Édition du 17 septembre 2019

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États-Unis

Aux États-Unis, les activistes de Sunrise se battent pour un « New Deal vert »

Extrêmement organisés, les militants américains du mouvement de jeunesse Sunrise, proches de l’élue new-yorkaise Alexandria Ocasio-Cortez, ont réussi à imposer en un an l’idée d’un « New Deal vert ». Avec des grévistes adolescents comme Greta Thunberg, ils seront en première ligne le vendredi 20 septembre, nouvelle journée de grève mondiale pour le climat.

9 septembre 2019 | tiré de mediapart.fr https://www.mediapart.fr/journal/international/090919/aux-etats-unis-les-activistes-de-sunrise-se-battent-pour-un-new-deal-vert

New York (États-Unis), de notre correspondant.– Luke Conley s’inquiétait du changement climatique depuis longtemps, mais la peur le paralysait. Le jeune ingénieur new-yorkais de 26 ans ne savait pas quoi faire : plus il regardait les nouvelles catastrophiques à la télévision, plus l’angoisse l’étreignait.

Il y a un an, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) remettait un nouveau rapport alarmiste : une transition écologique profonde doit être menée d’ici à 2030 pour éviter un réchauffement climatique de plus de 1,5 degré, seuil critique au-delà duquel sont annoncés une extinction accélérée des espèces, la hausse accrue des océans, des millions de migrants climatiques.

Quand il a découvert ces conclusions effrayantes, Luke a eu une révélation. « Je ne pouvais plus supporter cette idée de destruction inéluctable. »

Au même moment, alors que les démocrates venaient de regagner une des deux assemblées du Congrès, la Chambre des représentants, de jeunes activistes du climat occupaient le Capitole à Washington pour réclamer un « Green New Deal » aux nouveaux élus.

Avec leurs tee-shirts noirs et jaunes, leurs mots simples pour décrire l’influence mortelle des lobbies de l’industrie fossile, l’irresponsabilité des politiques, cette peur du pire qui les pousse à l’action, Luke les avait vite remarqués. Le mouvement s’appelait Sunrise, comme le soleil qui se lève.

« J’ai décidé de m’engager avec Sunrise pour ne pas gâcher ma vie, nous racontera Luke quelques mois plus tard, dans un café de Brooklyn. Je ne vais pas rester assis à attendre d’être avalé par un putain d’océan. »

Depuis, Luke ne rate aucune réunion, aucune fête improvisée. À l’aise à l’oral – Luke fait du stand-up de temps en temps –, il présente Sunrise dans des réunions publiques, tient des tables, tisse des liens avec d’autres groupes engagés dans la lutte écologiste. Sunrise, qui cultive une atmosphère joyeuse malgré la noirceur des scénarios climatiques, est devenu sa famille.

En une année seulement, Sunrise, créé en 2017 par un petit groupe d’une douzaine d’étudiants, a émergé comme l’une des organisations les plus actives dans l’Amérique de Donald Trump, le président le plus hostile au climat de l’Histoire.

« Leur contribution est immense, salue Patrick Reinsborough, responsable des campagnes du réseau écologiste 350.org aux États-Unis. Leur action aide à revitaliser la gauche américaine. Ils contribuent à établir des alliances nouvelles, multiraciales, multisectorielles, et jettent les bases de ce que pourra être un mouvement victorieux pour le climat. »

À l’instar de Greta Thunberg et des adolescents grévistes du climat, qui seront comme eux en première ligne de la grève mondiale du climat le vendredi 20 septembre, les activistes de Sunrise, en général âgés de 18 à 35 ans (les bonnes volontés plus âgées sont poliment encouragées à militer dans d’autres organisations), jouent à fond la carte générationnelle : les « adultes dans la pièce », disent-ils souvent, ont lamentablement échoué. L’heure est venue d’une mobilisation historique et ambitieuse des jeunes générations, à la mesure de l’urgence.

L’organisation, qui revendique des milliers de bénévoles, se présente crânement comme une « armée de jeunes gens décidés à faire du changement climatique une priorité urgente partout aux États-Unis, à mettre un terme à l’influence corruptrice des patrons des énergies fossiles dans la vie politique, à élire des leaders défendant la santé et le bien-être de tout le monde ».

La référence militaire peut étonner, mais elle est utilisée à dessein, pour insister sur la force historique du mouvement des jeunes pour le climat, orienter le « narratif » des médias, inquiéter les élus. Sunrise fonctionne de façon décentralisée, mais dans un cadre politique clair, avec des slogans, des chants et des mots d’ordre standardisés : autant de références communes qui ont l’avantage de souder le mouvement et d’être facilement identifiables par des observateurs extérieurs.

Les propositions de Sunrise tiennent en trois petits mots : un « New Deal écologique », pour « stopper le changement climatique et créer des millions de bons emplois ».

