Édition du 12 mai 2026

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

L’autonomie des femmes iraniennes au son des tambours de guerre

Une transition politique d’après-guerre ne garantira pas un avenir meilleur aux femmes si leurs revendications ne sont pas explicitement formulées et placées au centre des préoccupations.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Cet article vise, à travers des entretiens menés sur le terrain avant la guerre et en les comparant à ce qui pourrait advenir des mouvements civiques de femmes après la guerre, à montrer comment la guerre et la violence peuvent affecter les mouvements civiques en Iran, et l’autonomie des femmes en particulier. Ce rapport s’appuie sur des entretiens avec plusieurs femmes ayant vécu en Iran et ayant pris part à la fois au mouvement « Femme, Vie, Liberté » et au soulèvement de janvier. Diverses questions leur ont été posées, mais la principale était la suivante : quel impact le mouvement « Femme, Vie, Liberté  » a-t-il eu sur leur vie quotidienne, et dans quelle mesure cela les a-t-il aidées à revendiquer leurs droits lors de mouvements ultérieurs ? Je cherche également, à travers ces entretiens et en les comparant à ce qui pourrait advenir de la question des femmes et du féminisme en Iran après la guerre, à me concentrer plus directement sur cette question. Les noms ont été modifiés pour des raisons de sécurité.

Récits de libération : se réapproprier la vie quotidienne, pas à pas

Dans la première partie des entretiens, ce qui ressort clairement, c’est l’épanouissement de l’autonomie individuelle qui s’est étendu à la sphère publique. J’ai demandé à Sara dans quelle mesure le mouvement «  Femme, Vie, Liberté » avait affecté sa vie quotidienne. Sara explique que ce mouvement est devenu une force majeure dans sa vie ; après le soulèvement, elle a pu jouer un rôle plus visible dans la société, s’est sentie plus en confiance sur son lieu de travail, n’a plus craint le port obligatoire du hijab ni l’appareil de sécurité sur son lieu de travail, et s’est même présentée sans hijab dans de nombreux endroits. Sara estime que « Femme, Vie, Liberté  » a rendu les femmes plus fortes qu’auparavant ; même les femmes dans la quarantaine et la cinquantaine étaient bien plus présentes dans ce mouvement que lors des soulèvements précédents. Selon elle, le mouvement a eu un impact tant sur la vie personnelle que sur la vie sociale des femmes, les encourageant à apporter des changements dans la société.

Maryam perçoit l’impact du mouvement dans la trame même de sa vie personnelle. Elle dit avoir pu se libérer de toutes les contraintes sociales, et que beaucoup de choses n’avaient plus d’importance à ses yeux. Pour Maryam, il ne s’agissait pas simplement d’un mouvement de « non au hijab obligatoire », mais d’un «  non  » à l’imposition de nombreuses autres contraintes sociales imposées par l’État. Elle affirme que les femmes sont devenues bien plus fortes qu’auparavant et cherchaient un moyen de reconquérir leur liberté et leur indépendance dans la société patriarcale iranienne ; pour elle, la vie dans une telle société s’est liée à la force libératrice de ce mouvement.

Hadis m’a dit elle aussi :
« Dans ma vie personnelle, j’ai pris davantage confiance en moi. Je pense qu’aujourd’hui, les personnes voient les femmes différemment ; elles comprennent que l’indépendance et la liberté des femmes dans la société rendent possibles l’indépendance et la liberté de la société dans son ensemble. »

Elle explique que ce sont nous, les femmes, qui avons ouvert cette voie, et que le mouvement nous a encouragées à participer, même avec nos familles, aux soulèvements qui ont suivi. Maral, une jeune fille de la génération Z, ajoute :
«  J’étais plus jeune à l’époque, mais j’en ai compris plus tard la portée au sein de ma famille, grâce à ma mère et à ma sœur aînée. En tant qu’individues dans la société, nous voulions descendre dans la rue pour nous opposer à l’État misogyne. »

Pour toutes ces femmes, le mouvement civil « Femme, Vie, Liberté  » a été le principal catalyseur tant dans leur vie personnelle que sociale. Mais ce qui s’est passé après le soulèvement de janvier, et avec la menace croissante d’une guerre – une éventuelle attaque américaine et israélienne contre l’Iran – pourrait affecter l’autonomie des femmes qui, en défiant l’appareil d’État, avaient fait de leur indépendance une priorité.

