effectifs ni la volonté de remédier à sa désunion ? D’autre part, qu’est ce qui fait qu’un mouvement prônant l’émancipation et la souveraineté ne parvienne pas à assurer une relève au niveau de son leadership ?

A la rescousse

Mesurer la grandeur ou la petitesse de l’action des partis politiques n’est pas possible sans se référer à la profondeur historique et éthique du processus bolivien. Construit autour d’une vision qui reconceptualise autant son avenir que son passé et qui prône la mise à jour de valeurs ancestrales propres aux nations indiennes, le processus bolivien suppose à la fois des changements de structure et des changements de mentalité. Il s’agit donc d’un défi sociétal nécessitant l’implication durable de l’État et de la société civile dans son intégralité.

Si les partis politiques – qu’ils soient aux affaires ou non – ne parviennent plus à jouer un rôle moteur dans cette dynamique, ne serait-il pas normal que d’autres organisations de la société civile prennent le relais ? Le temps est peut-être venu pour que de nouvelles structures populaires à l’indépendance affirmée assument plus activement la responsabilité de préserver et relancer les changements entrepris ces dernières années.

A ce propos, il convient de rappeler qu’avant d’être porté au niveau étatique par le MAS, le processus de changement bolivien a été longuement mûri par divers secteurs de la société civile. Il n’est pas illusoire donc de penser qu’au vu des dysfonctionnements et insuffisances des formations politiques actuelles et des incertitudes en lien aux prochaines élections, le portage du processus puisse à nouveau être garanti par de nouvelles organisations émanant du peuple bolivien.

La continuité du processus de changement pourrait ainsi recommencer à être réfléchie non plus depuis la Casa grande del pueblo [la nouvelle résidence présidentielle] ni depuis les sièges des partis politiques traditionnels, mais à partir des foyers des simples citoyens.

Notes

1.www.jetdencre.ch/la-bolivie-a-laube-de-ses-premieres-primaires

2.www.oep.org.bo/elecciones-primarias-2019/

Guillermo Montano est pédagogue.

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