Les dirigeants de Sunrise promeuvent la version du « Green New Deal » défendue par l’élue socialiste de New York Alexandria Ocasio-Cortez, dont un des premiers actes au Congrès a été de présenter une résolution ambitieuse : zéro émission de gaz à effet de serre pour les États-Unis d’ici à 2030, un plan fédéral massif d’investissements dans les infrastructures, des « millions » d’emplois « bien payés » liés à la transition écologique. Et une attention particulière, dans cet effort inspiré du fameux New Deal des années 1930, donnée aux « populations indigènes, les communautés de couleur, de migrants, désindustrialisées ou dépeuplées, les pauvres, les salariés à faible revenu, les femmes, les plus âgés, les non-logés, les personnes en situation de handicap et les jeunes » : autrement dit, les plus menacés par le réchauffement qui vient.

Pour autant, les mots d’ordre de Sunrise sont volontairement larges et inclusifs, pour ne pas détourner les bonnes volontés et faire grandir le mouvement. « Nous ne regardons pas à droite ou à gauche. Nous regardons devant, proclame le site internet de Sunrise. Ensemble, nous allons changer ce pays et le monde, aussi certainement que le soleil se lève chaque matin. »

Les leaders de Sunrise ne cachent aucunement leur identité politique de gauche, socialiste ou « radicale », au sens américain du terme. Mais par souci de simplicité et d’efficacité, et afin de faciliter le « soutien populaire actif » d’une majorité de la population (un des éléments clés de la stratégie du mouvement), le message promu à l’extérieur consiste surtout à présenter le « New deal écologique » comme une mesure de « bon sens », la seule réponse possible à l’urgence climatique.

En une année, des dizaines de « hubs » locaux se sont créés dans tout le pays, y compris dans le Sud et le Midwest rural, très facilement mobilisables grâce aux réseaux sociaux ou aux plateformes collaboratives en ligne. Les activistes de Sunrise manifestent inlassablement devant les permanences parlementaires, organisent des réunions publiques, ciblent les républicains climatosceptiques, mais aussi les nombreux élus démocrates qui tergiversent.

À chaque fois, le rituel est le même : dans la lignée du mouvement des droits civiques, les manifestants se chauffent avec des chansons inspirées du gospel, dont « We gonna rise up », la chanson la plus connue dans la communauté des activistes de Sunrise.

https://twitter.com/i/status/1072170954565083137
Action de Sunrise au Congrès, le 10 décembre 2018.

« We gonna rise rise up, / Rise up ’til it’s won. / When the people rise up, / The powers come down. »
« Nous allons nous révolter, / Nous révolter jusqu’à la victoire. / Quand le peuple se lève, / Les puissants sont défaits. »

Puis ils racontent un à un leur relation à la crise climatique, l’ouragan destructeur qui les a poussés à agir, l’incendie géant qui a sévi dans leur État, la montée des eaux qui menace leur « hometown », dans le Massachusetts ou en Floride. L’effet est concret, immédiat, efficace : les activistes de Sunrise produisent des histoires à la pelle, une aubaine pour les médias, mais ils rendent aussi la lutte contre le réchauffement climatique concrète et « concernante »
Urgence générationnelle


Les activistes de Sunrise lors d’une action dans le Kentucky (Midwest), en février 2019. © Sunrise

À chaque fois, ils demandent aux politiques, souvent plus âgés qu’eux, de se positionner. « Êtes-vous avec nous ou contre nous ? » Difficile de se dérober. Celui qui répond « non » passe pour un désolant vestige du XXe siècle, agrippé aux industries fossiles.

La démocrate californienne Dianne Feinstein, une octogénaire élue au Sénat depuis 1992, l’a constaté à ses dépens. En février 2019, des militants de Sunrise, accompagnés de très jeunes enfants, se sont invités à sa permanence. La séquence a été filmée :
« Nous sommes venus vous demander de dire “oui” au Green New Deal », disent les militants.
—  Nous avons notre propre Green New Deal, leur rétorque l’élue. Je ne peux pas signer le vôtre, il n’y a pas d’argent pour le payer.
—  On a des tonnes d’argent pour les militaires !, lui répond une enfant.
—  Ça ne marche pas comme ça, dit Feinstein.
—  Notre planète est en train de mourir, reprend une militante.
—  Je suis au Sénat depuis plus de 25 ans. Je sais ce qui peut passer ou pas, rétorque Feinstein.
—  Madame la sénatrice, si rien n’est fait d’ici à douze ans, les gens que vous avez en face de vous vont vivre avec les conséquences »
, reprend une activiste.

Feinstein lui fait la leçon : « Je fais ça depuis trente ans, j’ai été élue, je sais ce que je fais. »

Face à une dizaine d’enfants et d’adolescents nés après l’an 2000, qui ripostent à chacun de ses propos, Feinstein paraît hostile et déconnectée. Sur les réseaux sociaux, la séquence (ici en version intégrale) est devenue virale. « On dirait un film de Frank Capra. Sauf que c’est la réalité », a commenté sur Twitter l’intellectuel Corey Robin, une figure de la gauche radicale américaine.