Militarisme : comment la guerre restreint l’autonomie

L’une des principales dynamiques à l’œuvre dans la question des femmes et de la guerre, et que les féministes critiquent souvent, est la suppression de l’autonomie des femmes. Dans les mouvements civils, les femmes sont des actrices du changement, mais en temps de guerre, cette autonomie peut se transformer en son contraire. Dans les États totalitaires, les mécanismes politiques de contrôle misogyne peuvent restreindre cette autonomie encore plus facilement.

Pour Cynthia Enloe, la guerre n’est pas seulement un instrument politique ; elle reproduit également un type particulier de «  masculinité agressive ». Dans cette structure, le soldat-héros est reconnu comme le symbole du pouvoir et de l’autonomie, largement définis en termes masculins, tandis que la femme est représentée comme un être «  passif, faible et ayant besoin de protection  ».

Cette dichotomie relègue la voix des femmes à la marge, car la société en vient à imaginer que les décisions vitales doivent être prises par ceux qui détiennent le « pouvoir militaire ». Le pouvoir militaire d’une part, et la répression des femmes d’autre part, écartent les femmes sous prétexte que la guerre prime. La question des femmes n’est plus traitée comme une priorité, et les femmes perdent la capacité d’agir pour changer leur propre condition, car la priorité absolue devient la « patrie » et sa défense — même si la question des femmes doit être sacrifiée au nom de cette idéologie. Cette perte d’autonomie se reproduit sur le lieu de travail, au sein du foyer et dans la société en général, et les femmes qui avaient acquis une certaine autonomie avant la guerre sont à nouveau confrontées à la marginalisation.

Le recul des mouvements civiques et la suspension des droits

La deuxième question concerne le recul des mouvements civiques. En temps de guerre, le discours dominant change, et les revendications civiques, sous le slogan de la « préservation de la survie », sont présentées comme des luxes. Lorsque la guerre et la violence conduisent à l’expansion d’idéologies coercitives, les mouvements de femmes comptent parmi les premières victimes. Ce recul s’opère par le biais de pressions exercées sur les espaces sociaux, sous prétexte de domination idéologique et de renforcement des forces radicales. L’immense acquis de «  Femme, Vie, Liberté », au milieu de la violence et dans la tension entre idéologie et libération des femmes, est mis en péril.

Le lien entre la guerre et le recul est l’une des réalités les plus amères de l’histoire contemporaine du Moyen-Orient. La guerre n’est pas seulement la destruction des infrastructures ; elle entraîne également un retour aux valeurs prémodernes et la suppression des acquis pour lesquels les populations se sont battues pendant des décennies. Toute critique structurelle est réprimée sous le prétexte d’« affaiblissement du moral national » ou de « trahison », et les lois visant à faire progresser l’égalité des sexes sont suspendues. Les femmes qui s’étaient battues pour se libérer de la tutelle peuvent, en raison du climat de guerre, être repoussées vers leur condition antérieure, et le corps des femmes devient alors un champ de bataille idéologique.

Le corps féminin : champ de bataille idéologique et outil de propagande

En temps de guerre, le corps des femmes devient un champ de bataille entre les groupes extrémistes et le spectacle nationaliste. D’une part, le corps des femmes est présenté comme le symbole d’une lutte nationale prétendument libératrice ; à l’instar de ce que l’on a pu observer dans les médias iraniens, où l’on montre des femmes non voilées parlant de guerre et de patrie afin de suggérer que, dans la lutte nationale, le hijab n’est plus un enjeu. Il s’agit d’une bataille nationale qui se met en scène à travers la représentation des femmes, voilées ou non, dans les médias d’État.