En novembre 2018, lorsque les militants de Sunrise ont occupé le bureau de Nancy Pelosi, la cheffe des démocrates à la Chambre des représentants, les démocrates avaient regagné la chambre basse du Congrès depuis une semaine à peine. Les élus « cherchaient encore leur chemin dans le Capitole », a raconté Will Lawrence, un des fondateurs de Sunrise.

C’est ce moment de flottement que les dirigeants de Sunrise ont choisi pour une action de masse, sous l’œil des caméras de télévision alors désœuvrées. Ils proposent à Alexandria Ocasio-Cortez de soutenir leur action sur les réseaux sociaux. « Son équipe nous a dit : “En fait, elle va faire l’action avec vous.” » L’image, inhabituelle, d’une élue de 29 ansencourageant des activistes du climat dans le bureau même de la démocrate la plus puissante des États-Unis allait faire sensation.

« Ce fut un moment déclencheur », analyse Lawrence. Le vrai décollage de Sunrise, et aussi un résumé parfait de sa stratégie, fondée sur des actions de terrain (des militants de Sunrise sont régulièrement arrêtés lors d’occupations de sit-in ou d’occupations), mais aussi une stratégie de pression directe sur les élus, en particulier démocrates.

Pour l’instant, la formule porte ses fruits. Plus de cent élus démocrates au Congrès soutiennent désormais la résolution d’Ocasio-Cortez pour un « Green New Deal ». Sunrise a obtenu du parti l’organisation sur CNN, le 4 septembre, d’une émission de sept heures où les candidats démocrates à la primaire ont pu présenter leur vision pour le climat. Elizabeth Warren, mais surtout Bernie Sanders, soutiennent un « Green New Deal » ambitieux, proche des demandes d’Ocasio-Cortez et de Sunrise. Et même les autres candidats centristes moins convaincus, y compris l’ancien vice-président de Barack Obama, Joe Biden, ont repris à leur compte le vocable dans leur programme.

Durant l’hiver 2018, Sara Blazevic, une des fondatrices de Sunrise, multipliait les actions devant les permanences des élus de New York, la ville où elle vit. C’est à cette occasion que Mediapart l’avait rencontrée. « Les politiques doivent désormais proposer des solutions incroyablement courageuses, transformatrices, radicales. Tout simplement parce que ces solutions sont incroyablement nécessaires », nous a-t-elle dit un jour devant la permanence de Jerrold Nadler, un des « éléphants » du parti démocrate à la Chambre des représentants.


Certains des membres fondateurs de Sunrise. Sara Blazevic est au centre, en bleu et noir. © Document Sunrise

Née à New York, Blazevic, 25 ans, porte le nom croate de son père. Elle raconte souvent avoir été choquée par lesinondations monstres de 2014 dans les Balkans : un de ses cousins a posté sur les réseaux sociaux une vidéo apocalyptique, où des habitants se tenaient sur le toit de leur maison cernée par les eaux.

Alors étudiante à l’université de Swarthmore, en Pennsylvanie, Blazevic mène une campagne pour forcer son établissement à ne pas investir son argent dans l’énergie fossile. Étudiant sur les mêmes bancs, d’autres fondateurs de Sunrise, comme Will Lawrence, Guido Girgenti ou Stephen O’Hanlon, participent au mouvement.

Au même moment, Varshini Prakash, une fille d’immigrés indiens étudiante à Boston (Massachusetts), mène la même lutte dans son université. Avec Blazevic, elle est aujourd’hui le visage le plus connu du mouvement.

Le « Fossil Fuel Divestment Student Network », un réseau national d’étudiants qui se constitue à ce moment-là pour exiger la rupture des liens financiers entre les universités américaines et l’industrie fossile, deviendra le berceau de Sunrise, plus tard pouponné par des organisations écologistes comme le Sierra Club ou 350.org. Deux organisations de la génération précédente auxquelles les leaders de Sunrise reprochent parfois d’être trop timides, ou de ne pas assez tenir compte de la dimension sociale et raciale du changement climatique.

Sunrise, sur les fonts baptismaux dès avant l’élection de Donald Trump, a été officiellement lancé en avril 2017, juste après l’arrivée au pouvoir de Donald Trump.

« Il est alors devenu clair que si l’on voulait obtenir une législation ambitieuse contre le réchauffement, l’urgence était de construire du pouvoir politique, bien plus que le mouvement climatique n’en avait créé jusqu’alors », explique Sara Blazevic.

Jusqu’à présent, Sunrise, associé à Ocasio-Cortez et à un écosystème d’activistes et d’organisations à la gauche du pari démocrate, a au moins réussi à populariser aux États-Unis l’idée d’un « New Deal vert », jugée insensée il y a un an à peine. Au pays de l’hypercapitalisme, sous une administration réactionnaire outrageusement favorable aux intérêts des industries extractives, voilà déjà un début prometteur.

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