De nombreuses analyste féministes estiment que dans les systèmes totalitaires, le corps d’une femme ne lui appartient pas. Nayereh Tohidi écrit :
«  Les régimes idéologiques considèrent le corps féminin comme un panneau d’affichage politique. Lorsqu’ils ont besoin d’afficher leur « vertu », ils rendent le tchador obligatoire ; et lorsqu’ils ont besoin de montrer au monde qu’ils sont « populaires » et « pluriels », ils placent ces mêmes corps non voilés au premier plan devant les caméras. Il s’agit là de la reconversion d’un instrument de répression en un instrument de propagande. »

La répression du corps des femmes en tant qu’outil de mise en scène idéologique atteint son paroxysme en temps de guerre, et le corps féminin devient un vecteur de l’idéologie d’État — contrairement au mouvement « Femme, Vie, Liberté », où les corps des femmes possédaient leur propre autonomie et n’étaient pas instrumentalisés.

L’économie de guerre et les femmes : exclues du marché du travail

La guerre a des répercussions économiques dévastatrices sur les femmes. Lorsque les femmes jouissent d’une certaine sécurité, elles peuvent jouer un rôle important dans l’économie ; ainsi, après le soulèvement « Femme, Vie, Liberté  », de nombreuses femmes sont devenues des entrepreneuses à succès. Mais en temps de guerre, le premier impact négatif touche l’emploi et l’entrepreneuriat des femmes. Valentine Moghadam estime que le militarisme est le principal ennemi de l’emploi des femmes ; à mesure que les budgets militaires augmentent, les opportunités d’emploi dans le secteur public se réduisent, l’économie devient plus masculinisée et les femmes sont reléguées vers les couches inférieures et informelles de l’économie.

La militarisation de la société nuit à la présence active des femmes dans l’économie et dans la société dans son ensemble. Cynthia Enloe estime que l’économie de guerre s’effondrerait sans l’exploitation du travail invisible des femmes. Elle déclare :
«  Les guerres se nourrissent du retour forcé des femmes aux fourneaux et de la transformation du travail domestique en carburant de la machine de guerre. L’économie de guerre remplace les services publics détruits par le travail non rémunéré des femmes. »

Les femmes iraniennes, qui avaient réussi à jouer un rôle même au sein de l’économie sinistrée du pays, perdent cette influence en temps de guerre, et la reconstruction d’après-guerre s’effectue généralement en ignorant les femmes en tant que membres importants de la société.

Le lendemain de la violence

Les femmes iraniennes ont montré que même sous la répression, elles peuvent préserver leur autonomie dans l’économie et dans la société. Leur présence dans des emplois dominés par les hommes était un signe de progrès. Mais avec le déclenchement de la guerre, les mouvements civils risquent de subir un recul, et la question des femmes est une fois de plus reléguée à la marge. La guerre et la violence – qu’elles soient imposées par l’État iranien ou par des forces étrangères – ne peuvent avoir d’impact positif sur la vie des femmes.

Certain·es ont avancé que le renversement du régime ne pourrait peut-être être obtenu que par la guerre, bien qu’il n’y ait aucune garantie, même à ce sujet. Mais tant que les revendications des femmes ne seront pas explicitement formulées, il n’y aura aucun espoir pour l’après-guerre. Un avenir meilleur, issu de violences répétées, ne garantit pas une vie meilleure pour les femmes. La seule solution est de prendre conscience de la condition des femmes, de la prendre au sérieux et de placer leurs revendications au même niveau que les autres revendications sur la table ; sinon, les femmes se retrouveront une fois de plus dans cette marge même dont elles se sont battues pendant des années pour s’échapper.

Azadeh Davachi, 9 avril 2026
https://en.radiozamaneh.com/37950/
Traduit par DE

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